LIVRE LXVÏI
médiateur entre la Porte et la Russie [ 28 I juillet]. Un mois après, l'internonce lui fit savoir qu'il les avait reçus. Dans les premiers jours d'août il lui écrivit une troisième fuis relativement à la reconnaissance d'Auguste, roi de Pologne , et de son ministre Stadnicki. Le grand vesir répondit d'abord de Babataglû, en acceptant la médiation de l'Autriche et en déclarant que la Porte , par ses notes a l'empereur , aux rois de France, d'Angleterre, de Suède, et aux républiques de Hollande et de Venise , avait fait assez connaître ses sentiments paciOques et modérés, et qu'avant tout elle voulait apprendre des puissances médiatrices quels étaient les deux points qui serviraient de base aux négociations. La seconde fois il écrivit qu'il avait reçu la dépêche de l'internonce des mains du noble Suédois Stadnicki, et qu'il n'y aurait aucune difficulté à la reconnaissance du roi de Pologne. Talman, qui, malgré l'engagement d'accepter la médiation, n'avait pas été appelé au camp, en exprima sou étonnement [ 14 septembre j. Trois jours après, il fit part au grand vesir de sa nomination en qualité d'ambassadeur extraordinaire, revêtu de pleins pouvoirs à l'effet de prendre le rôle de médi«teur[ 17 septembre]. Dans une autre lettre du môme jour il le remercia de la reconnaissance du roi Auguste, et de la réception faite à l'envoyé Stadnicki. Le 18 septembre il eut son audience officielle
ses compliments à Talman sur la qualité nouvelle qui lui était donnée, Talman répondit que depuis trois mois il avait ses pleins pouvoirs , que néanmoinsil n'avait pu encore se faire écouter, que la Porte pouvait s'expliquer relativement aux deux points de l'indemnité pour le passé et des garanties pour l'avenir [ fin d'octobre]. Le grand vesir objecta qu'il attendait les plénipotentiaires russes, dont il n'apercevait pas la moindre trace, et qu'il n'entendait plus parler de la médiation de l'Angleterre et de la Hollande, dont il était question dans les pouvoirs du représentant de l'empereur.
Avant de suivre plus loin les négociations, il faut reporter nos regards sur le théâtre de la guerre. L'armée russe s'était rassemblée à Zaritsinka , à deux lieues du Dnieper; il y avait douze régiments de dragons, quinze
d'infanterie, dix de landwehr, dix escadrons de hussards , cinq mille cosaques du Don , quatre mille de l'Ukraine , trois mille Zaporogues, en tout cinquante mille hommes, avec huit mille voitures [19 mai]. Ces forces marchèrent le long de la rive gauche du fleuve , où le général Spiegel et le colonel Weiszbach en vinrent les premiers aux mains avec les Tatares du kalgha. Ensuite l'armée, passant par Selmaja-Dolina et Tschernaja-Dolina , s'avança vers les frontières des Tatares, d'où elle atteignit , après une marche de six heures , la petite rivière de Kolitschka. Le lendemain, 26 mai, le feld-maréchal Munch était devant les lignes d'Orkapu ou de Perekop, regardées comme inexpugnables. La langue de terre qui unit la presqu'île au continent est coupée dans toute sa largeur de sept werstes par un fossé de douze toises de largeur , sur sept de profondeur ; derrière le fossé s'élevait un parapet de soixante-dix pieds de haut à partir du fond de la tranchée. Six tours en pierre protégeaient les lignes et servaient d'ouvrages avancés à la forteresse d'Orkapu. Il y avait derrière ces abris mille janitschares et cent mille Tatares. Les lignes furent emportées, et les drapeaux russes flottèrent sur les tours des remparts de la Krimée le jour même où à Constantinople les queues de cheval étaient arborées devant la porte du sérail , tournées contre la Russie [28 mai 1736 ]. Deux jours après, la ville d'Orkapu se rendit. De là , Munch détacha le général Leonticw avec dix mille fantassins et trois cents Cosaques sur la place de Kilburun,qui s'élève à la pointe du promontoire formé à l'embouchure du Dnieper , en face d'Ocsakow et de la petite lie de Beresin. Quant à lui, il poursuivit sa marche vers Gœslewe (Koslow), le plus grand entrepôt du commerce de la Krimée , sur la côte occideutale , où le soldat fit un riche butin (1). Un mois après l'enlèvement des lignes de Perekop, Munch était devant les portes de Bagdscheserai , l'ancienne résidence des chans de Krimée, qui , après une forte lutte , fut abandonnée à la fureur de la destruction. Deux mille maisons et le vaste palais du souverain s'abtmèrent
(1) Viedelfnncfa.p. 54.
dans les flammes ; la riche bibliothèquejfondée par Selim-G irai, celle des jésuites, ne furent pas même épargnées (1). Le même destin frappa la ville d'Akmesdschid , résidence du sultan-kalgha et des principaux roirsas; dix-huit cents habitations furent réduites en cendres. De là Munch avait tourné ses regards vers Kafla , la place la plus importante de la Krimée; mais la maladie et l'opposition du prince de Hesse-Hombourg le contraignirent à revenir à Perekop , où il reçut la nouvelle de la prise de Kilburun par Lcontiew, comme il avait appris précédemment la conquête d'Assow par Lascy (2) [3 mai]. La marche de Munch à travers le beau pays de la Krimée fut signalée par la destruclion des villes et la désolation des campagnes (3). Le vainqueur quitta la presqu'île après avoir rasé les ligues de Perekop et fait sauter les murs de la ville [ juillet 1736]. Le chan de Krimée , Kaplan-Girai , qui avait Si mal défendu son pays , fut déposé, et le kalgha Feth-Girai le remplaça; le nureddin Arslan-Girai devint kalgha, et lui-même eut pour successeur Mohammed- Girai, autre frère du chan. L'auteur des Sept planètes qui voyagent, dans leur course errante, à travers les nations sur les rois des Tatares , dont nous avons suivi la direction dans l'histoire des chaos de Krimée, à la fin de son ouvrage donne une lettre de l'un des scheichs les plus considérés de la presqu'tle, qui attribue à sept causes les désastres de la campagne : 1° les ouvriers convoqués en temps utile pour travailler aux lignes de Perekop restèrent soixante-dix jours inactifs à Ferhkerman. 2n Quand le kapudan-pascha vint aborder Goslewe, le chan n'accepta pas les secours qui lui étaient offerts. 3" A la première rencontre avec l'avant-gardc russe, à Jalinisaghardsch, déjà les Tatares avaient rompu quelques escadrons , et le kalgha demandait du canon pour achever la défaite de l'ennemi , mais le chan le refusa. Aux lignes de Kandlidschik , un boulet étant tombé prés delà voiture du chan , ce prince
(1) Keralio, 1. 1, p. 52, Vie de Munch , p. 66,
(2) Même ouvrage, p. G 8.
(S) Eitti sur l'histoire ancienne et moderne de la nouvelle Russie , par M. de Castchuu , 1. u, p. 60.
quitta aussitôt la place , et son départ fat le signal de la fuite. 5° L'on s'était abandonné à la confiance que le manque d'eau et de fourrage éloigneraient les Busses de Kalindschik. 6° Quand les Russes attaquèrent les lignes, les Tatares lâchèrent pied aussitôt, et s'enfuirent en masse jusqu'à Tschetrlik. 7° Enfin les Tatares avaient une si grande peur des boulets, qu'un seul tombant ao milieu d'eux suffisait pour les faire courir quatre à cinq lieues (1). Tandis qu'Assow et Kilburun succombaient, le prince des Kalmuks, Don-duo-Ombo , battit les Tatares sur le Kuban, et les contraignit à se soumettre à la domination russe. Leur sultan et deux cents mirsas rendirent hommage à la czarine ; quinze mille de leurs cavaliers se réunirent à l'armée kalmuke (2).
La Porte ne se contenta pas de déposer le chan de Krimée , elle destitua aussi le kapudan-pascha Dschanum-Chodschn , et fit divers changements dans les commandants.
Dès le commencement de la guerre, quatre mille janitschares , ouvriers, canonniers et conducteurs de transports, avaient été envoyés à Kafla; quatorae cents Bosniaques étaient partis pour joindre l'année. Ces dernières troupes avaient été priées sur les forces de la Bosnie, où le corps provincial de vingt-neuf mille neuf cent trente hommes devait fournir, par vingt hommes une recrue bien équipée (3) . Maintenant que la campagne était achevée pour cette année, la défense de Kaffa fut confiée au commandant de Bender, Schahin-Mohammed-Pascha, élevé an rang de serasker. Les troupes tirées d'Egypte furent placées dans le château neuf ( Jenikalaa ) , et les deux gouverneurs d'Anatoti et de Karamanie, Gendsche-Ali etMemtsch- Pascha, reçurent ordre de se rendre au camp impérial dès les premiers jours du printemps. Dschanum-Chodscha, redevenu kapudanpascha pour la troisième fois, et toujours doué de la plus grande activité malgré son Age avancé , était en état de rupture déclarée avec le tout-puissant kiajabeg Osman. La chute d'Assow fut attribuée A la négligence
(1) Sebessejar, fol. 282.
(!) Keralio, !. i, fol 72.
(S) Stubbl.fol.80.