LIVRE LXVII
DISPOSITION DE LA PORTE BN FACE DB L'EUROPE.— CORRESPONDANCE ENTRE LE GRAND VESItt ET TALMAN.— LES RDSSES DANS LA KRIMÉE. — LE K A PU DAN — PASCHA DSCH A NUM -CHOD- SCI1A. — LB WOIWODE DB MOLDAVIE , GHIKA, EST CONFIRMÉ. — L'UKRAINE EST DÉVASTÉE. TRAITÉ DE COMMERCE AVEC LA SUÈDE. — CORRESPONDANCE ENTRE LE GRAND VESIR ET KŒN1GSEGG. — CONGRÈS DB NIEM1ROW.— OUVERTURE DB LA CAMPAGNE PAR LES RUSSES ET LES AUTRICHIENS. — LES CLÉMBNTINS. — PRISE DE NISSA. — ÉVÉNEMENTS MILI- TAIRES EN MOLDAVIE ET EN VALACUIB. — DÉPOSITION DU GRAND VESIR. — TRAITÉ AVEC RAKOCZY. — L'AMBASSADEUR DE FRANCE FAIT ACCEPTER SA MÉDIATION. — PRISE D*U- SIDSCHA, DE MEHAD1A, SEMENDRA, ORSOWA.— OPÉRATIONS MILITAIRES SUR LB DNIES- TER, EN KRIMÉE ET BN BOSNIE. — DESTRUCTION DES OUVRAGES D'OCSAKOW ET DE BENDBB.— LB GRAND VESIR SB REND A CONSTANTINOPLB. — TBNTATIVBS DB NÉGOCIA- TIONS. — DÉMARCHES DU ROI AUGUSTE ET DB LA CONFÉDÉRATION POLONAISE. — LB GRAND VESIR JEGEN A POUR SUCCESSBUR AUS-MOHAMMED.— CONVENTION RELATIVE A LA DETTE DB LA SUÈDE ENVERS LA PORTE. — LE LIEUTENANT PRUSSIEN S ATT LE R. — BATAILLE DB KROZRA. — SIÈGE DE BBLGRAD. — r PRISE DE CHOCIM. — LES RUSSES BN MOLDAVIE. — CORRESPONDANCE ENTRE WALLIS BT LB GRAND VESIR. — NEIPPERG EST ENVOYÉ AU CAMP TURC. — PRÉLIMINAIRES ET CONCLUSION DB LA PAIX DE UELGRAD.
C'était avec répugnance que la Porte avait conclu la paix avec la Perse ; contre sa volonté encore elle se vit entraînée dans une guerre, réduite à combattre les Russes d'abord, et bientôt les forces de l'Autriche. Les hostilités contre la Perse avaient été poussées avec ardeur, car il s'agissait d'une lutte religieuse et politique, de frapper des hérétiques toujours plus odieux que les infidèles, et d'acquérir, de posséder des villes et des provinces , tandis que du côté de l'Europe ne s'ouvrait pas une pareille perspective. Depuis qu'Ali, le conquérant de la Morée , avait vu s'évanouir pour jamais sur le champ de bataille de Peterwardein le rêve chéri des ottomans, de reconquérir Temeswar et Ofen , et depuis que la Russie occupait les rochers inaccessibles de Derbend et les champs désolés de Baku, c'est-àdire les portes du Caucase et la forteresse qui, semblable à une sentinelle avancée, gardait l'ancienne frontière ottomane sur le littoral delà mer Caspienne , l'espoir de con-
quête au-delà du Danube et du Don s'était évanouie ; les ministres ottomans commençaient à tenir en grande valeur la discipline et la tactique militaire des européens. Des grands vesirs tels que le pacifique Ibrahim dans les douze dernières années d'Ahmed ITT, Topal-Osman , et tout récemment Ali , fils du renégat vénitien, avaient l'intelligence de la politique occidentale. Outre les woiwodes de Walachie et de Moldavie , intermédiaires naturels des européens avec les Turcs , Rakoczy et Bonneval étaient à Constantinople les initiateurs les plus ardents de la diplomatie chrétienne ; les représentants des puissances maritimes , depuis leur rôle de médiateurs dans les négociations de Carlowicz et de Paszarowicz, exerçaient une haute influence sur les rapports du diwan avec l'Europe , et depuis que l'ambassadeur du roi très-chrétien avait arrêté l'explosion d'une guerre entre les ottomans et les Russes en ménageant le fameux traité de partage des provinces du nord-ouest de la
Perse, la voix de la France était écoutée dans les conseils de la Porte ; ce qui loi donnait do poids surtout, c'était l'impression laissée par les guerres continuelles de Louis XIV et l'attitude toujours hostile des Bourbons vis-a-vis de l'Autriche. Rakoczy, Bonneval, Villeneuve, et tout récemment les Suédois Hœpken et Garison , qui n'avaient pourtant pas encore déployé le caractère officiel d'envoyés, soufflaient sans relâche la guerre contre la Russie et l'Autriche ; mais d'un autre côté la Porte était trop bien éclairée par les résidents des cours impériales, elles ambassadeurs des puissances maritimes sur la véritable situation des choses et sur les rapports des intérêts européens, pour prendre feu aussitôt. Les grands vesirs, jadis inabordables pour les envoyés européens, étaient maintenant avec eux en conférences de tous les instants, et si l'écuyer Mohammed , tout récemment porté à la première dignité de l'empire, ne s'était élevé que dans les emplois du sérail , et ignorait les grandes relations extérieures, il avait d'heureuses dispositions, des mœurs douces, un grand amour de la vérité et de la justice, et un désir ardent de s'instruire. Mais depuis les six dernières années du règne de Mahmud , les grands vesirs» au lieu de posséder un pouvoir illimité comme leurs devanciers , n'avaient été que des instruments dans la main du kislaroga, qui dirigeait toutes choses derrière les rideaux du harem. En vain le dernier Ismaïl, dans des entretiens nocturnes avec les familiers du sultan , s'était plaint de sa propre impuissance et de l'autorité écrasante du kislaraga; il avait ainsi précipité sa chute à lui-même , et il aurait perdu la tête avec sa dignité si la protection de la sultane Validé n'avait détourné le coup fatal , de sorte que pour conserver la vie il lui fallut payer 2,000,000 de piastres de sa fortune et se retirer à Chios (1). L'ardeur guerrière et l'activité du kislaraga étaient affaiblies par son grand Age ( il avait plus de soixante-dix ans) et par le désir de jouir sans troubles de l'autorité le reste de sa vie (2). Il ne se serait donc jamais prononcé pour la guerre si la
(l) ttapport de Coatariai»
(3) ConUrini.
Russie n'avait elle-même engagé les hostilités par le siège d'Assow. Cette circonstance avait jeté la Porte dans la nécessité de conclure la paix avec Nadir-Schah À des conditions si défavorables, en abandonnant toutes les provinces acquises par le traité de partage et par la conquête. Forcée à la défense, elle était préoccupée de la penséede terminer aussi vite que possible la guerre avec la Russie, et de prévenir une lutte redoutée avec l'Autriche.
Douze jours avant de faire arborer les queues de cheval , le grand vesir donna audience à l'internonce impérial, Talman, pour lui remettre une lettre adressée au président du conseil de guerre , comte Krcnigsegg , dans laquelle il justifiait le chan tatare et accusait les Russes (1). Talman fit observer que le traité du Pruth n'avait pas fixé les frontières de la Kabarta et du Daghistan. Le grand vesir rejeta toute la faute de la guerre sur la Russie (2). Le nouvel ambassadeur d'Angleterre , Fawkener, et le représentant hollandais Calcoën , dans une audience qu'ils obtinrent encore avant le départ du grand vesir du camp de Daud- Pascha, le déterminèrent à adresser aux puissances maritimes une note modérée qui, en servant de manifeste, réclamait néanmoins la médiation des nations amies pour le rétablissement de la paix. En même temps Fawkener et Calcoën écrivirent au ministre russe, comte Ostermonn, dans une pensée conciliatrice; mais ils n'eurent pas lieu d'être satisfaits de sa réponse, qui se référait a la note adressée par lui au grand vesir et qui était une véritable déclaration de guerre. Le résident russe, au lieu d'être retenu , fut envoyé jusqu'à la frontière avec toutes sortes d'égards ; on ne le laissa pourtant regagner son pays que plus tard.
Le grand vesir avait quitté Daud-Pascha depuis quinze jours r quand Talman annonça qu'il attendait au premier moment des pleins pouvoirs et des lettres de créance comme
(1) Protocol lo delta conferem» m- lia quale il (J. V. consegnô una sua testera, per il cccellenlissiino prtsideote del consiglio aulico li 16 maggio 1736, et Ssubhi , foL 79. la lettre est dans 1« archives de la maison impériale.