LIVRE LXVIII
l'acceptation du vaisseau en acquittement de la créance sur la Suède. Néanmoins, les résidents Cagnoni et WischniakofF ayant échoué dans leurs efforts pour faire attribuer le titre impérial à leur souveraine, les ratifications de l'alliance avec la Suède furent échangés. Les ministres russes témoignèrent leur mécontentement à ce sujet , et pour les calmer l'on accorda des satisfactions à leurs prétentions sur le rang des envoyés de la Porte à Pétersbourg , la délimitation des frontières autour d'Ocsakow , sur la mise en liberté des prisonniers. Au reste les inquiétudes du diwan au sujet du retard apporté au démantèlement d'Assow s'apaisèrent à la nouvelle que le comte Romanzoff avait été nommé ambassadeur extraordinaire ; que le prince Repnin et Neplujeff avaient été chargés de signer comme commissaires pour la délimitation des frontières. Ali-Pascha avait été nommé ambassadeur à Vienne, et revêtu de la dignité de beglerbeg de Ruraili ; et dès la fin de mai il avait reçu ses lettres de créance en audience solennelle. La nomination de l'ambassadeur impérial avait été retardée par divers obstacles dans l'exécution de la paix , et des plaintes étaient arrivées de la cour de Vienne. La destruction des ouvrages de Belgrad avait été interrompue ; des actes de violence étaient reprochés aux Turcs, et l'on réclamait des indemnités. Afin de satisfaire la cour impériale, grâce aux prudents conseils de Villeneuve (1), l'on résolut la reconstruction des onze villages du district du vieux Orsova, le châtiment des auteurs des violences et la déposition du pascha d'Orsova. Schmettau écrivit à Villeneuve pour le déterminer à se plaindre de ce que les Turcs avaient ouvert dans la vallée de Mehadia le canal qui , en vertu du traité, devait conduire les eaux de la Czerna à l'embouchure de la Bel la , à trois ou quatre lieues au-dessus du vieux Orsova. Il avait proposé d'abandonner les réclamations d'indemnités si la Porte, de son coté, voulait renoncer à la possession du vieux Orsova et au canal. Villeneuve conseilla le dernier parti avec d'autant plus d'empressement que les ingénieurs turcs eux-mêmes disaient hautement qu'ils n'é-
(1) Amillot à Villencute , S ami 4740.
taient pas en état de détourner complètement les eaux de la Czerna , comme on les en avait chargés, et qu'ils ne pouvaient répondre des dommages que les travaux de canalisation causeraient aux villages. Cependant, le grand vesir Aus-Mohammed tenant obstinément à l'ouverture du canal , ce point fut renvoyé à la décision des commissaires des frontières. Ceux-ci se rendirent sur les lieux; le comte Ulefeld fut nommé ambassadeur: mais le reis-efendi ne voulut pas entendre parler de l'échange des représentants des deux cours avant l'évacuation de Belgrad par les Autrichiens. Le chancelier comte Sinzendorff chargea Villeneuve de faire là-dessus de nouvelles observations, et de déclarer que l'empereur voulait bien céder Syrmium si la Porte abandonnait la bande de territoire entre la Drina et l'Unna, qui se rattachait plus à la Sclavonie qu'à la Servie. Comme Schmettau , de son côté , écrivit dans un sens tout opposé , Villeneuve pensa que le mieux était d'attendre la décision des commissaires à la délimitation. Dans la conférence de ces derniers avec le lieutenant feld-mnréchal Guadagni, les ottomans insistèrent sur le détournement des eaux de la Czerna , quoique cette opération fût impraticable; sur l'abandon aux Turcs des montagnes en face du vieux Orsova , bien que le traité fixât positivement la ligne de démarcation au pied de ces montagnes; sur la possession de l'Ile de Velik-Orsova , près de Belgrad, quoiqu'elle fût plus rapprochée du Banat que de la Servie , et que d'après le traité elle dût être attribué aux Autrichiens. Le grand vesir, à l'instigation de Villeneuve, chargea les gouverneurs de Bosnie et de Servie de surveiller la délimitation des frontières et de presser l'achèvement de ce travail. L'ambassadeur impérial, comte Ulefeld, arriva en juillet à Constantinople avec une grande suite. L'accueil qu'il y rencontra ne répondit pas à son attente. Les ambassadeurs étrangers se défendirent de lui envoyer les chevaux de main qu'il leur avait demandés pour son entrée. Le tschausch-baschi, qui tout récemment encore avait précédé à une longue distance l'ambassadeur français lorsque celui-ci fit son entrée dans la capitale, prit la droite du comte Ulefeld , qui fit de vaines protestations, et quand cet a m bas sa -
MPI HE OTTOMAN.
deur voulut à son tour se mettre à sa droite, le tschausch-baschi alla se placer derrière lui.
L'ambassadeur turc envoyé à Vienne, et qui amena une suite de neuf cent vingtdeux personnes, montra les prétentions les plus exagérées. Avant d'entrer dans la capitale de l'Autriche il prit rengagement de se conformer à tous les usages auxquels s'étaient soumis tous ses devanciers , et néanmoins il éleva à chaque instant de nouvelles difficultés sur le cérémonial. Quand il fut question de se présenter devant l'empereur, il ne voulut ni baiser le manteau impérial , ni déposer ses lettres de créance sur une table voisine du trône , et il fallut l'intervention de l'ambassadeur français Mirepoix pour l'amener à une juste condescendance. Enfin, le 23 août 17W), il fut reçu par l'empereur, auquel il offrit de magnifiques présents.
Cependant les débats sur la délimitation des frontières jetaient le comte Ulefeld dans une situation difficile à Constantinople : les Turcs insistaient toujours sur leur injuste réclamation des montagnes au-delà du vieux Orsova, du territoire de cette ville et de l'île de Danube devant Belgrad. L'ambassadeur impérial fit observer avec raison que la Porte substituait ses propres convenances aux stipulations du traité. Le reisefendi voulait que la délimitation se continuât en réservant ces trois points à une confé rence spéciale ; mais Ulefeld, qui avait pour lui la justice, demeura inébranlable. Le dernier mot du grand vesir fut que, laissant de côté l'île de Danube, les commissaires procédassent à leur travail sur la Save et sur le grand fleuve, et qu'une fois arrivés à Orsova , si les eaux de la Czcrna n'étaient pas entièrement détournées comme le voulait le traité, ils attribuassent le vieux Orsova à l'empereur.
Cette tentative de faire passer les eaux de la Czerna dans un canal qui ne pouvait pas en contenir la quinzième partie , attira le ridicule sur les ingénieurs turcs ; au reste le plan venait du reis-efendi M us ta fa, dont l'influence toute puissante dirigeait la politique extérieure de la Porte. L'idée même ne lui appartenait pas; elle était éclose du cerveau du dernier grand vesir, Aiwas-Mo-
hnmrncd-Pascha ; le reis-efendi l'approuva, soit pour flatter le premier ministre, soit pour tirer quelque tribut de l'argent destiné à l'entreprise. Deux mille ducats et un gros diamant que lui offrit Ulefeld ne suffirent pas pour le faire renoncer à son projet. Quand on apprit à Constantinople l'ouverture du canal de la Czerna, la Porte communiqua ce fait aux ambassadeurs comme s'il s'agissait d'un événement de la plus haute importance. Quoique bien convaincu de l'inutilité de celte entreprise engagée par son prédécesseur , le grand vesir la laissa librement poursuivre afin d'y trouver occasion de renverser le reis-efendi, qui lui était odieux. Le comte Ulefeld vit encore de nouveaux obstacles embarrasser sa marche par suite de la mort de l'empereur Charles VI [ 20 octobre ] ; il ne reçut que de nouvelles lettres de créance de la reine de Hongrie et de Bohème, et dès-lors il ne se trouva plus qu'ambassadeur royal ; encore la Porte fitelle difficulté de lui reconnaître ce titre ; car elle voulait gagner du temps et régler sa conduite sur celle des autres coursd'Europe. Enfin, en sa qualité de représentant delà reine, Ulefeld entra en conférence avec le grand vesir au sujet de la délimitation. Il offrit de céder quatre-vingts à quatre-vingtdix aunes pour la largeur de la bande de terre en face d'Orsova , et de consentir à l'extension de la frontière de Servie jusqu'à la Drina [ 13 janvier 1741 ]. Le grand vesir s'étant concerté avec l'ambassadeur français qui, depuis la mort de l'empereur Charles VI , n'avait reçu aucune instruction de sa cour, posa les conditions suivantes comme ultimatum: Une ligne parallèle à la Drina, tirée depuis l'ouverture du canal de la Czerna jusqu'au ruisseau qui sépare la Valachie du Banat, devrait former la frontière du côté d'Orsova, et celle de la Bosnie resterait comme au traité de Carlovicx.
Quant à sa reconnaissance, Ulefeld dut se contenter de faire remettre ses lettres de créance par le secrétaire d'ambassade Penkler au grand vesir, qui, en donnant avis de leur réception à l'ambassadeur, s'assura par écrit que la réponse du sultan aux précédentes dépêches serait donnée directement par le représentant de la Porte à Vienne, et que le comte Ulefeld , avant son déport,