LIVRE LXV1Ï
les nouveaux ouvrages de défense seraient détruits; les ottomans ayant exigé qu'on leur livrât la forteresse dans l'état où elle se trouvait, le comte demanda chaque fois l'autorisation de se retirer , et le grand vesir la lui refusa en l'invitant à rester sous la tente de l'ambassadeur de France. Villeneuve, pour rendre les plénipotentiaires turcs plus conciliants, attira le gouverneur de Bosnie, Ali-Hekkimsade , aux intérêts de la médiation; en même temps il rendit compte par écrit à Sinzendorf de l'état des négociations. Quant à Neipperg, quoiqu'il eût déjà rédigé ses dépêches , il adopta Tinconcevable résolution de ne rien expédier avant que l'affaire ne fût terminée ; seule* ment , lorsque quatre jours après le grand vesir fit demander de la glace au commandant de Belgrad , Neipperg saisit l'occasion pour adresser quelques informations secrètes à Sokow et à Wallis, et il ajouta dans un post-soriptum qu'il ne voulait point de réponse , parce qu'il ne fallait pas se fier aux lettres que les Turcs pourraient bien ouvrir [ 28 août]. Le lendemain eut lieu la troisième conférence, à laquelle le grand vesir n'assista point ; il fut remplacé par Ali-Hekkimsade , qui réclama Belgrad dans l'état actuel avec tout son territoire; mais Neipperg soutint toujours qu'une telle concession dépassait la limite de ses pouvoirs. Vil leneuve proposa comme mezzo termine la destruction des nouveaux ouvrages et la conservation des anciens; Ali demanda si la démolition des fortifications nouvelles pouvait se faire sans dégât pour les anciennes , et si l'armée ottomane pourrait assister à cette opération : Villeneuve et Neipperg se retirèrent et déclarèrent à leur retour qu'en détruisant les nouveaux ouvrages on mettrait en péril les anciens, que d'ailleurs ils étaient disposés à l'adoption des préliminaires.
Quand, le lendemain, Villeneuve compara son projet de traité avec celui du reis-efendi, il se trouva que le ministre turc avait ajouté l'abandon du vieux Orsova , de Mehadia et de Jenipalanka , dont il n'avait été nullement question dans les trois conférences ; cette altération provoqua de vifs débats, qui se prolongèrent toute la journée. Le lendemain , Neipperg offrit la bande de terrain en face d'Orsova , et les Turcs, pour obtenir le
vieux Orsova , proposèrent de détourner le cours de la Czerna. Le 1er septembre, l'ambassadeur de France et Neipperg, accompagnés du tschausch-baschi et d'un cha mbellan . se rendirent à cheval à la tente du grand vesir, qui était assis sur le sofa entre les deux gouverneurs de Rumili et de Bosnie ; en face de lui prirent place Villeneuve et Neipperg; à ses cotés s'accroupirent sur des coussins le defterdar Aarif, i'aga des janitschares Hasan et les quatre plénipotentiaires. Ces derniers arrêtèrent aux conditions ci-dessus énoncées les préliminaires de la paix , qui furent signés par le grand vesir ; l'ambassadeur français apposa sa signature À l'acte qui reconnaissait sa médiation et à celui par lequel il engageait la garantie de son maître. Deux jours après , le grand vesir fit son entrée dans Belgrad après avoir été complimenté à la porte de l'Empereur par le nouveau gouverneur Schmettau; le gouverneur de Bosnie Ali-Pascha fut investi du commandement supérieur en qualité de serasker. Le 7 septembre , Ali et Schmettau arrêtèrent , pour la démolition des fortifications extérieures dans l'espace de six mois , une convention qui fut aussi revêtue des signatures de Neipperg et de Villeneuve.
Neipperg avait déclaré ne pas vouloir signer la paix avant la conclusion des arrangements avec la Russie , dont la négociation était confiée au plénipotentiaire russe Cagnoni qui se trouvait auprès de Villeneuve. La prise de Chocim et l'occupation de Jassy rendirent les Turcs phis accommodants. On s'était entendu sur la destruction des ouvrages d'Assow; mais les Turcs demandèrent que le territoire autour de cette ville restât sans culture , ce que Cagnoni n'accorda que sous la réserve de l'approbation de son gouvernement, attendu que cela était contraire à ses instructions. Quant à la fixation des frontières, ce point devait être réglé à Nissa oû se trouvaient les archives de l'empire. Le reis-efendi éleva quelques difficultés en faisant observer qu'il était contraire à la dignité du grand vesir de signer l'acte de paix sans réserve , tandis que te plénipotentiaire russe y souscrivait condîtionnellement ; mais, moyennant 5,000 ducats, il voulut bien laisser entre les mains du médiateur l'acte du traité jusqu'à l'arrivée de la ratification
russe. Uu article de cet accord imposait à la Russie l'obligation de raser les fortifications d'Assow dont le territoire resterait inhabité; par compensation elle avait la liberté d'élever une forteresse sur le Kuban , mais elle ne pouvait entretenir des flottes ou construire des vaisseaux ni sur la mer d'Assow» ni sur la mer Noire. Les deux Kabartaïs étaient déclarées indépendantes ; on devait s'entendre relativement au titre impérial dont voulait être paré le souverain de la Russie, et il était stipulé que des commissaires seraient nommés pour la dation des frontières. Le traité ne portant aucun terme à sa durée . la paix semblait devoir être perpétuelle comme la dernière ; avec l'Autriche on l'avait conclue pour vingt-sept ans. Les vingt-trois articles arrêtés avec Neipperg contenaient des changements aux frontières , un oubli du passé pour les bojards, la Moldavie et la Valachie, la reconnaissance des droits des Trinitaires ( qui n'avait pu être obtenue à la paix de Paszarovicz) avec la faculté de reconstruire leurs églises, quelques garanties pour C»aki, chef des rebelles hongrois , qui avait succédé à Rakoczy , avec la liberté pour les exilés d'appeler leurs femmes auprès d'eux sur le territoire turc, la garantie de la part de la Porte contre les pirateries des Barba resques et des Dulcignotes. Les copies auxquelles on avait travaillé toute la nuit furent signées le 18 septembre à six heures du matin , sans lecture préalable , puis échangées par l'intermédiaire de l'ambassadeur français. Après la signature , le grand vesir leva son camp aussitôt, et à Nissa fut signé l'acte en trois articles relatif à la fixation des frontières avec la Russie, qui avait pour base l'ancien traité de délimitation 4e 1705 , et qui établissait le point de séparation des deux empires du côté du Dnieper occidental , entre les rivières de Berda et de Mius , en se référant à ce sujet à la convention de 1700. Le grand vesir rentra dans Constantinople le 28 octobre, et remit entre les mains du sultan avec les cérémonies accoutumées la sainte bannière, consacrée dans cette campagne par de glorieux triomphes. Quelques jours après l'arrivée du grand vesir, le secrétaire du conseil aulique, Momars, apporta la ratification de l'empereur. Avant
l'échange des actes, de nouvelles difficultés
s'élevèrent : l'article 111 avait un sens différent en turc et en latin ; d'après le dernier texte, il portait que les frontières de Servie du côté de la Bosnie seraient comme elles avaient été fixées par le traité de Carlowicz, tandis que suivant la version turqoeil parlait seulement des frontières de Bosnie réglées •elou la paix de Carlo v ici La cour impériale demanda que l'acte turc fût corrigé d'après le texte latin, et qu'une convention spéciale fût arrêtée pour fixer la manière dont les routes militaires seraient détruites en VaUchie, et assurer la liberté d'élever de nouvelles forteresses; en effet cet acte fat signé dans une conférence solennelle , tenue à l'arsenal en présence et sous la garautie de Villeneuve [5 novembre], et à laquelle, outre les sept plénipotentiaires ottomans de la paix de Belgrad , assistèrent encore le kapudan-paseba, l'aga des janitschares et plusieurs autres agas (1). L'ambassadeur français reçut une pelisse d'honneur et un cheval richement caparaçonné ; de plus on lui remit trente prisonniers allemands tirés du bagne à sa demande. Le secrétaire Momars remit à la Porte une déclaration du cabinet de Vienne sur l'indissolubilité de l'alliance offensive et défensive, toujours subsistante entre les deux cours impériales. Seixe jours après, l'ex-résident russe près de la Porte, Wischniakoff, malgré tous les obstacles élevés par Munch, apporta l'engagement de l'évacuation de Chocim et la ratification de la paix avec la Russie. Toutefois le comte 0stermann fit observer à l'ambassadeur français, au sujet de la convention de Nissa, que par l'effet de l'extension des frontières turques jusqu'à la Kamenka et la Saliva , les territoires des Cosaques et des Tatares se confondaient; que s'en référer aux délimitations des traités antérieurs, c'était laisser les choses dans le vague ; que rien n'était dit sur les nouvelles forteresses ; qu'il y avait quelque différence entre le texte latin de l'acte russe et l'exemplaire turc; que l'article concernant la restitution de Chocim devait être rédigé en termes plus respectueux pour la czarine, à laquelle il convenait
(I) Laugicr, L it, p. 101.