‹ Histoire de l'Empire ottomanChapitre 269 sur 384 · LXV1II · texte numérisé non relu

LXV1II

empêcher la ratification de l'alliance suédoise, a J'aime l'argent, répondit très-naïvement le reis-efendi à l'interprète, j'aime l'argent comme un autre ; mais il ne faut pas fouler aux pieds les couvenances, et je ne vois aucun moyen de satisfaire en cette circonstance les désirs de la Russie (1). » Le résident russe Cagnoni apporta au comte de Villeneuve 25,000 roubles et l'ordre de Saint-André; il avait pour mission de négocier à Coustantinople la reconnaissance du titre impérial en faveur du souverain de la Russie, la fixation du cérémonial des grandes ambassades , et le retrait de l'alliance suédoise. Villeneuve s'efforça de prémunir contre les séductions russes le reisefendi et l'interprète de la Porte , tous deux très-sensibles à l'appât de l'or (2). C'était aussi au moyen de l'or et par l'entremise de Bonneval que les ministres napolitains, Finochetti et Rumiti, avaient mené à fin le traité d'amitié considéré d'un œil d'envie par la France autant que par les puissances maritimes. Comme ils remirent leur minute signée avant d'avoir reçu l'exemplaire turc, Villeneuve trouva moyen de prendre communication de celui-ci , et d'y faire effacer l'article qui garantissait la sécurité de Naples et assurait des indemnités contre les attaques des Barbaresques. Le traité , composé de vingt-un articles, fut échangé dans une audience solennelle chez le grand vesir [ 14 avril 1740 ]. Enfin , dans une suite de conférences, l'ambassadeur français négocia le renouvellement des anciennes capitulations qui existaient entre la Porte et la France, et qui furent converties en un grand traité d'amitié et de commerce en quatre-vingtquatre articles [30 mai]. Ces relations entre les deux états se maintinrent ainsi jusqu'à la rupture de la paix par la campagne d'Égypte, et se rétablirent sur le môme pied à la conclusion de la paix.

Le chan de Krimée , Mengli-Girai , était mort bientôt après la signature de la paix de Belgrad , et sa dignité avait été conférée à son frère, le kalgha Sélim-Girai. La paix étant assurée , il y eut une suite de fêtes et de réjouissances. Le sultan visita la biblio-

(1) Laugier, 1. np. 130.

(3) Le mômt, 1. it, p. 14S,

thèqiie fondée par lui près de la mosquée d'Aja-Sofia , à laquelle étaient attachés dix lecteurs du Buchara , ou de la grande collection des traditions connue sous ce nom. Les sultanes qui avaient atteint l'âge de puberté furent mariées : Ssafije épousa l'aucien gouverneur de Dschidde , Bekir-Pascba , alors vesir à Constantinople ; Ssaliha , le gouverneur de Belgrad, Vesir-Ali-Pascha ; Aische, le vesir Ahmcd-Pascha , collecteur des impôts de Morée. La joie de ces heureux événementsfut interrompue par un soulèvement de la populace , qui, mécontente de l'augmentation du prix des vivres causée par la guerre et par les rigueurs de l'hiver, s'ameuta sur le marché aux Fripiers, et se précipita du côté des boutiques des chaudronniers , dont plusieurs furent mises au pillage. Averti de ce qui se passait par le nischandschi Ahmed- Pascha, le grand vesir quitta aussitôt sa maison de campagne des Eaux douces , et revint de suite a Constantinople avec toute sa suite qui avait pris les armes. L'aga des janitschares, Hasan , arma quelques centaines d'ouvriers inscrits sur les rôles de sa milice. Le colonel des gardes, posté devant la mosquée de Bajésid, harangua les mutins, qui , ayant vu sabrer plusieurs de leurs camarades , se dispersèrent. Le sultan, qui se promenait sur la rive asiatique du Bosphore, fut rappelé bien vite au sérail. Le lendemain les vesirs et les agas , dont la conduite énergique avait si promptement réprimé l'émeute, reçurent desvêtements d'honneur, et un chatti-schérif proclama la peine de mort contre quiconque entraverait le marché [7 juin 1740]. Comme les mutins étaient la plupart des Albanais ou appartenaient à la canaille entassée dans la capitale , on Qt des recherches rigoureuses , et tous les gens qui n'étaient pas depuis plus de dix années à Constantinople furent enlevés et renvoyés au lieu de leur naissance. Au bout de huit jours peu s'en fallut qu'un nouveau soulèvement ne fût provoqué par une fausse alarme. Un juif , marchand de drap, poursuivi sans pitié par un janitschare , son créancier, et se voyant menacé de rudes traitements, s'écria que son persécuteur était un rebelle. L'aga des janitschares qui était dans le voisinage envoya un huissier pour savoir de quoi il s'agissait. En un instant le marché entier

fut en émoi. Les marchands, armés de bâtons , se mirent à la poursuite du janitschare qui s'enfuit. Le tumulte s'apaisa ; mais le grand vesir qui , sur le rapport du tschauschbaschi, avait déclaré au sultan quelques jours auparavant que le calme était complètement rétabli , fut révoqué de ses fonctions, que le puissant kislaraga fit conférer au nischandschi Ahmed-Pascha. Le tschauschbaschi fut déposé et envoyé en qualité de mihmandar au devant de l'ambassadeur qui devait arriver de Perse. Le grand vesir déposé fut d'abord nommé au gouvernement de Dschiddéa la place de Bekir-Pascba, gendre du sultan , et quelques jours après au commandement de la Canée. Un chattischérif notifia aux agas des janitschares, des sipahis, des silihdars, des dschebedschis, des topdschis , des toparabadschis, des churataradschis, les motifs de la déposition du ministre suprême en les invitant eux-mêmes à veiller au maintien de Tordre et de la tranquillité, de concert avec le nouveau grand vesir. Ce fut le premier exemple d'un compte rendu par le gouvernement à l'armée sur la translation du sceau de l'empire , et depuis cette notification est passée en usage. Toutefois la lettre impériale dont il s'agit n'était adressée ni au gouverneur du pays, ni aux gouverneurs des provinces, ni aux notables , ni aux ulémas, ni aux membres du diwan , encore moins au peuple , mais purement et simplement à la force armée résidant dans la capitale. Le nouveau grand vesir était fils de Dschaafer-Pascha , créature dévouée du kiaja Osman , mis à mort après la chute d'Ocsakow et de Nissa. Poussé dans le service par Bekir-Pascha, il s'était élevé jusqu'au rang de maréchal de l'empire et de grand chambellan , et s'était signalé contre les Russes et contre le rebelle Ssarioghli dans le pays d'Aidin. Devenu ensuite kaimakam , il ne tarda pas à siéger sous la coupole , et il était nischandschi- vesir quand il reçut le sceau. La veille de son élévation à la première dignité de l'empire, le bâtiment de guerre suédois, dépêché pour l'affaire de l'extinction de la dette de Charles XII, était entré dans le port de Constantinople [1 9 juillet 1740 ]. Gagné , à ce qu'il parait , par l'argent russe, Ahmed-Pascha déclara aux ministres suédois que la Porte n'était pas disposée à

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