LIVRE
dans la principauté envahie; sur les rires du Danube fut convoquée une levée en masse de douze mille hommes pour la défense dlbrail, de Kilia et d'Ismail (1).
Maintenant il nous faut suivre Tune des négociations les plus étranges et les plus tristes pour l'Autriche , où les plénipotentiaires de cette puissance montrèrent une légèreté, un entraînement de décision, dont le cabinet de Vienne n'avait pas couservé d'exemple. Avant l'ouverture de la dernière campagne, le chancelier aulique comte Sinzendorf avait autorisé le seigneur de Villeneuve à consentir peu à peu à l'abandon d'une partie de la Valachie autrichienne jusqu'à l'Ait, moyennant toutefois la restitution d'Orsova et de Mehadia, ou la destruction des fortifications de ces places (2) ; mais la Porte n'ayant pas voulu entendre parler de cette dernière condition, à moins que la Russie n'accordât la destruction des ouvrages d'Assow, et le cabinet russe ayant rejeté cetarlicle, les hostilités s'étaient engagées de nouveau. Villeneuve , après avoir déployé solennellement le caractère d'ambassadeur extraordinaire revêtu de pleins pouvoirs spéciaux pour ménager la paix (3), avait suivi le camp turc et se trouvait à Nissa quand les ottomans arrivèrent devant Belgrad [27 juillet]. Le 28, le grand vesir fit prier le comte Wallis de lui envoyer deux officiers comme otages ; le feld-maréchal expédia aussitôt le comte Grosz , capitaine au régiment Schulenburg, devant lequel le grand vesir déclara que si le comte Wallis avait les pouvoirs suffisants pour négocier la paix , l'on pourrait aussitôt traiter. Des instructions arrivèrent ensuiteà Wallis, qui lui enjoignaient de négocier sur la base du projet dont il a déjà été question , de ne céder du terrain que pied à pied, et en cas de nécessité, d'adresser uo rapport sur la situation deîBelgrad, qu'il avait représenté comme hors d'état de tenir contre l'ennemi, et d'employer aux négociations le comte de Neipperg, qu'il avait proposé lui-même. Wallis envoya pour la
(1) Ssobbi, fol. 169.
(2) Laogter, I. I, p. 346.
(S) Laugier, I. u , p. «. Deicripuon de lapompe étalée dans l'audience.
seconde fois le comte Grosi au camp du grand vesir avec une lettre dans laquelle il le déclarait autorisé à négocier sous la médiation de la France et des puissances maritimes , et prêt aux plus grands sacrifices, à l'exception de l'abandon de Belgrad; aussitôt Hadschi- Mohammed répondit en termes orgueilleux que les négociations devaient commencer par la cession de Belgrad (1) 1 13 août 1739 ]. Grosx revint une troisième fois apporter une lettre qui demandait un armistice de dix jours et annonçait que Wallis ne pouvait pas commencer par abandonner Belgrad, mais qu'il se chargeait d'accepter ce point pour le soumettre à l'empereur : les choses prenaient déjà un mauvais tour et Wallis s'écartait de ses instructions ; mais ce qui fut plus grave encore, c'est que le comte Grosz, après avoir remis sa lettre en présence de Schvracheim, offrit verbalement au grand vesir la cession de Belgrad et répéta son offre malgré les observations de l'interprète de la cour. Dans son rapport à l'empereur, Wallis avait en effet parlé du comte Neipperg comme d'un diplomate employé par lui dans les négociations ; mais il ne s'était pas attendu à voir ce seigneur préféré à lui-même par le cabinet de Vienne. Ses instructions lui enjoignaient de communiquer au comte toutes les dépêches et notes confidentielles, et de partager avec lui la direction des affaires; il ne le tint au courant de rien : ce fut seulement lorsque Neipperg, éclairé par deux lettres venues de Vienne sur les sentiments véritables de la cour impériale envers lui-même et à l'égard de Wallis, et envoyées au camp turc par le généralissime , eut demandé à se mettre directement en rapport avec Villeneuve, que Wallis adressa encore deux nouvelles notes au grand vesir, tendant à faire rappeler l'ambassadeur français au camp turc et à obtenir un sauf-conduit pour Neipperg. Le porteur de ces dépêches fut l'interprète français Delaria , qui transmit aussi à Villeneuve , de la part de Sinxendorf , l avis de
(1) La lettre du comte Wallis se trouve dans Phist. de Neipperg, p. 157. La réponse du grand vesir. p. 160. Ssobhi, fol. 158 et 159 , a rappelé très fidèlement tous ces détails.
HISTOIRE DE L'EMPlKE OTTOMAN.
correspondre immédiatement avec Neipperg. Un employé des postes remit secrètement au comte des lettres du président du conseil aulîque qui l'autorisaient , en cas de nécessité, à céder Belgrad aux Turcs, même avec tous ses ouvrages de défense [ 18 août 1739 ]. Enfin Neipperg fut envoyé par Wall is au camp du grand vesir; il était accompagné du comte Grosz, de l'interprète de la cour Schwacheim et du premier interprète conseiller aulique , Momars. Le généralissime ne lui avait remis que les pouvoirs les plus irréguliers et les plus insuffisants; car il y était fait mention non-seulement de la médiation des puissances maritimes, alors complètement abandonnée, mais encore de l'union indissoluble de l'Autriche avec la Russie. Neipperg ne connaissait ni cette pièce, ni les lettres antérieures de Wallis, ni surtout l'offre de Belgrad faite verbalement par le colonel Grosz : dans cette ignorance il quitta le camp autrichien de Surdok et se rendit à Belgrad pour gagner ensuite le camp du grand vesir. A IMgrad i! ne se donna pas la peine de visiter la brèche dont avait parlé le commandant Sukow, négligence d'autant plus grave que Schmettau, venu deux jours auparavant pour inspecter les fortifications , n'avait trouvé aucune ouverture à l'enceinte extérieure et n'avait pas aperçu d'ennemi. Ce fut pourtant sur la déclaration du lâche Sukow que Wallis, dans ses rapports particuliers, et Neipperg, dans l'exposé confidentiel que lui avait demandé l'empereur , se prononcèrent sur l'impossibilité de maintenir Belgrad : voilà ce qui détermina le grand-duc de Toscane et le référendaire Bartenstein à se résigner à l'abandon de Belgrad.
Neipperg, bien accueilli par l'interprète de la Porte et le reis-efendi , fut logé convenablement avec les deux interprètes Schwacheim et Momars dans deux tentes dressées entre celles du grand vesir et du reis-efendi. L'ambassadeur français vint le complimenter accompagné de son secrétaire Peyssonel et de l'interprète Delaria, et l'informa aussitôt que toutes les propositions antérieures faites successivement avaient été rejetées par le grand vesir, qui insistait sur la cession de Belgrad comme base des préliminaires ( 18 août 1789 1. Neipperg se
crut donc autorisé à offrir aussitôt Belgrad , sous la réserve de la destruction des fortifications ; le grand vesir , auquel le colonel Grosz avait déjà proposé l'abandon de la place sans restriction , répoudit qu'il n'avait qu'un Dieu, qu'une parole , et qu'il n'écouterait les propositions de paix qu'après ta remise des clés de Belgrad. Cependant le trésorier Beschir apporta de Constaotinople un chatti-schérif qui louait les guerriers ottomansdela victoire de Kroïka, et les encourageait à suivre le cours de leurs conquêtes [20 août]. Les travaux de siège furent poussés avec la plus grande ardeur : déjà deux parallèles enveloppaient tout le front de la place ; le grand vesir ne quittait plus la tente qu'il avait fait dresser derrière les tranchées des janitschares ; les autres ministres dirigeaient alternativement les rondes de nuit. Le defterdar et le muhasebedschi, ou président de la chambre des comptes, furent chargés d'établir uu pont de bateaux sur la Save ; en quelques jours cet ouvrage fut achevé, et de la sorte on put aller de Belgrad à l'île des Zigeunes , et de là se transporter facilement à Semlim. Les Autrichiens avaient eux-mêmes brûlé près de Wisniza les cinq plus grands bâtiments de leur flotte du Danube ; toutefois le serasker Memisch-Pascha échoua dans une tentative pour s'emparer des retranchements établis par l'ennemi sur la petite île du Danube. Neipperg voyant les troupes ottomanes enfiammées d'une nouvelle ardeur par la distribution des récompenses reçues de Constantinople, remit à l'ambassadeur français les bases des conditions auxquelles il était prêt à signer la paix : il offrait de céder la Valachie autrichienne, Orsova , la Servie, Belgrad dont les fortifications seraient rasées, Sabacz, et de fixer comme limites la Save et le Danube (1). Le lendemain, Neipperg impatient des retards de la diplomatie ottomane, ayant demandé la permission de se retirer , le grand vesir fit aussitôt ouvrir les conférences. Dans la première et dans celle qui suivit , le 25 août , Neipperg se contenta d'offrir l'abandon de Belgrad, dont
(1) Dans l'histoire de Neipperg, p.
Laugier 1. u. p. 43.