‹ Histoire de l'Empire ottomanChapitre 246 sur 384 · LIVRE LXVI · texte numérisé non relu

LIVRE LXVI

vendredi ; deux rangs de janitschares séparent de la foule cette auguste assemblée. Tour-àtour trois scheichs des mosquées impériales se succèdent et prononcent un panégyrique au sujet de la naissance du Prophète. Le porte-épée et les premiers serviteurs des chambres offrent au sultan l'aloès et l'essence de roses, dont les baltadschis arrosent et parfument les ulémas et les dignitaires, en commençant par le grand vesir et le mufti. Ensuite des chœurs entonnent les uns après les autres un hymne à la louange du Prophète et enQn le poème de la Nativité proprement dit. Durant tout ce temps , les baltadschis font des distributions de sucreries et de sorbets. Toute l'assemblée se lève au moment où Ton prononce le passage sacré relatif è la naissance du Prophète , et l'on présente alors au sultan une lettre du schérif de la Mecque , réponse à celle que lui a remise le porteur du présent annuel. Ce messager, qui annonce l'heureux retour delà caravane des pèlerins, assiste à la féte au milieu des baltadschis , et porte un turban en mousseline noire , surmonté d'un panache de héron ; il dépose entre les mains du vesir la lettre renfermée dans un sachet de satin vert; le vesir la donne au reis, et celui-ci , précédé du maréchal de la cour et du messager du chef de la caravane, se rend auprès de la tribune. Le kislaraga reçoit cette lettre, la remet au sultan, qui la lui rend pour qu'il la fasse ensuite passer au reîs-efendi et qu'elle soit déposée dans les archives impériales; le kislaraga revêt alors une pelisse de zibeline ; on distribue des kaftans d'honneur aux trois chanteurs , et la cérémonie se termine par une courte prière. Les grands dignitaires reçoivent chex eux des tasses remplies de sucreries ; le sultan retourne sans cortège au sérail. Le kislaraga , que précède l'aga des janitschares à une distance de cinquante pas , se retire un quart d'heure après ; c'est le kislaraga qui dispose cette féte pour laquelle lui est allouée une somme considérable; c'est lui qui l'offre au sultan et aux grands fonctionnaires de l'état.

Nous voici maintenant arrivés à l'époque où le* hostilités vont éclater de nouveau avec la fttmie. Gomme la cause de la rupture entre les deux états se lie étroitement aux événements de la guemi de Perse et

aux efforts des puissances européennes pour enflammer les passions belliqueuses au sein du divan, il est nécessaire de jeter an regard en arrière sur les faits accomplis dans les deux dernières années le long de la frontière turco-russe en Asie , et sur les mouvements des agents et ministres européens à Constantinople. Quand , après la mort d'Osman-Topal à la bataille de Kerkud, se fut répandue la triste nouvelle que les Persans avaient pénétré à Schehrsor et enlevé Kerkud ainsi que Derne, le chan tatare Kaplan-Girai reçut l'ordre de marcher contre la Perse et de resserrer par sa présence les anciens liens relâchés depuis quelque temps par l'effet de la politique russe, qui avaient jadis rattaché à la Porte les montagnards du Caucase septentrional, depuis l'embouchure du Ruban jusqu'à la frontière russe à Derbend. Dans ce but, on avait expédié à Usmai-Ahmed, souverain des Knmuks , le diplôme de vesir, et à son fils Mohammed, celui de bcglerbeg. A la tète d'une grosse armée formée de Tatares de la Krimée , de Bessarabie et du Deschtkiptschak , de Noghais et de Tscherkesses , sous les ordres de leurs schirinbegs et mirsas, le kalgha Feith-Girai-Sultan se dirigea de la Krimée vers l'Asie ; sur les rives du Kuban il reçut l'hommage du prince des Kalmuks, et dans la Kabarta celui des chefs de ce pays. Dès que le bruit de la marche du kalgha contre la Perse se fut répandu dans la Krimée , le général Russe Weisibach, commandant dans l'Ukraine , protesta contre ce mouvement dans une lettre adressée au chan. Quand le kalgha fut sur le Kuban, le commandant russe de la forteresse frontière de Croix-de-tous-les-Saints envoya le général Eropkffin avec Esaul- Abraham Basmanoh au sultan Feth-Girai , pour le sommer d'arrêter sa marche, qui, opérée sur le territoire russe, devait troubler la paix [21 avril 1733], Un mois plus tard, le kalgha étant déjà dans la Kabarta , le commandant supérieur des forces russes sur la mer Caspienne , le prince de Hesse-Hombourg lui écrivit qu'il Se verrait forcé de s'opposer à ses progrès les armes à la main; le kalgha répondit qu'il ne pouvait plus s'arrêter, attendu que ses mouvements avaient été déterminés par les ordres du chan et de la Porte, et que d'ailleurs le résident russe à Constantinople avait donné

son adhésion aux mesures adoptées par le gouvernement tarc(l).

H continua donc d'avancer du côté du Térek, franchissant douze rivières, qui du versant septentrional du Caucase coulent au nord-est vers ce fleuve , à travers la grande Kabarta. A Tatartop, ancienne capitale du pays sous la famille de Dschengis , il reçut les hommages des princes de la petite Kabarta. Sur les bords de la Sundscha , il campa dans le village d'Iflaw ; là vint s'incliner devant lui le prince des Tscherkesses , qui lui amena plusieurs milliers de cavaliers; on apprit aussi que Sarchai , chan de Schirwan , s'avançait pour faire sa jonction avec les Tatares. Après avoir franchi quatre rivières encore, on vit arriver le prince des Kumnks; puis on traversa l'Iamam , le Tschardak et VAktasch, sur les rives duquel s'étendent les pâturages de la tribu d'Enderi; Atimur, beg de la tribu , baîsa rétrier du chan et promit de fournir des troupes. Sur les bords du Koï, dont le cours forme la limite du Daghistan , l'on campa à Tatarghaw, résidence du Schemchal, prince du Daghistan. Là se présenta Mohammed-Chan , fils d'Ahmed- Chan, Usmaï des Kaïtaks, pour offrir ses compliments, et il fut revêtu de la dignité de beglerbeg. Le fils de Surchai, Mohamroed-Beg, vint aussi de la part de son père trouver le chef des Tatares ; le schemchal Kaszpula fut déposé et sa place conférée à Atam-Beg. Le prince des Kaïtaks Dschungunis, l'Usmaï Ahmed, obtint le rang de vesir. A huit lieues en avant de Derbend arrivèrent les légistes des Akusches et les magnats des Kubetschs, dont les cuirasses , les plus renommées du Caucase, ne sont pas moins fameuses que les boucliers des Tusches, des Ingusches, et des habitants d'Aanamiri en Géorgie, qui jadis luttèrent contre Timur (2). Les principaux d'entre les Kasikumuks, soumis à Sarchai-Chan , vinrent aussi protester de leur dévouement.

Durant toute la marche , depuis le pays des

(1) Rclatîone dclla marcia delli Tartan, in Trapesa, por passar in Persia Tanno llii , Ste-R.

(î) Note de Ktaprolh, an voyage de Guldenstadt, p. 104.

Tscherksses, il y eut une correspondance des plus animées entre les commandants russes et Feth- Girai, ainsi qu'avec le chambellan Mustafa qui l'accompagnait de la part de la Porte. Les premiers déclarèrent fermement à plusieurs reprises qu'ils s'opposeraient par la force à toute violation de la frontière : en effet les passages du mont Gerseli et le pont de Gudermus furent garnis de canons (1). Il fallut donc que Feth-Girai se détournât de douze lieues le long de la frontière du Daghistan , prenant la mauvaise route de Majeriop; en débouchant de ce passage, il trouva les Uusses devant lui : deux cents Cosaques et la cavalerie du prince de Hesse- Hombourg en vinrent aux mains avec les Tatares [11 juin 1733]. Le combat dura deux heures ; les Russes perdirent cinquantecinq hommes et relevèrent soixante-dixhuit blessés. Les Tatares se détournèrent, laissèrent Derbend de côté, se portèrent sur le Samur et campèrent à Eskichodad ; de là, sur des ordres reçus de la Porte , ils commencèrent leur mouvement rétrograde.

Tandis que les généraux russes dans l'Ukraine et sur la mer Caspienne faisaient des réclamations énergiques contre l'expédition de Feth-Girai, le résident russe Neplujeff protestait à Constantinople ; il fut déclaré à celui-ci que les Tatares franchiraient le Caucase sans toucher le territoire russe. Le miralem Chalil avait môme été envoyé en Russie avec une lettre pour représenter que l'expédition de Feth-Girai était purement dirigée contre Nadir-Schah. Un mois après, Neplujeff étant en conférence avec le reisefendi, celui-ci lui demanda comment la Russie pouvait élever dfes prétentions sur la Kabarta, quand une lettre de Pierre Ier, écrite plus de dix ans auparavant (2) , quand l'article VI du traité de partage les condamnaient péremptoirement; le résident essaya de prouver la justice des réclamations de la Russie sur la Kabarta par les raisons exposées déjà dans le mémorandum qu'il avait remis à la Portef 8 mars 17331. Il rappela en outre que deux ans auparavant, à l'appa-

(1) «apport de Feth-Girai à Gendsd"»li-Pascba gouverneur de Gendscbe, Iradul» '» Ste R.

(2) Litterajimp. P^ a/oscoviaj, 1712.

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