LIVRE L1U
le décora d'un kaftan d'honneur et le gratifia de 100 ducats. 11 donna de l'argent et des kaftans d'honneur à d'autres guerriers encore qui s'étaient signalés par leur courage. Et maintenant il s'occupa de châtier les fautes dont il avait rougi pour la gloire de l'empire. L'infâme Ferhad-Pascha, qui n'avait pas eu honte de s'enfuir à terre avant le commencement de la bataille, et d'y brûler son vaisseau , fut saisi par les volontaires envoyés à sa poursuite, ramené devant le grand vesir et mis à mort à l'instant. Le lieutenant-général des janitschares et sept colonels de ce corps , qui avaient donné à leurs gens le signal de la fuite, furent étranglés derrière la tente du grand vesir, et leurs cadavres jetés à la mer. Le beglcrbeg de Siwas, Tscherkes-Osman-Pascha , qui, en l'absence du kapudau-pascha, commandait le vaisseau amiral, dut rendre compte maintenant de ses négligences antérieures et de ses fautes toutes récentes qui avaient causé le désastre , et il fut décapité. Le capitaine Sipahisade-Mohamnied dont la mahoune avait été incendiée par l'ennemi, le capitaine Puszoladschi-Mohammed, le capitaine de galère Kasim furent pendus, pour que cet exemple effrayât les autres. L'aga des janitschares Sohrab, ancien ami du grand vesir, conserva la vie , mais perdit sa place, qui fut donnée au chambellan Ali— Chodsi ha , de service alors dans le camp. Afin de réparerau plus tôt les pertes énormes éprouvées aux Dardanelles , on envoya des ordres à Constautinople et dans les provinces. Quatre semaines après la bataille [li août 1657], le grand vesir sortant du détroit, jeta l'ancre au vieux Constantinoplc , en vue de Ténédos, effrayant tous les esprits par sa terrible justice. Le kapudan-pascha lui-môme, craignant pour sa tète, n'avait pas encore osé se rendre aux invitations réitérées de K coprin ; il songeait même avec les capitaines de la flotte à s'enfuir en définitive a Alger, Tunis et Tripoli. Averti de ces projets, Kœprili, voulant calmer leurs inquiétudes, leur adressa des lettres flatteuses et amicales; le kapudan-pascha parut donc à Behram, où il revut l'accueil le plus honorable. Pour la délivrance de Ténédos, on enrôla trois mille sipahis volontaires en leur promettant une augmentation de solde de 5 aspres par jour |
après le succès de l'entreprise ; on inscrivit de nouveau sur les registres deux mille janitschares, dschebedschis et topdschis sortis du service, qui se rassemblèrent sur le rivage asiatique à Tschakmak et furent transportés sous le commandement de Kurt- Pascha. Le grand vesir lui-même se rendit sur le sol de l'île, et campa derrière la vallée des moulins, dans la vallée de l'aqueduc. Le 25 août , avant le lever du soleil, la tranchée fut ouverte sur la Colline des espions. Le troisième jour un parti d'assiégés, qui s'était dirigé vers le jardin de l'empereur au midi de l'île, pour faire de l'eau, fut attaqué par deux mille Turcs. La garnison fit une sortie; elle perdit cinq cents morts et laissa deux cents prisonniers. Afin d'exciter encore plus le courage de ses gens, Kœprili fit venir la nuit même deux gros canons etdix-huit galères avec des troupes, qui échappèrent heureusement à la poursuite de l'escadre vénitienne. Au bout de cinq jours de siège les Vénitiens abandonnèrent le château dans la nuit et s'embarquèrent, après avoir fait sauter deux tours au moyen des mines, et encloué trente à quarante canons. A Constantinople ce succès fut célébré par des illuminations pendant trois nuits. Le trésorier impérial Ssolak-Mohammed apporta au grand vesir un sabre, une pelisse et une lettre du sultan pleine des témoignages les plus flatteurs. Ainsi Ténédos fut de nouveau réunie à l'empire ottoman, après un an seulement passé sous la domination vénitienne.
La rigueur déployée par Kœprili contre les provocateurs d'insurrection militaire n'avait pourtant pas assuré la tranquillité des troupes stipulée surtout à la condition du paiement exact de la solde en bonnes espèces. En dépit de tout l'ordre introduit dans les finances , il manquait encore 3,000 bourses pour le premier quartier. Afin de se les procurer, Kœprili eut recours à un moyen déjà employé avant lui par le grand vesir Sinan, à un emprunt en forme sur les trésors privés. II consulta le mufti et les kadiaskers, et offrit de prêter la somme nécessaire sur la garantie du mufti et des deux grands juges. Le paiement s'opéra régulièrement, et le sultan témoigna son contentement au grand vesir en lui donnant un poignard garai
de pierreries et une pelisse de martre. Malgré les témoignages de dévouement donnés au grand vesir, le mufti Tut déposé le lendemain du paiement de la solde, parce qu'il se livrait sans réserve à ses caprices dans la collation des emplois à ses protégés, sans égard pour les services ou le mérite. A ceux qui lui faisaient des observations sur les violations du kanun de la hiérarchie, il répondait: a Dois-je blesser mes amis et me montrer indifférent envers mes relations? On peut dire ce que l'on veut, je ne m'en soucie guère. » A sa place fut élevé, par l'ordre naturel de l'avancement , le fjrand juge de Rumili, Mustafa-Bolewi, fils d'un marchand de Boli. L'ancien kapudan-pascha, Kara-Firari- Mustafa , s'était démis du grand amiralat en se faisant donner une somme d'argent, et avait ensuite acheté le gouvernement d'Egypte ; maintenant, poursuivi par les plaintes de ses administrés , il revint vers la capitale, destitué de son emploi ; le grand voir fit rendre contre lui une sentence de mort, dont l'exécution fut confiée au grand écuyer. Kœprili nourrissait un ressentiment contre Kara-Firari-Mustafa depuis le temps où, renfermé dans Alep , ce chef refusa l'entrée de la ville à Sidi-Ahmed-Pascha , gouverneur nommé par la Porte : car alors Kœprili se trouvait dans le camp de Sidi-Ahmcd. Outre une commission officielle, le grand écuyer avait encore deux ordres secrets pour le gouverneur de Damas, Tajjaroghli-Ahmed , et pour celui d'Alep, Abasa-Hasan; il s'agissait de réclamer leurs bras pour l'exécution de la mission donnée mystérieusement au grand écuyer. Déjà Mustafa-Pa«cha . poursuivant sa route d'Égypte à Conslantinople, avait passé le pont de Jakob en Syrie, quand il reçut avis du coup que le grand écuyer devait frapper sur lui. Il accueillit ce dignitaire avec le respect convenable , mais en prenant les précautions nécessaires. Le grand écuyer n'ayant pas les moyens suffisants pour remplir sa mission secrète, se contenta de remettre ses dépêches officielles au prudent Kara-Mustafa. Celui-ci feignît de le croire, et ne voulut pas, ainsi que son entourage le lui conseillait, tirer à l'écart le grand écuyer, et se saisir de l'ordre de mort dont il était porteur. Il poursuivit donc sa marche ; mais aux approches de Konia, il apprit
qu\\bi«a-IIasan, pascha d'Alep, poussait des troupes sur ses traces. Alors il prit un déguisement et gaçna furtivement Conslantinople, où, se tenant dans une retraite rigoureuse , il échappa aux recherches du grand vesir. Probablement Abasa-IIasan lui donna des avis secrets et des indications pour sa fuite. Ces ordres de mort et de bannissement contre des vesirs et les exécutions des premiers officiers des janitschares, après la bataille des Dardanelles , avaient attiré à K<pprili un nouvel ennemi bien redoutable , le scheich des janitschares , le vieux Kara-Hasansatle Uusein, qui depuis long-temps trempait dans toutes les agitations, tantôt d'accord avec les janitschares, tantôt allié des vesirs contre ce corps. Consulté par la Validé et le sultan dans toutes les affaires importantes , appelé comme auxiliaire par les vesirs pour l'exécution de leurs plans, il avait jadis aidé à détruire les agas agitateurs des janitschares; puis, pratiquant des intelligences mystérieuses avec les agas du harem, il avait poussé au renversement d'Ipschir, à réloignemcnt de son successeur M us ta fa, à la nomination de Suleiman-Pascha , et tout récemment sous Kœprili au châtiment des meneurs des événements du platane. Maintenant il se déclara contre Kœprili , parce que le supplice de tant de champions de la foi , coupables d'avoir pris la fuite, n'était pas permis même d'après la décision d'Orner et les paroles de la tradition ; en effet, disait-il. Orner avait rudement réprimandé les habitants de Jérusalem pour avoir reproché leur fuite à des moslims qui cédaient à la supériorité du nombre des ennemis , et voici comment s'exprime la tradition : or La fuite devant une force irrésistible est pour des moslims autorisée par l'usage des prophètes (I) .» Ensuite le scheich rédigea une demande pour la déposition du grand vesir. Il envoya un de ses affidés, Baki-Tschelebî , au multi Bolewi pour l'amener à son opinion et le déterminer à donner le fetwa nécessaire. Au moment même où Baki jetait , par cette demande, le mufti dans le plus grand embarras , le kiaja du mufti vint murmurer à l'oreille de son maître , que le
(1) Naima , I. n, p. 631.