LIVRE LXVI
courte durée; car, trois mois après, à le suite d'un avantageobtenuparlesTurcssur les Persans près de Leitam , Topal-Osman, complètement défait par Nadir près de Kcrkuk, périt dans l'action martyr de la guerre sainte (1).
De deux cents grands vesirs inscrits dans les annales ottomanes dans l'espace d'un demi-siècle, nous n'avons sur aucun d'eux autant de détails circonstanciés que nous en ont transmis sur Topal-Osman les relations si précieuses du voyageur anglais Hanway. Si ce personnage fixe plus particulièrement notre intérêt , ce n'est point à cause de l'abondance des sources où Ton peut puiser, bien supérieures aux biographies écourtées et arides des grands vesirs en général ; ce n'est point à cause de sa mort glorieuse , car avant lui six grands vesirs tombèrent ainsi , en martyrs de la foi ; ce n'est point en raison des grands monuments élevés par lui; il n'en laissa pas un ; mais c'est que dans toute sa vie brille une des plus nobles vertus, la reconnaissance , que les Persans et les Turcs désignent par l'expression : Sentiment du juste (2), que le musulman manifeste môme envers le Giaur. D'après les idées des Persans et des Turcs, la reconnaissance est l'aveu de la dette envers le bienfaiteur, la confession de la vérité et de la justice , dont le nom est pour l'Arabe le même que celui de Dieu, l'éternelle vérité, l'éternelle justice (3). Originaire de Morée , peut-être de race grecque , Topal-Osman , appelé dans le sérail , avait été bien vite poussé au grade de capitaine des pandours du jardin, et à l'âge de vingt-quatre ans il était beglerbeg (k) [1696]. Deux ans après, il fut chargé d'une mission en Egypte, et dans la courte traversée de Ssaida à Damiette il tomba entre les mains d'un pirate espagnol, qui amena le vaisseau capturé à Malte. Vincent Arnaud , de Marseille, alors capitaine du port de Malte, se rendit à bord du bâtiment capturé. A son aspect, Osman lui cria : « Es-tu capa-
(1) Hanway, I. h, cap. iL (1) Hakk-Schinasi.
(* L'exclamation , ja hakk, dans la triple signification , 6 vérité t û justice! ô Dieu» est aussi fréquente que celle d'Allah ou de Jahu, [Jehova]!
(4) Wodnlbaschi.Mohammed-Said, Biographie de* grands
ble d'une bonne action ? délivre-moi, et tu n'y perdras rien. » Il s'adressait à un noble cœur qui entendit son langage. Arnaud paya 600 ducats pour la rançon du prisonnier , fit panser ses blessures, et le renvoya libre au lieu de sa destination , plein de confiance dans la parole du Turc. Osman fit voile pour Damiette sous pavillon français, puis remonta leNil jusqu'au Kaire.Aussitôt arrivé.il envoya 1,000 ducats comme rançon destinée au capitaine de corsaire, de riches fourrures et 500 écus en présent pour son noble libérateur. Dans l'expédition des Vénitiens contre la Morée, sa patrie, Topal-Osman emporta d'assaut l'isthme et la ville de Corinthc, ce qui lui valnt la dignité de vesir [ 1715 ]. Sept ans après, étant scrasker de Morée, il invita sou libérateur Arnaud et son fils à venir auprès de lui , les combla de présents, et leur accorda des privilèges commerciaux si étendus que bientôt ils acquirent une fortune considérable. Les faveurs du serasker se répandirent en même temps sur tous les Français, qui durent se féliciter de la confiance spontanée de leur compatriote, et durant le gouvernement de Topal-Osman dans la Morée , et quand il fut grand vesir. L'année qui précéda le renversement d'Ahmed III , il résidait à Nissa comme gouverneur de Kumili. Là , Arnaud et son fils le visitèrent; il leur fit l'accueil le plus honorable et voulut qu'ils prissent place à côté de lui sur le sofa , marque de distinction jusqu'alors inouïe de la part d'un vesir envers ces chiens de chrétiens. Après la révolution qui éleva Mahmud sur le trône, chargé de rechercher les rebelles qui s'étaient enfuis dans la Rumili , il dut en purger sa province [ 1730 J. Il était occupé de ces soins à Salonik , lorsque Mustafa-Beg , fils de Kara-Mohammcd-Pascha , lui apporta un chatti-schérif qui l'appelait à Coustantinople, où il fut élevé à la première dignité de l'empire [21 septembre 1731]. Topal-Osman y grand vesir, pria aussitôt l'ambassadeur français d'écrire à Malte pour appeler Arnaud et son fils à Constantinople. Ils vinrent, et amenèrent encore douze Turcs rachetés de l'esclavage. Le premier ministre les reçut avec toute la pompe officielle , et s'adressantà ses officiers : « J'étais, dit-il, esclave moi-même, chargé de chaioes,
couvert de blessures , baigné de sang ; voilà l'homme qui m'a racheté, gnéri , sauvé ; je lui dois la vie , la liberté, le bonheur et tout ce que je possède. Sans me connaître , il paya pour moi une grosse rançon, me délivra sur ma simple parole, me donna un vaisseau pour me conduire où je voudrais ; où est le musulman capable d'une telle générosité ? » Tous les regards étaient fixés sur les deux Français. Le grand vesir tenait pressée la main du vieux Arnaud , âgé de soixante-douze ans; il le questionna, ainsi que son fils , sur leur situation et l'état de leur fortune, et termina en s'écria nt: «Dieu est tout miséricordieux ! » Plusieurs fois encore il les admit à des entretiens familiers et les renvoya comblés de présents. Au reste, dans toutes les situations de sa vie il se montra également plein de gratitude des services reçus. Étant grand vesir, il rétablit, à l'aide d'une rigueur salutaire , le repos troublé par la rébellion , et quoiqu'il fit exécuter beaucoup d'insurgés, pas un cependant ne fut mis à mort sans un fetwa du mufti. Ce ne fut pas sa rigueur, mais bien la corruption de son ancien kiaja , letschausch-baschi Suleiman-Aga , qui détermina sa déposition [ 12 mars 1732]. Sans tomber véritablement dans la disgrâce, sans voir confisquer sa fortune , il fut nommé gouverneur de Trébisonde, puis d'Erserum et de Tiflis, et enfin serasker contre le Persans. Ce fut en cette qualité qu'il triompha de Nadir-Kuli- Chan à Bagdad, lui livra encore deux batailles, dans la dernière desquelles il sacrifia sa vie pour la foi et pour l'empire. Le rapport du chirurgien français qui l'accompagnait, sur la brillante victoire de Bagdad, donne une juste idée de ses talents comme général, le montre en môme temps assez disposé A croire à l'astrologie , fécond en stratagèmes militaires , quoique sur ce point il fût bien inférieur à Nadir-Kuli Chan. Ce dernier, usurpateur du trône et de la souveraineté des Ssoflis.est stigmatisé par l'histoire comme coupable de la plus noire ingratitude envers le fils de son souverain légitime, tandis que le nom d'Osman-Ie-Boiteux brille du plus vif éclat répandu par la vertu la plus chère aux Orientaux. Les meurtres, les actes de brigandage qui se rencontrent à chaque pas dans la vie de Nadir transfor-
ment le théâtre de l'histoire d'Orient en un vaste champ de carnage et de désolation, sur lequel l'historien est heureux de rencontrer une figure noble et pure comme celle de Topal-Osman.
Le grand vésirat d'Ali-Pascha fut une époque de faveurs de toute nature ; on ne vit alors que promotions dans l'armée , pelisses d'honneur distribuées parmi les officiers, rappels d'ulémas exilés, réinstallations de hauts fonctionnairesdéposés, nominations de vesirs. Les deux grands juges d'Anatoli, Ishak et Raschid-Efendi, l'ancien chef des émirs, ■ Bulewisade - Seid - Mohammed , et Chodschasade-Seid-Omer furent rappelés, et reçurent l'autorisation de résider à Chalcédoine. Le premier, bientôt après son retour, fut investi des fonctions de grand juge de Rumili, puis de la dignité de scheich de l'Islam , et son prédécesseur eut la faculté d'aller vivre dans sa maison de campagne à Bujukderé. Raschid l'historiographe, que son vaste savoir et le souvenir de son ambassade en Perse semblaient porter à la première dignité de la loi , mourut un an et demi après son retour de cette mission, peutêtre de chagrin de n'avoir pas obtenu l'élévation qu'il méritait. Au même temps mourut aussi l'ancien mufti Mirsasade-Scheich- Mohammed, homme savant et plus pieux encore , qui lisait le koran tous les trois jours. Son fils, Selim-Efendi , le plus ancien des grands juges d'Anatoli, fut appelé à cette dignité en Rumili. Le mufti Ishak-Efendi expira au bout d'un an, laissant une réputation de savoir et d'équité. Il avait d'ailleurs le goût des fleurs et des vers ; ses poésies arabes , persanes et turques on été recueillies dans un diwan. Il eut pour successeur le grand juge de Rumili Durrisade. Sur les représentations du sérasker Topal-Osman, î'ex-tschausch-baschi Kara-Mustafa , auquel la reddition de Tébris avait fait enlever les queues de cheval , les recouvra , et fut de plus revêtu de la dignité de vesir. Le silihdar du sultan , Jakub , le kiaja du grand vesir, Gui-Ahmed, le grand-écuyer Jahja et I* bostandschi-baschi Husein, furent éfeves aussi au vésirat Le vesir MohammeJ-Pascha , fils de l'infortuné grand veair Ibrahinv Pasciia, gouverneur de Chudavendkior, obtint , pour raison de santé , l* permission