LIVRE LUI
scheich Hasansade llusein mourait d'une attaque d'apoplexie. C'est ainsi que Kœprili fut heureusement délivré de l'un des adversaires les plus dangereux. Le tschoban Aga Kasim, jadis kioja du grand vesir Ahmed Tarchundschi, maintenant scgbanbaschi, qui avait fait parvenir secrètement au scheich KaraHasansadeHusein, son protecteur, les listes des personnes exécutées, alla aussitôt les grossir.
Tandis que Kœprili par sa présence et son énergie ramenait sous les bannières turques la victoire qui les avait quittées depuis un certain temps, les gouverneurs de Bosnie , d'Albanie et d'Herzegowine, Sidi-Ahmed, Fasli- Pascha, et Ali-Tschengisadc, rivalisaient de courage sous les murs de Zara , de Spalato et de Cattaro, sans que l'une de ces trois places frontières put être soumise par les armes ottomanes. Kœprili obtint plus de succès dans son entreprise contre Lemnos , pour laquelle il Ht agir quatre mille vaillants guerriers sous le commandement du kapudan-pascha. La forteresse môme de Lemnos était assise sur un roc a l'épreuve de la mine, et, la garnison ayant été renforcée par une flotte vénitieune de dix-sept vaisseaux , le siège fut long et difficile; il dura trente-trois jours, et le kapudan-pascha , ainsi que le commandant des janilscharcs y furent blessés. La place capitula le 15 novembre 10->1 ; la garnison dut se retirer librement, mais sans bagages; néanmoins sur quinze cenis hommes que portail la flotte quelques centaines furent massacres; cinq cents esclaves de galères, qui précédemment, dans les triomphes remportés par les Vénitiens , avaient été mis en liberté, furent de nouveau attachés aux bancs des rameurs ou laissés au service de la nouvelle garnison ; de quatre cents Grecs qui se trouvaient en ce lieu, quelques-uns furent mis à mort • pour servir d'exemple aux autres , » dit l'historiographe de l'empire. Les écrivains vénitiens gardent un profond silence sur celle reprise de Lemnos. Kœprili adressa le bulletin de cette brillante conquête à Andrinople.oûil avait déterminé le jeune sultan à se rendre sur la fin de l'automne; il espérait ainsi retenir son maître hors de la capitale en l'occupant de la chasse, pour laquelle Mohammed annonçait un goût décidé. Le to*. m.
sultan mit dix jours à parcourir, en chassant, la distance de Constanlinople à la seconde ville de l'empire ; il était accompagné du résident impérial et de l'interprète Panajotti; les princes étaient portés parmi les femmes dans des litières grillées (1). La Validé et le mufti se trouvaient mal de ce voyage (2). A une lieue de la porte d'Andrinople les habitants s'étaient avancés pour voir plus tôt leur souverain. Le mufti, les kadiaskers, tout le diwan, la Validé et la cour avaient accompagné le sultan ; un mois après, la conquête de Lemnos fut célébrée par des illuminations pendant trois nuits ( 25 novembre 1059 ) , et le grand vesir fut reçu avec les plus grands honneurs, comme un triomphateur qui reculait les limites de l'empire. Les troupes furent distribuées dans leurs quartiers d'hiver à Kumuldschina , Schumna , Hesargrad , Karaferia et Rodosto. L'hiver fut extrêmement rigoureux, et le froid se ût d'autant plus cruellement sentir à Andrinople que l'on y manquait de bois , et que la Tuodscha était sortie de son lit. Beaucoup de propriétaires de maisons construites en bois les abattirent pour en vendre les matériaux qui les enrichirent. Les soldats coupèrent impitoyablement les plus beaux arbres, cyprès, arbres à fruits, jusque dans les jardins impériaux. Kœprili employa l'hiver à préparer la prochaine campagne contre la Transylvanie, dont le prince indocile, Rnkoczy, détermina l'irruption du chan tatare et la ruine du pays.
Quoiqu'à l'occasion des relations diplomatiques de la Porte il ait déjà été question de l'indocilité de Rakoczy et de sa déposition, le cours de la narration nous ramène tout naturellement vers ces faits; car il faut parler maintenant desalliés du prince transylvanien, des woiwodes de Moldavie et de Valachie, et du redoutable adversaire de ces trois souverains, le chan des Tatares. A peine en possession du < haqat. Mohammed-Girai avait confirmé dans leurs dignités le kalgha Ghasi- Girai et le nureddin Aadil-Girai déjà institués par son prédécesseur, et il avait conféré le vésirat à Seferaga. Bientôt des querelles écla-
(() Rapport de Rcninger, du 54 ocL 1657. (2) Rapport de Pana joui, du 18 octobre.
tèrent entre tes descendants de Mubarek-Girai et ceuxdeBehadir-Girai;Sefer-Ghasi inclinait pour ces derniers, et soutint Selim-Girai contre le nureddin Aadil-Girai, qui se rattachait à la tribu de Manszor, tandis que Selim-Girai appelait à lui la tribu de Schirin. Peu de temps après, le nureddin Aadil-Girai étant mort d'une chute de cheval , Muradgiraî fat nommé à sa place. Mohammed- Girai, qui, lorsqu'il était pour la première fois en possession du pouvoir suprême en Krimée, avait adressé deux ambassades à la cour impériale, envoya maintenant Meidan- Ghasi-Beg à Constantinople pour annoncer son second avènement au trône. L'année suivante, le môme personnage alla présenter les félicitations du chan au couronnement de Léopold , roi de Hongrie et de Bohème , et deux ans pins tard , après la mort de l'empereur Ferdinand III, il se trouva encore au couronnement de Léopold , comme empereur. Dans la même année, le représentant du chan tatare remit à l'empereur romain une lettre où son maître disait que Rakocxy était démasqué ; que le grand vesir Mohammed-Kceprili était en marche pour aller le châtier, et que lui-même avait reçu ordre du sultan de soutenir le graud vesir : qu'il était donc entré en Transylvanie avec les Noghais, ravageant le pays tout autour ; qu'il avait poursuivi Rakoczy jusqu'à IaTheysz, mais que là il s'était arrêté, ne voulant pas franchir la frontière impériale ; que la Porte avait conféré la Transylvanie à Acatius Barcsai ; que si l'empereur tenait à l'amitié du sultan et du chan , il devait tenir Rakoczy pour rebelle. » L'empereur répondit « que le chan n'avait pas des renseignements exacts sur les frontières impériales , car elles s'étendaient par-delà la Theysz. » L'envoyé tatare reçut des présents pour une valeur de 2,060 florins.
L'hetman des Cosaques, ayant sollicité auprès de la Porte l'investiture par le bonnet brodé d'or et la queue de cheval, rencontra un obstacle dans les ménagements de la cour de Constantinople pour le chan tatare, qui n'aurait point vu cette concession avec plaisir. Blessés sans doute du refus du diwan, les Cosaques s'étaient joints à Rakoczy, dont l'armée, grossie par ces auxiliaires, s'éleva bientôt à soixante mille
hommes. Le chan tatare mit sur pied deux cent mille cavaliers, dont la moitié fut placée sous le commandement du kalgha , et fondit sur la Transylvanie, où elle répandit la désolation. Vingt mille chrétiens furent passés au tranchant du sabre. Des masses non moins nombreuses furent entraînées en captivité, parmi lesquelles sept cents nobles transylvaniens(l). Plusieurs milliers de voitures furent chargées de butin ; cent cinquante canons furent enlevés comme la rançon des plus proches parents de Rakoczy , évaluée à 300, 000 piastres. Une campagne si brillante valut au chan un poignard garni de pierreries et une pelisse de martre zibeline que lui envoya le sultan. Les woiwodes de Yalachie et de Moldavie, s'étant attiré la disgrâce du grand vesir pour avoir pris part à l'expédition contre la Pologne , furent mandés auprès de la Porte. Comme ils ne se rendirent pas à cet appel , et que le prince valaque Constantin Bessaraba dit en outre que, s'il se mettait en route pour Conslantiple, ce serait le sabre eh main , ils furent déposés. L'on nomma woiwodes, en Yalachie le Grec Mienne, fils d'un serrurier, en Moldavie l'Albanais Ghika, sexagénaire, compatriote du grand vesir. Le chan tatare eut ordre de marcher contre la Yalachie; le serdar de celte expédition fut le gouverneur de Silistra. Fasli Pascha. Un chatti-schérif enjoi • gnitau chan de se tenir autour d'Akkerman avec quarante mille hommes ; Fasli-Pascha dut pénétrer en Yalachie par Rusdschuk avec les sipahis et les janilschares, avec les possesseurs de Siamets et de Timares. Au lieu de s'avancer rapidement de Rusdschuk pour se saisir de Bessaraba , Fasli s'arrêta dix-sept jours, et laissa ainsi au prince le temps de brûler les faubourgs de Tergowischt et de s'enfuir en Transylvanie. 11 paraîtrait que 20,000 ducats offerts par le moyen d'un interprète déterminèrent le général ottoman à ce retard. De violentes querelles s'élevèrent à ce sujet entre le kalgha, chef des troupes de Krimée , et Fasli-Pascha ; des plaintes partirent de tous côtés contre le serdar, qui fut mande à Andrinople et mis à
[1) Naiina, I. u, p. 634; Fenlcr, lome », p. 39, d'»p»b Bctblep, Krav, Krekhwili.