LIVRE LXVII
frontière de Pologne sera, comme alliée, pourvue de vivres et assistée de toute manière ; 4° de son coté, la Porte soutiendra la république comme son alliée, soit avec des troupes , soit avec de l'argent , et le remboursement des avances sera réglé à des termes fixes sans que la Porte soit obligée d'attendre la levée d'impôts sur certaines localités ; 5° cette année la Porte mettra du côté de Chocim et de Soroka cinquante mille Tatares à la disposition de la Pologne ; il sera enjoint au chan et au serasker de Budschak de soutenir la république de la manière la plus active ; 6* si la république détermine la couronne de Suède à entrer dans cette alliance, la Porte s'engage à l'y recevoir en raison de son ancienne amitié avec la Suède ; 7° la Porte ne retirera pas ses secours avant la restitution des territoires enlevés à la république; en reconnaissance il lui sera fait abandon de petites localités , et l'armée polonaise partagera avec les ottomans le butin fait sur l'ennemi; 8* si les troupes ottomanes, dans leur marche à travers la Pologne, causent du dégât dans les moissons et les jardins, la république, en considération de l'amitié et de l'alliance qui l'unissent à la Porte, ne réclamera aucune indemnité pour des pertes de si peu d'importance. Le grand vesir Jegen déclara que si ces huit articles étaient formulés dans les règles, et approuvés par les signatures de tous les magnats , la Porte s'engagerait à les faire exécuter.
Les projets belliqueux du grand vesir rencontrèrent une puissante opposition dans le chan tatare , qui était venu A Constantinople pour conseiller la paix. Dans une conférence avec le reis-efendi et le sous-secrétaire d'état Raghib, ce prince leur exposa les raisons qui rendaient la paix extrêmement désirable et qui devaient facilement adoucir la perte d'Assow ; le grand vesir ne poursuivit pas moins activement les préparatifs de guerre. Les possesseurs des fermes viagères durent fournir comme dans les années précédentes des hommes équipés et armés; on tira du trésor les sommes nécessaires pour les envoyer au serasker de Widdin [ 12 mars 1739 ]. Des chambellans partirent pour la Rumili, en qualité de suridschis ou recruteurs, pour réunir des troupes. Cependant le court séjour du chan à Constantinople avait fortifié
TOM. III
le parti pacifique opposé au grand vesir, et tandis que Jegen disait devant l'interprète français Delaria qu'il était résolu plus que jamais à laisser aboyer ses adversaires comme de petits chiens , et se vantait de partager toute la confiance du sultan avec le kislaraga , ce dernier s'occupait de l'éloigner , sachant que le grand vesir avait juré sa ruine. Le troisième jour de la fête du Bairam , comme le grand vesir et le mufti se rendaient de la salle des Roses au sérail , dans la salle du vêtement sacré du Prophète, le silihdar vint réclamer le sceau à Jegen , et le bostandschi-baschi le conduisit lui-même dans la baraque en planches située en dehors des murs du sérail , du côté de la mer, où se tiennent les vaisseaux destinés à recevoir les fonctionnaires disgraciés et à les conduire en exil [23 mars]. Le mufti , le kapudan-pascha Suleiman, le reis-efendi Mustafa, l'aga des janitscharesHasan, le premier defterdar Jusuf, le kiaja de Jegen, Jedekdschi-Mohammed, et les autres agas et chodscliagians furent alors mandés devant le sultan , qui leur annonça lui-même qu'il avait conféré le sceau au gouverneur de Widdin , E lhadsch -Mohammed - Pascha , et la place de kaimakam au vesir Ahmed ; qu'en attendant l'arrivée de ce dernier en ce moment à Widdin , ses fonctions seraient exercées par le kapudan-pascha. Le nouveau grand vesir jouissait de la réputation méritée d'un vaillant guerrier et d'un homme loyal, mais de faibles facultés. Né a Jagodina, d'un père qui avait de nombreux enfants, il avait été kiaja du vieux vesir Bekir-Pascha , fiscal-adjoint, tschausch-baschi , pour devenir enfin gouverneur de Widdin ; en cette qualité il s'était signalé dans la première campagne : mais dans la seconde, Jegen -Mohammed -Pascha, qui redoutait avec raison en lui un rival et un successeur, saisit l'occasion de la levée du siège d'Orsova pour le dépouiller pendant quelque temps du commandement supérieur et même de la dignité de vesir, jusqu'à ce qu'il se vit obligé par un ordre du sultan de la lui rendre. Lea deux prénoms Elhadsch et Aus ou Aiwa s indiquent qu'il avait fait le pèlerinage de la Mecque et qu'il sortait d'une famille nombreuse. Quatre jours après le changement du grand vesir, le kaimakam arriva à Constantinople. et les queues de cheval furent arborées [ 28
mars 1739 ] ; la sainte bannière lui fut remise après le défilé des troupes et des corporations, au milieu des cérémonies accoutumées. Le premier jour de la nouvelle année lunaire [ 10 avril J , Ahmed-Pascha quitta le camp de Daud-Pascba; le grand vesir ayant joint l'armée à Andrinople en prit le commandement supérieur. En avant de Sofia il rencontra le gouverneur de Karamanie , Memisch-Pascha , qui venait au-devant de loi , et il entra dans la ville en traversant les rangs des janitschares et des dschebedschis. Le kaimakam retourna à Constantinople, où il pressa très-activement l'enrôlement des troupes ; aux seraskers de Kaffa, Widdin et Bender, furent adjoints des chambellans en qualité de commissaires de la Porte pour l'administration de la guerre. Le grand vesir généralissime, sur sa demande, reçut 250,000 piastres tirées du trésor impérial. Nuuman, pascha de Kaffa , qui , sous le grand vésirat de Jegen, avait été banni à Chios , recouvra sa dignité de vesir à la sollicitation de son protecteur le chan de Krimée, Mengli-Girai ; le vesir Mohammed-Pascha, ancien gouverneur d'Ocsakow, déposé aussi par Jegen à cause de sa négligence à secourir Bender, fut de même réintégré dans ses honneurs et chargé de la défense de Jenikalaa en Krimée, pour recevoir bientôt après l'ordre d'aller protéger la frontière de Moldavie. La môme injonction fut adressée aussi à Katirdschisade, qui avait été envoyé avec cinq cents lewends pour tenir garnison à Bender.
Dans l' Asie-Mineure, Ahmed-Pascha ayant abattu le rebelle Ssari-Beg-Ali , combattu jadis dans la province d'Aidin par le kaimakam actuel , Ahmed Beg , envoya sa tête A Constantinople. Les envoyés persans, qui étaient venus à Constantinople proposer la médiation de Nadir-Schah , étaient repartis pour Iszfahan , et avec eux s'était mis en route l'ambassadeur turc Mustafa-Pascha , suivi des deux ulémas Abdnllah et Cbalil, élevés au rang de grands juges ; ils reçurent ordre de s'arrêter à Nicomédie. Une convention fut arrêtée avec les envoyé» suédois : la Suède dut livrer un vaisseau de guerre avec trente mille fusils et recevoir la remise de la dette contractée par Charles XII. En Mold avie , parut le lieutenant Sattler avec une lettre du roi de Prusse au chan de Krimée ,
pour acheter des chevaux et enrôler des grenadiers; le roi se faisait un mérite auprès de la Porte de n'avoir porté aucun secours à l'empereur cette année ni la précédente. Le commandant de Cnocim, Eiias-Pascba, envoya le lieutenant au commandant de Bender, et celui-ci fit parvenir les lettres à leur destination par le serasker de Bessarabie, Islam- G irai -Chan. Le grand vesir chargea ce dernier de favoriser la mission du lieutenant prussien , qui pourtant n'emmena que deux hommes de très-haute stature à Berlin.
Après quarante jours passés à Sofia, le grand vesir partit pour Nissa ; près du village de Bana , le commandant de cette place et le gouverneur de la Rumiii, Ali -Pascha, vinrent à sa rencontre avec les alaibegs et toute la cavalerie feudataire : sur leur rapport et d'après les nouvelles données aussi par le gouverneur de Widdin, Tos-Mohammed-Pascha, que les armées ennemies se mettaient en mouvement à Pancsova, il fut résolu dans un conseil de guerre qu'on se porterait en avant. L'armée autrichienne était forte de cinquante-six mille hommes, sans compter l'artillerie, les hussards, les Rasciens et les autres troupes légères; celle du grand vesir comprenait plus de cent mille hommes. Sous les ordres du feld-maréchal Wallis servaient les feld-maréchaux prince Hildburghausen et comte Neipperg , les généraux de cavalerie Soher et Styrum [ 20 juillet 1739]. A la nouvelle que l'avantgarde ottomane, commandée par le vesir Ali-Pascha , était à Hiszardschik ou Krozka, Wallis résolut de l'attaquer sur-le champ, pensant que le grand vesir n'arriverait à Semendra que trois jours après; il passa le Danube à Pancsova , laissant Neipperg sur l'autre rive, et marcha vers Hiszardschik. Du village de Deux-Ponts quatre chemins conduisaient à ce point; c'était par la que Seckendorf avait fait opérer son armée sur quatre colonnes deux années auparavant:
au lieu de suivre cet exemple, Wallis prit un chemin creux avec une seule masse formée de cavalerie, quoique la veille il eût adressé au conseil aulique une lettre dans laquelle il représentait combien il était difficile d'obtenir des résultats contre les Turcs en agissant uniquement avec de la cavalerie. Les cuirassiers de Jean Palffy avaient à peine