‹ Histoire de l'Empire ottomanChapitre 247 sur 384 · LIVRE LXVI · texte numérisé non relu

LIVRE LXVI

rition de Deli-Sultan, frère de Bacht-GIrai , dans la Kabarta , le commandant russe de la place frontière de la Croix- des-Saints lui avait signifié de se retirer en le menaçant de marcher contre lui avec ses troupes. De même que Neplujeff essayait par des représentations énergiques d'arrêter la marche ultérieure des Ta tares dans le Caucase, de même le reis-efendî protestait contre l'entrée des troupes russes en Pologne, contraire au second article du traité de paix , qui garantissait la liberté de la constitution polonaise et les privilèges du pays. Des lettres de Poniatowskiet d'Orlik, hetman zaporogue, avaient éveillé l'attention de la Porte sur les projets de la Russie contre la Perse et la Pologne. Orlik avait révélé l'année précédente le traité en six articles conclu entre la Russie et la Perse (1) ; Poniatowski avait fait connaître l'entrée des Russes en Pologne. Toutefois le gouvernement ottoman, engagé déjà dans une lutte difficile avec la Perse . regardait comme une chose fort grave toute rupture avec la Russie ; voilà pourquoi il adressa à Feth-Girai une réprimande avec l'ordre de revenir sur ses pas. Une lettre du gouverneur de Gendsche, Ali-le-Jeune, qui rejetait la violation du territoire russe sur les Kaitaks et les manœuvres de l'Usinai, dut justifier Feth-Girai auprès du diwan et fournir des excuses suflîsantes à la Porte envers la Russie. Cependant le chan tatare annonça que les Cosaques des places russes de la ligne frontière du Ruban s'étaient réunis avec les Kalmuks et avaient enlevé deux cents chevaux aux Noghais, et que, pour en obtenir la restitution, le nureddin s'était porté vers la rivière de Sut, sur les rives de laquelle est établie la tribu tatare de Jedissan ; qu'à Utschbaghan s'étaient montrés quatre mille Russes, qui à la vérité étaient rentrés ensuite dans leur place de Ssolak. Une lettre du grand vesir enjoignit au chan de ne donner prétexte à aucune violation de la paix avec les Russes. Dans une conférence du résident impérial Talman , dont la cour était nouvellement alliée de la Russie, avec le reis-efen-

(i; L* traité se trouve dans Srabbi, fol. 76, dans ftoosset, soppUmeot 1. m, chap. ii , p. 529, et recueil, ). n , p. 4V7.

di, le kiaja beget le mektubschi/ou secrétaire du cabinet du grand vesir [ 15 septembre 1733 ] , Talman voulut justilier l'entrée des troupes russes en Pologne , en prétendant que la France, par le choix forcé de Lesczinski, mettait en péril les libertés de la Pologne ; le reis-efendi objecta que l'article 2 du traité, auquel pouvait se référer un pareil raisonnement, ne parlait que de l'entrée des troupes d'une puissance étrangère ; que la France n'avait pas dirigé de forces contre la Pologne , et que rien n'avait pu autoriser un mouvement des régiments russes; que la Porte se souciait peu du choix du roi de Pologne, mais que la liberté de la république devait être maintenue. C'était la première fois que la Porte , quoique suzeraine depuis quatre siècles de la république de Kaguse , se présentait comme protectrice de la république de Pologne et de ses libertés. Le mot qui , dans les langues persane et turque, désigne la république, signifie en même temps communauté; mais l'expression persane , dont les Turcs se servent , à défaut de mot dans leur propre idiôme, pour indiquer la liberté, répond absolument à enveloppement de tête , parce que l'homme qui n'est pas esclave a seul le droit de se coiffer du turban. An reste , le résident russe avait exposé par écrit les griefs de sa cour sur la marche des Tatares dans le Caucase, l'attaque dirigée par eux contre les Cosaques qui se rendaient d'Assow à la Croix-des- Saints, le refus d'extradition du rebelle Calumski, « actes, disait-il, qui avaient réduit la Russie à renforcer ses troupes sur la frontière du côté de la Turquie (1). »

Quant au grand vesir, il songeait à se rattacher à la politique européenne : on peut se faire une idée de l'intérêt qu'il y portait par les huit questions suivantes par lui posées dans une conférence à l'ambassadeur de France [12 décembre 1733] : « Quels sont les forces militaires et les revenus du roi de France? du rot d'Espagne? de l'empereur ( qu'il appelait seulement le roi de Vienne pour plaire à l'ambassadeur )? La Hollande

(1) Pro memoria di Goodi Ncplujeff , contramiraglio e résidente di S. H. di talli le Russie sppre* sso la fulgida Porta, 10 dec 1793.

et l'Angleterre se déclarent-elles pour l'empereur 1 Quel^ parti prendra l'électeur de Brandebourg? Sur quels électeurs la France peut-elle compter? Combien y a-t-il d'électeurs dans l'empire romain ? Le roi de Suède s'alliera-t-il à la France ou à la Russie?» L'ambassadeur répondit en grossissant diplomatiquement les ressources de son maître, qu'il porta à 200 millions de livres et à deux cent mille hommes de troupes régulières. Travaillé par les lettres de Poniatowski et par les insinuations de Bonneval ainsi que de l'ambassadeur français, le lendemain de cette conférence , le grand vesir écrivit aux premiers ministres des deux cours alliées , au comte Golowkin et à Eugène, contre la marche des Russes sur Varsovie , qui était une violation du traité subsistant [13 décembre 1733 ]. Golowkin répondit dans une lettre fort détaillée (1) , que les libertés de la Pologne étaient menacées par le parti de Stanislas Lesczinski, qui avait altiré'dans ses intérêts le primat et la famille Potocki, par les vaisseaux de guerre français en station à Dantzick; que la Russie, sans aucune vue personnelle, sans songer à rien s'approprier en Pologne, et pour se conformer purement à l'esprit des traités, avait envoyé des troupes à Varsovie afin de maintenir le liberum veto, et défendre le roi Auguste régulièrement élu contre toute intervention et toute hostilité étrangères. L'année entière s'écoula au milieu des manœuvres de l'ambassadeur français Villeneuve et de Stadnicki , plénipotentiaire de Poniatowski, laissé par son oncle Sierakowski pour amener une rupture entre la Porte et la Russie , tandis que les puissances maritimes s'agitaient pour éloigner la guerre et accommoder les différends (2). Villeneuve s'efforçait de pousser la Turquie à des hostilités contre la Russie et l'Autriche, et à soutenir Lesczinski; Bonneval de son coté, sans consulter l'ambassadeur, méditait le plan d'une ligue offensive et défensive entre la France et la Porte : toujours actif, infatigable, il expédia son secré-

(l) La lettre dans la Sïo-R. en dix feuilles; la réponse d'Eugène du 8 janvier 1734. lbidetu.

(S) Lettre de lord Hurrington 5 M. Nebinsoa W hitehall, p. 12 (22) novembre

taire Bon pour la Franco et deux Suédois pour leur pays, avec des lettres qui proposaient une alliance et l'abandon de la delta de Charles XII. Alors Bonneval avait obtenu le gouvernement de Ka rama nie, qui lui produisait 25 bourses et qu'il administrait par un lieutenant. Trois Français, attirés par le bruit de sa fortune, vinrent offrir leurs services à la Porte en abjurant leur religion ; il en fit des officiers dans le corps des bombardiers, dont il était général (1). Lebayle vénitien Simon Contarini , qui avait remplacé Emroo, parvint à faire renouveler à perpétuité la paix de Paszarowicx: ce rat le dernier traité conclu entre la république et la Porte [20 mai 1733].

Kudemeut pressée en Géorgie par les Persans, la Porte fit encore quelques démarches afin de déterminer le cabinet russe à don* ner son consentement à la marche du chan tatare à travers le territoire des Knmoks et des Kaitaks , sur lesquels elle voulait maintenir sa suzeraineté (â) ; les deux résidents russes Neplujeff et Wisniakoff remirent en commun un mémoire pour exposer le» rapports de la Russie avec la Perse (3). Dans une seconde conférence , le grand vesir soutint que les Knmuks et les Kaitaks, le schenvchal et l'Usinai, depuis la conquête d'As— trachan , étaient sujets ottomans (k) [2i mai 1735 ); Wisniakoff n'en persista pas moins à déclarer que le passage à travers le territoire de ces peuples ne serait pas plus accordé cette fois que deux années auparavant. Dans une conférence avec le résident impérial Talman , le grand vesir prétendit qu'il y avait un chemin à vingt lieues de la place de la Croix-des-Saints et à dix de Derbend , qui , traversant le territoire de l'Usmaï rèV cemment nommé vesir , ne passait point sur les terres des Russes. Un mois après, le grand vesir donna encore audience ou résident, moins dans l'espoir d'obtenir quelque chose

(1) Lettre de trois Français a Bonneval.

(2) Protocollo délia confercma del résidente Talman, 28 martol7S5.

(3) Pro inemoria dei ministri rcsidenti N*plujelî cl Alesio YYisniacofF (ti maggio IIS»»

(4) Le protocole de cette conié*«ucc se troote dans le rapport de Talman-

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