‹ Histoire de l'Empire ottomanChapitre 26 sur 384 · LIVRE LUI · texte numérisé non relu

LIVRE LUI

rigueur ; de» accusations s'élevaient contre tout le clergé grec. On prétendait que dans les derniers troubles beaucoup de Grecs , empruntant des costumes de janitschares, s'étaient ainsi mêlés parmi les mutins.

Quand on fit brusquement des perquisitions chez le patriarche , on trouva bien chez lui quarante à cinquante dolmans et bonnets de janitschares, mais ils appartenaient à la troupe assignée pour garde de ce prélat.

Kœprili , qui avait attiré sur lui beaucoup de malédictions par les deux exécutions de Kasim et du premier pasteur de l'église grecque , voulut, par compensation, assurer le service des prières publiques, d'autant plus que le moment arrivait d'ouvrir la campagne. Un pieux scheich de Kastemuni, appelé Mohammed-S>adik, ayant proposé que le grand vesir fil réciter chaque jour mille foi:» la sure fcih (de la conquête), vit ses paroles très-favorablement accueillies. Le sultan choisit donc cent un jeunes garçons parmi les pages de la chambre, qui furent chargés de répéter, chacun dix fois , la prière de la conquête dans la mosquée ; il fit rechercher en outre tous les pages qui portaient le nom de Mohammed ; il s'en trouva quatre-vingtdouze. Ces derniers devaient réciter tous les vendredis quatre-vingt-douze fois les versets en question. L'écrivain des choses remarquables de son temps, le grand cafetier Moharamed-Chalife , fils d'Husein le Bosnien , se trouva inscrit parmi les quatrevingt-douze pages d'élite. Les dispositions restèrent ainsi maintenues jusqu'en départ du sultan pour la guerre. Dès ce moment quarante-un pages seulement sur les cent un récitèrent tous les jours la prière de la conquête (1).

Des ordres furent expédiés dans tout l'empire pour presser les armements et les approvisionnements nécessaires; les étendards forent plantés devant la porte du sérail, en face de la caserne des armuriers [ 23 février 1657]. Soixante bâtiments nouveaux furent construits ; le kapudan-pascha Topal- Mohammed prit la mer avec trente-six galères et quatre mahonnes. Il parut à l'entrée

(1) MobammedCbaufe, bist, fol. 72, et Naima, l h, p. «71.

des Dardanelles plus tôt que les Vénitiens ne l'attendaient , avant même l'arrivée de leur flotte. Le capitaine général Mocenigo accourut en toute hâte de Candie avec dixneuf galères et seize galéasses, enleva quelques tschaiks dans le canal de Chios, et atteignit l'escadre turque au moment où elle se dirigeait vers Samos (1). Trois jours après, les Vénitiens eurent un engagement avec les Barbaresques, auxquels ils prirent le vaisseau amiral et la capitana. Parmi les prisonniers se trouvèrent Aidin-Tschausch, qui avait été envoyé de Constantinople avec de l'argent pour amener ces renforts, Mohammed, colonel des janitschares, Husein d'Alger, commandant de l'escadre. Des marchandises égyptiennes d'une valeur de 300,000 piastres tombèrent entre les mains des vainqueurs. La flotte vénitienne parut ensuite devant Sugadschik , dans le golfe de Sca la-Nova, et prit la forteresse, dans laquelle se trouvaient trente canons portant la plupart l'empreinte du lion de Saint-Marc, et qui avaient été transportés en ce lieu après la conquête de Chypre. Ces mauvaises nouvelles et l'annonce d'un échec éprouvé dans une tentative sur Spalato furent compensées par l'avis d'un avantage (2) remporté en Crète par les Ottomans sur les Vénitiens bien supérieurs en nombre (3). Pour réparer les pertes éprouvées sur mer, l'on arma complètement parmi les bâtiments nouvellement construits dix-neuf galions, dix mahonnes, treize galères et le vaisseau amiral (la Basch tarda;; de plus on envoya vers les Dardanelles, sous le commandement de Schemsi-Pascha«ade, cinquante galères et frégates portant quelques milices de janitschares et des volontaires enrôlés à la condition d'être inscrits ensuite parmi les sipahis et les silihdars. Huit jours après, le 6 juin, conformément au kanun , le sultan donna au grand vesir deux plumes de héron avec des agrafes en dia-

(1) Brusoni, part, u, p. 2 ; Naima, 1. ti, p. 815; Abdi-Pascba, fol. 27.

(2) Spalalo sostenulo contra l'ollomana polenta, 1657 , solto gli auspixi delta sereii. rep. di Veneiia con l'assistciua del s. Angiolo Orio, conte e provvcdiloredi Lésina; da giov. Giorgio Nicolioi, Venet.

(a) Naima, î. n, p. G15.

mants, deux ka flans d'honneur, et lui remit entre les mains la bannière sacrée. Kœprili campa dans la plaine devant la porte de Siliwri , puis se dirigea par terre avec les janitschares des six escadrons de la cavalerie régulière et les feudataires. A la première station à Karakaldurun, se flt une revue où Ton conféra à d'autres les emplois des tschauschs , muteferrikas et saimes absents [30 juin 1657|. L'on mit cinq jours pour atteindre Gatlipoli, d'où le grand vesir passa en Asie. Des deux côtés de l'Hellespont , en Europe à Ssoghanlidere , en Asie au petit Kipos, furent établies des batteries; la flotte vénitienne était à l'ancre près de la côte , entre le grand Kipos, en face du petit Kipos, et la baie de Kafirbodschaghi. Tscherkes- Osman-Pascha prit le commandement des Turcs en l'absence du kapudan-pascba.

Sept mahonnes attaquèrent les Vénitiens qui en prirent une , détruisirent les équipages, en démâtèrent trois autres. Le reste, monté par les janitschares, prit la fuite ; les miliciens d'élite descendirent à terre dans la baie de Kafirbodschaghi, d'où ils contemplèrent paisiblement le combat. Le beg d'Alaije, le petit Mohammed , emporté par son courage, se jeta avec cinquante à soixante hommes dans deux tschaiks, courut sur les quatre mahonnes eunemies qui emmenaient leurs prises, et les leur enleva à force de prodiges de valeur. Kœprili , qui du rivage avait été témoin de la lâcheté des janitschares , se lit transporter à la baie de KaGrbudschaghi, où il eut bien de la peine à déterminer les fuyards à se rembarquer. A ce moment parurent dans le canal les galères de Malte et de Florence, et les bâtiments turcs s'enfuirent de nouveau , protégés par les canons du château d'Asie , vers le petit Kipos. Dix-sept galères atteignirent ce point avec peine; quinze autres, arrêtées dans leur fuite , retournèrent au grand Kipos, où elles mirent leurs troupes à terre. Le grand vesir, furieux, ordonna a ses gens de faire feu sur ces fuyards, dont huit cents tombèrent sur le rivage. Afin de protéger contre l'attaque de l'ennemi les trois mahonnes et les dix galères qui s'étaient retirées sur le grand Kipos , on éleva en toute hâte des batteries sur lesquelles furent placés des canons. Les dixsept galères auxquelles le vent n'avait pas

permis de gagner la baie du petit Kipos , furent forcées d'aller jeter l'ancre plus bas contre la côte asiatique, près du château de Kumturni, où, défendues par les gros canons amenés en ce lieu, elles repoussèreut le lendemain les attaques de l'ennemi. Le troisième jour au soir, une heure avant le coucher du soleil , le vaisseau amiral vénitien de Mocenigo s'avançait à pleines voiles, paré de tous les pavillons des puissances qui avaient des bâtiments dans la flotte confédérée. Le canonnier Kara - Mohammed pointa de la batterie du Cap de sable, et visa si juste qu'il atteignit la poudrière et fit sauter le bâtiment. Durant une heure le canal fut enveloppé dans la fumée de la poudre ; le nuage en se dissipant laissa voir les débris du vaisseau flottant sur la mer ; les Turcs accoururent pour enlever les pavillons et le fanal de l'amiral ; mais le courage héroïque du noble chevalier Avogaro de Trévise leur ravit ces trophées. Avogaro recueillit le fanal , les pavillons , les papiers , la caisse, le cadavre du capitaine général Mocenigo, celui de son frère et lieutenant Francesco, ainsi que trois cent soixantedix-sept personnes encore en vie. Toutefois cette catastrophe des Vénitiens semblait changer la défaite des Turcs en triomphe.

Kœprili ne se dissimulait pas que les pertes éprouvées par sa flotte avaient été causées par la lâcheté des équipages qui s'étaient enfuis, et que le succès obtenu sur le vaisseau amiral vénitien était dù au hasard ou à l'adresse extraordinaire d'un seul canonnier. Son premier soin fut de récompenser les services : il manda le petit Mohammed , qui avait repris à l'ennemi les mahonues conquises sur la flotte de la Porte. Il était assis quand on lui amena ce brave guerrier. « Viens, mon faucon royal, lui ditil , que le pain du padischah te soit acquis légitimement ; que Dieu bénisse tes valeureux champions comme toi ! » Il lui baisa le front et les yeux , lui attacha de sa main deux plumes de héron sur la tète , le couvrit de sa propre pelisse et lui donna r.ne bourse d'or à distribuer parmi ses vaillants compagnons. Ensuite il reçut le canonnier dont le coup avait fait sauter le vaisseau amiral vénitien, lui conféra une place de sipahi avec 70 aspres de traitement quotidien ,

Page 1