LIVRE LXVII
frontières ; dans la dépêche jointe a ces instructions , Kœnigsegg disait que la Porte ayant consumé le mois de mai en démarches inutiles, la cour impériale n'était plus libre de refuser des secours réclamés instamment par son allié; que néanmoins l'empereur et la ciarine, tout en ayant le9 armes à la main, étaient prêts à négocier la paix sur des bases équitables. Cette lettre de Kœnigsegg contenait eu outre Udéclaration de guerre, comme le manifeste russe était compris dans une lettre du comte Ostermann au grand vesir. La Russie et l'Autriche avaient résolu la guerre contre la Porte (1), et la faiblesse des motifs qui les déterminaient ressortait viveroentdans les pièces que nous tenons de citer; le système des deux cours alliées était de surprendre la Porte en affectant toujours des sentiments paci tiques, et l'Autriche commença la guerre par la prise de Nissa , comme la Russie avait engagé les hostilités l'année précédente en attaquant Assow. Les instructions de Kœnigsegg à Talman fixaient à l'avance les limites des conquêtes à faire ; on ne voulait pas conclure la paix avant la prise de deux ou trois forteresses en Bosnie , puis on était résolu à traiter d'après l'état de possession; les indemnités pour les frais des préparatifs de guerre furent portés à 12 mil' lions. Talman et les plénipotentiaires turcs restèrent quarante jours à Soroka avant de recevoir avis de l'arrivée des plénipotentiaires russes a Kiow , et ils attendirent un mois encore sur le territoire polonais l'ouverture des négociations de paix. Le gouvernement russe était représenté par Scnalfiroff , Neplujeff et Wolinsky ; l'empereur , par le comte Ostein,son ambassadeur à Pétersbourg, et par Talman ; le sécretaire d'ambnssode Nuuman et l'interprète Ghika furent adjoints aux envoyés turcs. A la production des pouvoirs, il se trouva que la Porte accusait la Russie d'avoir engagé les hostilités sur de simples soupçons, que les puissances maritimes avaient été invitées è se porter pour médiatrices sans l'agrément de la czarine, et .qu'il était question des conditions sous lesquelles la paix pourrait être conclue. Les Russes objectèrent que la dernière dépêche du comte Ostermann montrait assez de quel côté
(l) Par la convention du 9 janvier 1737.
était venue l'aggression, que la Russie devait être consultée au sujet de la médiation de l'Angleterre et de la Hollande ; quant à la fixation des frontières, les pouvoirs des Turcs leur paraissaient ne pas contenir d'instructions. Les ministres autrichiens firent observer de leur côté que la Porte attribuait a l'empereur la position de médiateur, tandis que, dans la dernière dépêche du comte Kœnigsegg, il était expressément déclaré qu'après l'expiration du mois de mai il ne serait plus que l'allié de la Russie. Dans une conférence avec Talman, le reis-efendi se plaignit amèrement de l'entrée des troupes impériales sur le territoire turc , ce qui était entièrement contraire à la loyauté jusqu'alors bien établie de la cour impériale(l). Alors les Turcs produisirent de nouveaux pouvoirs, qui , sans toucher aux points déclarés inadmissibles dans les premiers, se référaient à cet acte ; les impériaux déclarèrent que ces pièces n'étaient pas suffisantes attendu qu'elles n'étaient pas revêtues de la signature du sultan. Les ottomans durent donc promettre de se procurer au plus tôt le chatti-schérif , et l'on admit provisoirement leurs pouvoirs qui étaient rédigés dans les termes les plus flatteurs pour l'Autriche. Les ministres impériaux adressèrent ensuite une circulaire aux ministres des puissances maritimes qui se trouvaient dans le camp du grand vesir [ 3 août 1737] , aux représentants de Hollande, de Suède et de Pologne, restés à Constantinople, en leur communiquant la copie des lettres échangées jusqu'alors entre le grand vesir et le président du conseil aulique [3 août 1737 ]. Cinq jours après, les ambassadeurs se rendirent mutuellement visite ; les derniers venus firent les premières démarches; .puis on disposa une maison en bois pour les réunions. Le 12 août, l'on apprit l'exécution inattendue du kiaja Osman , jusqu'Hors l'âme de toute la politique ottomane, et la déposition du grand vesir ; les deux coups avaient été dirigés par le kislaraga , afin de calmer le mécontentement public et de faire retomber sur ces victimes le poids des précédents dé-
(i) Protocollo dcl dbcorso lenato dal rea-efeadi a Talman, 30 luglio 1737.
snstres(l). Le sceau de l'empire avait été donné au vieux Muhsinsade-Abdullah-Pascha, nommé defterdar trente-trois ans auparavant par les rebelles , dans la révolution qui porta le sultan Ahmed III sor le trône , ensuite occupé à divers emplois des finances, et qui s'était signalé en livrant à la Porte la tète du fameux rebelle égyptien Kaitas-Beg. Après avoir administré diverses provinces , il était devenu grand chambellan et il quitta ce poste pour la première dignité de l'empire.
Le 16 août, eut lieu la première conférence des plénipotentiaires à Niemirow; l'on se contenta d'échanger les pouvoirs. Le 18, dans la deuxième conférence , les Russes se plaignirent des Tatares, les Turcs des Cosaques ; les plénipotentiaires ottomans insistèrent sur la nécessité de fixer des bases , les Kusses se refusèrent à ces préliminaires , et les Autrichiens, rejetant le rôle de médiateurs, voulurent absolument traiter de la paix comme alliés de la Russie. Le lendemain , les ottomans entendirent avec un profond étonneroent les cinq demandes des Russes : 1° l'abrogation de tous les traités antérieurs à celui qui allait se conclure ; 2° la cession du Knban et de tous les Tatares à la Russie ; 3e la reconnaissance de la Moldavie et de la Valachie comme principautés indépendantes sous le protectorat de la Russie ; k' le titre impérial pour les souverains moscovites; 5° la libre circulation sur la mer Noire, le Bosphore , l'Hellespont et la Méditerranée. Les plénipotentiaires autrichiens ne s'étonnèrent pas moins que les Turcs des prétentions sur la Kriraée et le Kuban , la Moldavie et la Valachie. Dans la conférence $uivante[ 22 août]les plénipotentiaires russes développèrent leurs demandes; les Turcs élevèrent hautement la voix contre l'injustice de pareilles conditions et ne se récrièrent pas moins énergiquernent quand les Autrichiens réclamèrent à leur tour l'extension des frontières de l'empire dans la Moldavie et la Valachie jusqu'à la Dumboviza, en Servie jusqu'au Lom en y comprenant Widdin ; les Russes
(1) Laugicr, I. i, p. 72. Ssubhi, fol. 101. Le rapport de l'ambassade est du H rcbiulewwel , 1150. (Ù juillet 1757).
protestèrent contre la prétention de l'Autriche de reculer ses frontières jusqu'à la Dumboviza. Enfin les plénipotentiaires autrichiens dans leur ultimatum déclarèrent que la cour impériale voulait bien abandonner quelque chose de son état de possession en Moldavie et en Valachie , à la condition que ses frontières s'arrondiraient en Bosnie par l'adjonction de Bihacz et de Novi (1). Les Turcs , qui n'avaient pas de pouvoirs suffisants pour admettre les prétentions exagérées des Russes et des Autrichiens, dirent qu'il leur fallait en référer au grand vesir, et Raghib partit avec le rapport pour le camp du grand vesir. En attendant la réponse on suspendit les conférences officielles et générales; mais le reis-efendi eut des entretiens particuliers avec Talman et son secrétaire d'ambassade, et le diplomate turc exprima nettement l'opinion que la Porte n'achèterait jamais la paix par des cessions de territoire (2). Le langage des plénipotentiaires turcs en cette circonstance fut aussi nouveau qu'imprévu ; non-seulement ils invoquèrent le koran et la tradition , mais ils tentèrent encore d'appuyer leur droit sur l'évangile et sur Hugues Grotius : « Les mesures des cours, dirent-ils , doivent se fonder sur les lois religieuses ou sur la raison ; mais votre conduite est aussi contraire aux principes de l'Évangile qu'à ceux de Grotius (3). » Les Autrichiens et les Russes répondirent que les ottomans, comme moslims, agissaient aussi en opposition à leurs lois ; car ils entraient en négociations avec des chrétiens , tandis qu'il leur était enjoint d'imposer l'Islam ou de frapper avec le sabre. Les ottomans répliquèrent que ce texte s'appliquait seulement aux idolâtres et aux schématiques, mais que les confesseurs des saintes écritures, l'Évangile et le koran , ne devaient pas être menacés du tranchant du sabre quand ils payaient la capitation ou demandaient la paix qu'il fallait dans ce cas leur accor-
(1) Lr protocole dr îa cor fermer est dans la Sic IL
(2) Prolocollo'dcl discor*odcl reis-efendi 1 Iftt. 1737, et protocollo por la riposta al ros-cfcndi, I. il, loir.
(3) Ssubhi fol. 117.