‹ Histoire de l'Empire ottomanChapitre 248 sur 384 · LIVRE LXVI · texte numérisé non relu

LIVRE LXVI

que pour faire croire an peuple que la rupture n'était pas encore si proche. Lewaschefl, commandant de la place de la Croii-des- Saints , avait protesté contre la marche ultérieure des troupes du chan de Krimée, et aussitôt que les Tatares entrèrent dans la Kabarta , les Cosaques firent irruption sur le territoire turc , de sorte que Noghais et Cosaques en vinrent aux mains, et la Russie se trouva liguée avec la Perse. Le grand vesir écrivît au ministre rosse que, d'après le fetwa des légistes, c'était nn devoir pour le chalife de prêter assistance aux moslims qui l'invoquaient, et par conséquent de secourir les habitants du Daghistan. En même temps le grand vesir adressa une note au comte de Kœnigsegg, successeur d'Eugène , pour lui exposer que la suzeraineté de la Porte au sujet du Daghistan et la conduite de la Russie étaient les seules causes de la guerre qui menaçait d'éclater (1). Le comte Ostermann répondit longuement que la Perse n'avait jamais élevé de prétentions sur le Daghistan [ 10 juillet 1735 ) , et que les réclamations de la Porte étaient maintenant d'autant plu9 inattendues que septansauporavantquelques peuplades de ces contrées, ayant sollicité l'appui du grand vesir Ibrahim, avaient éprouvé un refus; que les frontières étaient déterminées par des traités et non par la communauté de religion ; que le territoire ottoman s'étendait jusqu'au Schirwan, que la Porte n'avait aucun droit sur le Daghistan, et que l'on ne pouvait voir avec indifférence le chan se faire rendre hommage par les peuples de cette contrée. L'ambassadeur anglais Kinnoul et le résident hollandais Calcoën, qui, sur la demande du grand vesir, avaient écrit à leurs collègues à Pétersbourg, reçurent des réponses dans le même sens et conseillèrent la suspension de la marche du chan tatare; là-dessus il fut déclaré verbalement au résident russe que la Porte ne reconnaîtrait jamais les peuples du Daghistan comme sujets russes , que le chan ne les vexerait en aucune façon, mais qu'il continuerait sa marche à travers leur territoire (2). La Porte

(lj La lettre est dam les archives de la maison impériale.

(S) Riposta vtrbale data dalla Porta alla letter»

comptait sur la fin prochaine de la guerre de Perse et sur l'appui de la Suède ; car deux diplomates suédois, les seigneurs de Ilœpken et Carlson, étaient arrivés depuis quelque temps déguisés en pèlerins à Smyrne, et négociaient maintenant à Constantinople, soutenus par l'ambassadeur français. L'envoyé polonais du roi Auguste , Malujez, était mort de la peste à Nissa; les pleins pouvoirs d'Auguste furent conférés maintenant au jeune Stadnicki , que la Porte, malgré les représentations des deux résidents impériauxet des représentants despuissances maritimes , fit éloigner à Audrinople. L'ambassadeur d'Angleterre Kinnoul , contre lequel les deux résidents et l'envoyé de Hollande à Londres élevèrent de vives plaintes, fut néanmoins confirmé d'abord dans son poste par le duc de Newcastle, qui pourtant le remplaça ensuite par Fawkener. Rakoczy était mort de la peste à Rodosto [ 8 avril ]• Le renversement du vesir Ali fit crouler le crédit de Bonneval , dont les bombardiers étaient emportés par la peste. Cependant l'armée russe , sous les ordres du comte de Munch, se mit en mouvement , et ce général lui-même écrivit au résident (1 ) qu'il allait opérer pour arrêter la marche du chan tatare vers le Daghistan. Le grand vesir vivement alarmé [ 29 décembre 1735 1 appela auprès de lui les représentants de la Hollande (2) et de l'Angleterre (3) , puis invita deux fois le résident russe à des conférences ; il fit savoir au résident que des troupes russes s'étaient montrées à l'entrée de la Krimée à Orkapu ( Pérékop ), que d'autres corps se rassemblaient à quatre lieues d'Assow , et que le chan tatare était déjà parvenu

del conte Ostermann , del I luglio 1785. Dana le rapport de Talman.

(4) Lettre du C. Munch au résident Poltava , SO octobre 1735. Ste-R.

(5) Relazione délia confèrent* avutasi Ira il G. V. Ismaïl.E. Lamb. di Niedcrlande. 1 décembre 1755. Ste-R.

(3) Rapport a» duc de Newcastle (10 décembre 1755), précédant le protocole de la conférence de Wisniacoff; puis llelaiione délia confcrenia tcnula da S. E. le cb. di Kinnoul col G. V. Istnall , 1» novembre 1755.

HISTOIRE DE'L'EMPIKfi OTTOMAN.

sur le Kumisch, près do Derbend. Le résident répondit que le grand vesir pouvait s'informer lui-même si les Cosaques avaient causé le moindre dommage aux ftoghais; que les préparatifs de défense à Tscherkask étalent dirigés contre le chan, qui, en dépit de toutes les protestations, voulait absolument fouler le territoire russe à main armée ; que la Russie avait conclu avec la Perse comme avec la Porte une paix éternelle, qu'elle ne voulait prendre aucune part à la guerre entre ces deux puissances, que par conséquent elle ne pouvait accorder le passage du chan par le territoire russe, et qu'elle protestait encore une fois de la manière la plus solennelle contre cette marche (1). Ce fut seulement deux mois après que le résident remit les observations de sa cour aux plaintes exposées dans cette conférence [24- février 1736 ]. Il y était dit que la réunion des troupes n'était qu'une mesure de prévoyance contre la marche du chan tatare. L'internonce impérial Talman , en offrant ses félicitations au nouveau grand vesir Sidi-Mohammed-Pascha , dut écouter les griefs du premier ministre sur la conduite de la Russie ; mais un mois après , arriva la nouvelle que les Russes avaient commencé le siège d'Àssow. Le grand -vesir s'adressa aux ambassadeurs des puissances maritimes et à l'internonce Talman pour obtenir satisfaction , ou du moins des explications ; bientôt après il reçut une longue lettre du comte Ostermann , ministre russe, qui , renfermant tous les griefs de la Russie contre la Porte depuis vingt ans , menaçait de la guerre si l'on ne pouvait arriver à un accommodement, et finissait pourtant par offrir la paix et par inviter la Porte a envoyer des plénipotentiaires sur la frontière.

Qoand on apprit que les Russes s'étaient emparés des deux tours du Pascha et des Janitschares, situées devant Assow,etque cette ville était investie par une immense armée qui recevait par le Don ses approvisionnements et son artillerie , aussitôt la guerre fut résolue dans le diwan à Constantinopie [ G mai 1736 J. Le résident russe déclara à

(1) Le protocole «t dans le Rapport de Talman, Ste-n.

l'interprète que, le chan «'étant rendu dans le Kuban et la Porte faisant d'immenses préparatifs de guerre, il avait fallu porter des troupes russes en Krimée dans le seul but de se préserver contre toute irruption des Tatares , et en même temps il communiqua la lettre du feld-maréchal Muneh , adressée au souverain de la presqu'île. L'on fit signifier à Wisniakoff qu'il accompagnerait l'armée sans être pour cela tenu en état de captivité. Le 28 mai, la guerre fut annoncée dans le diwan public par un fetwa. et proclamée avec tout le cérémonial accoutumé. Au lever du soleil, tous les ministres et tous les généraux se rassemblèrent près de la porte; les douze scheichs des mosquées impériales récitèrent les sures de la victoire et de la conquête, tandis que le grand vesir, le mufti ainsi que tous les efendis et les agas rassemblés dans la salle voisine y criaient à pleine voix: «Amen, amen. » Chacun des douze scheichs donna sa bénédiction à la queue de cheval ; puis le kiaja beg prit cet étendard sur ses épaules et alla le planter au pied de l'escalier de la salle du diwan, et onze agneaux furent offerts en holocauste. Su jours après, se fit la procession des corps de métiers, que le sultan contempla du kœschk des Parades, à l'angle du sérail; le lendemain, l'aga des janitschares se rendit au camp de Daud-Pascha conduisant soixantedix-neuf chambrées de janitschares. Le jour suivant, défilèrent trois mille armuriers et quatre cents arabadschis ; le 5 juin , ce fut le tour des canonnière, au nombre de trois mille ; enfin , le 7 , le grand vesir alla joindre les troupes. De tous les envoyés des puissances européennes, le résident impérial seul avait été invité à voir le défilé du cortège, pour recevoir un témoignage des sentiments bienveillants de la Porte h l'égard de sa cour. Pendant les huit jours que le grand vesir passa au camp , il reçut la visite des ambassadeurs européens, qui vinrent lui offrir leurs vœux pour le succès de la campagne, et celle du sultan lui-même; il partit enfin le samedi 16 juin 1736. Quinze jours après le départ de l'armée , mourut le sultan Ahmed, empoisonné, selon l'opinion la plus générale, parce qu'il offrait un appât trop séduisant auz plans de révolution dans un moment où la guerre s'allumait avec la

Hussie et eniDrasaii la ironutT© ae rcrse. Afin de poursuivre avec plus de vigueur les opérations contre les Rosses , il était nécessaire de traiter avec les Persans. Diverses circonstances de la lutte contre ces schismatiquesoot été couvertes d'un silence absolu par les écrivains ottomans , qui espéraient ainsi soustraire à la connaissance de la postérité les défaites et les pertes qu'avaient snbîes leurs armées ; mais des révélations nous sont arrivées du Persan Mehdi , de l'Anglais Hanway et des rapports des ambassades. L'histoire si précieuse des négociations suivies jusqu'à la conclusion de la paix, qu'a laissée l'un des plénipotentiaires, Raghib, plus tard grand vesir, sous le titre de Preuves d'une bonne direction, s'occupe, dans l'introduction, de Nadir-Schah at de son avènement , mais ne signale aucune des victoires remportées par ce prince depuis les batailles de Kerkuk et de Karabagh. La révolte du gouverneur du Beludschistan et le soulèvement de la tribu de Bachtiari rappelèrent les ormes victorieuses de Tahmas-Kuli-Ghan de la frontière turque vers les contrées méridionales , et , pendant un an , la Porte jouit du repos, grâce à la trêve conclue par le gouverneur de Bagdad Ahmed-Pascha avec Tahmas-Kuli-Chan [ 19 décembre 1733 ]. Le suppléant du juge du camp, Abdulkerim- Efendi , en ramenant les restes de Topai- Osman à Gonstantinople, avait remis au grand vesir deux lettres de Nadir, Tune en persan, l'autre en turc, dans lesquelles l'heureux aventurier faisait valoir la communauté d'origine entre les Ottomans et les Turkmans comme un motif pour déterminer les deux peuples à la paix(l). Abdulkerim vint à Iszfaban vers le milieu du mois de mai de l'année suivante , porteur d'une dépêche contenant la nomination d'Abdullah- Kœprilien qualité de serasker et des pleins pouvoirs pour négocier. Nadir fit partir avec L'efendi un envoyé chargé d'aller demander au serasker à Diarbekr , comme base de la paix , l'abandon de tout le pays situé sur la rive droite de l'Araxe (2) ; en même temps il marcha sur Hamadan et Ardebil. Abdullah-

(i) Swbhi, fol. 86; Iwdcmitrcj ligues, (î) McUhi , L vin, p. 87.

Pascha répondit par des paroles de conciliation ; mais le chan de Schirwan , Surchai, ne voulut pas entendre parler de l'abandon proposé : «r 11 avait eonquis , disait-il , le Schirwan avec le fer des Lesghis, et le gouverneur de Bagdad n'avait point à se mêler de cela ( 1 ) . » Nadir envoya son général Tahmas-Kuli-Ghan ( nom qu'il portait lui-même tout récemment) contre Surchai, qui, battu près de Schamachi , se retira sur le territoire des Kumuks [ 18 septembre ]. Surchai, renforcé par les Lesghis de Tschar et de Tal , demanda en outre des secours aux gouverneurs de Gendsche et de Tiflis ; défait pour la seconde fois par Tahmas-Kuli-Chan, il s'enfuit auprès des Ghasi-Kumuks. Les vainqueurs détruisirent le château de Kaghmes qu'il avait élevé récemment; Nadir poursuivit le chan fugitif pendant dix jours sur le territoire des Kumuks jusque sur l'Aktas : là il apprit que les Lesghis avaient coupé le pont de Samur sur ses derrières et s'étaient retranchés sur une montagne. Alors il fit établir de nouveaux ponts, attaqua les Lesghis dans leurs retranchements et les dispersa; ensuite il passa l'Araxe [ 22 octobre], prit Schamachi et assiégea Gendsche; mais il se consuma en efforts impuissants devant cette dernière place pendant trois mois. Assiégeants et assiégés s'attaquèrent par des mines et des contre-mines qui coûtèrent la vie à beaucoup de monde. Nadir ordonna de construire le nouveau Schamachi sur un point fortifié par la nature, à quatre parasangesdu vieux Schamachi , entre celte ville et le Kur (2). Laissant son lieutenant pour observer Gendsche et Eriwan , renforcé luimôme par mille Kurdes de Wan , il se porta bientôt à travers les montagnes couvertes de neige sur Karss , qui couvrait l'armée de Timur-Pascha [ 6 avril 1735]; alla camper à Etschmiasin sur l' Ararat , et de là marcha sur Eriwan. Ses troupes poussèrent leurs courses jusqu'à Bajesid , dont le commandant s'étant laissé prendre fut amené à ses pieds. Abdullah-Kœprili marcha à la tête de quatre-vingt mille hommes contre l'armée persane, qui en comptait soixante-dix

(1) Medhi, U m, chap. ix*

(2) Lcnrêmc.l. m, cbsp.xii*

mille ; le» ottomans se postèrent près de Baghaverd au pied d'une montagne, les Persans près d'Achikendi à une distance de deux parasanges [ 14- juin ] ; une vaste plaine séparait les armées ennemies. Les Turcs éprouvèrent nn effroyable désastre : leur armée entière fut anéantie; leur camp devint la proie des Persans , et Nadir vit rouler à ses pieds les tètes du gouverneur de Diarbekr et du serasker (1). On ne trouve dans les annales de l'empire ottoman d'autre trace de cette catastrophe que l'exécution de Timur-Pascha, mis à mort comme auteur de quelques désordres funestes à l'armée ottomane (2).

Après le désastre d'Arpatschai , Gendsche, Tiflis et Eriwan tombèrent entre les mains de Nadir. Ahmed , gouverneur de Bagdad , nommé serasker par la Porte et investi aussi de pleins pouvoirs pour négocier, envoya Husein -Aga porter au camp persan des propositions de paix. Nadir poursuivit ses triomphes dans le Daghistan et dans la Géorgie. Dans la première de ces contrées il installa Kassfulad en qualité de scbemchal, en Géorgie, Ali-Mirza (3) comme gouverneur de Karthli et de Kachet. Il s'occupa très-activement d'apaiser les troubles du Daghistan , où Chan-chnim avait destiné le gouvernement à Ildar, le commandement de Schirwan è Surchai, et celui de Derbend a Ahmed - Usinai'. Ces trois chefs s'étant réunis contre Kassfulad , Nadir vmt les attaquer, les dompta, jeta dans son harem la tille d'Usmaï et ne laissa de ressource à Surchai que dans la fuite.

Cependant Husein - Aga , messager d'Ahmed-Pasclia , était revenu è Erserum avec Mirta- Mohammed, trésorier de Nadir, et, sur le rapport adressé à Constant inople, Gendsch-Alt-Pascha fut chargé de négocier la paix de concert avec le chan de Krimée, Kaplan-Girai. Gendsch-Ali partit pour Tiflis accompagné de Husein -Aga et de Mirza- Mohammed. Comme Nadir opérait alors eontre les Lesghis de Tschar et de Tal, Gendsch-Ali-Pascha fut retenu à Gendsché,

Cl) Ssqbbi.fol.6».

(2) Mehdi, 1. tu.chap. xtv.

(3) Peyssonel , Eswis «or k» troubles netoeb de Perse et de Georgi», p, 7S.

oà il eut pour mihmandar le ehan Abdal- Baki [ 23: novembre 1785 ). 11 resta avec lui jusqu'à ce que Nadir se fût rendu de Tarchu et de Derbend dans la plaine de Hoghan. Là douxe mille ouvriers travaillaient à établir au confluent du Kur et de L'Araxe un camp de plaisance on Nadir-Schah voulait donner à la Perse le spectacle d'un changement de règne. L'heureux aventurier, affectant an respect ironique pour les volontés du peuple, somma les chefs de l'armée du royaume de déclarer librement et sans contrainte quel était l'homme qu'ils voulaient pour schah , attendu que lui-même, fatigué des travaux de la guerre et des soucis du gouvernement, était résolu d'aller se reposer dans la retraite [1* février 1736] (1). Toutes les voix le proclamèrent schah dé Perse. 11 se défendit d'accepter le diadème, prolongea cette comédie durant un mois, et, prétendant enfin céder à la contrainte , il voulut bien s'asseoir sur le trône , mais à la condition que l'unité de doctrine régnerait désormais en Perse, et que la religion des Sunnites qui comptait quatre rites orthodoics, des Hanefis, des Malekis, des Schafis et des Hanbelis, comprendrait aussi celui des Dschaaferis, ainsi nommé de Dschaafer , le sixième des douze imams En même temps que s'opérait cette révolution , les négociations se poursuivaient avec le plénipotentiaire turc, Gendsch-Ali- Pascha, qui était arrivé dans le camp de Moghan. Nadir-Schah demanda que les pèlerins persans eussent À l'avenir leur propre émirol-hadseh ; que le rite des Dschaaferis fût reconnu orthodoxe , que la Porte entretint ob chargé d'affaires ottoman è Iszfahan,

çon (9). Gendsch-Ali Ait congédié avec des propositions , et Abdulbaki-Chan partit aussi poor aller notiGer à la Porte l'avènement de Nadir-Schah au trône de Perse , et revêtu en même temps de pleins pouvoirs pour la conclusion de ta paix. Il était accompagné du chef des mollas persans , Sidi-Abdulkashu,

(<) Son discours Irî* laconique se trouve dans Ssubhi, d'après le Tahkik de Itaghib; et dans Mcbdi , 1. iv , ebap. i.

(2) Ssubbl, foi. 88, tfaprMRtghib, dans Mcdhi, i I. vi, ebap. u

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