LIVRE LXV1H
obtiendrait une audience de congé. Quant à la frontière de Bosnie, en consentant à élargir la bande de terre devant Orsova jusqu'à la Hnna, Ulefeld présentait une demande au profit du Ranat, déclarant, en cas de rejet , ne pouvoir consentir à l'extension de la bande de terre que jusqu'à la Drina. Le grand vesir, qui nourrissait une vieille rancune contre le reis-efendi et l'interprète de la Porte, auxiliaire dévoué de celui-ci, saisit cette occasion pour les immoler tous deux en les accusant de s'entendre par cupidité avec l'ambassadeur français afin de traîner en longueur les négociations re*latives à la délimitation des frontières. Le reis-efendi fut déposé et banni à Kutahije, et l'interprète, après quinze jours d'arrestation, exécuté devant le kœsckh du sérail. L'intercession des représentants de la France et de l'Autriche en sa faveur n'avaient servi qu'à faire accélérer son supplice. Ghika, aussi vindicatif que cupide, avait juré la perte du premier interprète hollandais, Karadscha, et caché dans sa maison le patriarche révoqué; il eut pour successeur Jean Callimachi. Le lendemain fut tenu un grand diwan auquel assistèrent les chefs des ulémas et des troupes ; l'on y approuva l'accommodement fait avec l'empereur au sujet de la délimitation des frontières par un acte spécial (1). La nouvelle de la marche des Prussiens sur la Silésie avait rendu nécessairement l'Autriche plus condescendante pour les demandes même injustes de la Porte. Le nouveau reis-efendi, profitant des embarras de la reine, exigea impérieusement l'abandon de la langue déterre étendue jusqu'à l'Unna, et la cession du vieux Orsova , auquel pourtant ne fut annexée aucune portion de territoire. Une convention fut donc signée en quatre articles [ 2 mars VJM ) qui rétablissaient les frontières jusqu'à l'Unna comme au traité de Carlovicz, partageaient par moitié l'Ile de Velik-Ostrova , et attribuaient à la Porte l'île des Zigeunes, dans la Save, ainsi que les îlots de Pavizza, Kisilova, Hiëzardsche , situés dans le Danube (2).
(1) CalcocnàSivert, 6 mars 1741.
(3) La convention se trouve dans lAugicr, I. n , p. 871 ; mais avec la date erronée du 5 mai , au lieu du S mars.
Mais avec la Russie la Porte dans la lutte diplomatique. Le prii nin retarda le démautellement d'AsaWjusqu'à ce qu'eût été tracé le circuit de la nouvelle forteresse à élever en face de 1 île de Tscherkes, en vertu de l'article III du traité ; il voulut ensuite que ces ouvrages fussent construits non plus à Tscherkes , à huit lieues d'Assow , mais tout contre cette ville ou tout au plus à quatre lieues. Dans une conférence des ministres russes Cagnoni et WischniakofT, avec le reis-efendi, les Turcs se bornèrent à réclamer la destruction des fortifications d'Assow , sans répondre à aucune des questions soulevées par les Russes, telles que la délivrance des prisonniers, la reconnaissance du titre impérial pour le souverain de Russie, et la situation de la nouvelle forteresse [ -2 V novembre ]. Au reste on s'accorda sur la route que suivraient les ambassadeurs et sur les frais de leur entretien ; de part et d'autre on avait affiché des prétentions absurdes à ce sujet Le grand vesir fixa la somme destinée au comte de Romanzoff, représentant de la czarine, à un chiffre un peu inférieur à ce qui avait été accordé au comte Ulefeld, pour établir la prééminence de l'ambassadeur impérial sur celui de la Russie (1). La mort de la czarine et les troubles intérieurs qui en résultèrent vinrent apporter un changement défavorable dans la situation de Romanzoff; toutefois , après quelques négociations suivies de San-Stefano au sujet du cérémonial , il fit son entrée solennelle dans Constantinople [ 28 mars ]. Villeneuve, dont l'influence avait beaucoup baissé depuis le changement du reis-efendi et l'exécution de l'interprète, les principaux instruments de sa politique, vit arriver avec joie son successeur, le marquis de Castellane; de concert avec lui pourtant il travailla sans relâche à lever les obstacles qui arrêtaient l'eiécution de la paix avec la Russie. La Porte soutenait que la reconnaissance du titre impérial ne serait qu'un acte de pure complaisance de sa part, mais que la destruction des ouvrages d'Assow était la première condition à remplir. Villeneuve
(1) Laugier, L il, p. 207. Rapport dUlcfckl.
HISTOIRE DE L'EMPIliE OTTOMAN.
appm les raisons de la Russie; arant son dépm.'il remit en audience solennelle la confirmation de la garantie donnée par lni à la paii [ 16 avril 1741 ] , et apposa encore pour un engagement de même nature sa signature à la convention arrêtée avec l'Autriche , formalité à laquelle il s'était refusé jusqu'alors , par le motif que Marie-Thérèse n'avait pas encore été reconnue par la France en qualité de reine de Hongrie (1). Dans une nouvelle conférence du comte Romanzoff avec le reis-efendi , celui-ci ne voulait accorder le titre impérial qu'à une condition, c'est que les rivages du Palus-Méotide entre les rivières de Berda et de Mius resteraient déserts, qu'Assow serait démantelé et que la nouvelle forteresse serait placée à une distance convenable de cette place. Enfin les deux parties s'entendirent, les ouvrages d'Assow furent démantelés, et le ciar fut reconnu par la Porte en qualité d'empereur. Après la convention du 2 mars , la ligne de démarcation avec l'Autriche fui tirée le long de la Save et de l'Unna, entre le Banat et la Servie , entre la Transylvanie et la Valachie. Un acte à part fut passé entre le comte Romanzoff et le reis-efendi : Raghib à Constantinople régla tous les différends avec la Russie et consacra définitivement le démantellement d'Assow, la construction d'une nouvelle forteresse a une distance de trente ▼erstes , la suzeraineté de la Russie sur les Zaporogues, et la reconnaissance du titre impérial pouT le souverain de Russie. Ainsi , deux années entières s'étaient écoulées avant que les conventions particulières amenassent enfin l'exécution de la paix de Belgrad, aussi désavantageuse à la Russie qu'à l'Autriche ; les ottomans avaient fait de rapides progrès dans l'art de négocier, et ils avaient tourné contre les puissances chrétiennes les connaissances qu'ils leur devaient (2). Le grand vesir d'alors était un homme d'un esprit élevé , animé d'un grand amour pour l'équité , attentif à montrer des égards aux ministres européens, auxquels il donnait fréquemment des fêtes; le reis-efendi Raghib, que nous avons déjà connu dans ses
CD Laurier, p. J56.
(2) L'ambassadeur hollandais Calcoên , ao greffier Fagcl.
précédentes négociations, avait autant de pénétration que de savoir ; sa modestie était grande, il agissait dans un accord parfait avec le grand vesir, et son désintéressement était à l'abri de tout soupçon. D'ailleurs les Turcs se laissaient souvent diriger par les conseils des ministres suédois et napolitains, qui eux-mêmes recevaient l'impulsion de Bon ne val , acteur le plus infatigable sur le théâtre de la diplomatie de Constantinople. Toutefois les premiers , qui ne s'étaient point aperçu du changement apporté dans la politique de leur cour et qui s'étaient livrés à des manœuvres hostiles contre Marie- Thérèse, immédiatement après la mort de l'empereur Charles VI, avaient reçu à ce sujet des réprimandes de leurs supérieurs. Bonneval avait aussi échoué dans son projet de transporter en Turquie les habitants protestants des cantons de Zurich et de Berne, dont le receveur prussien des impots à Neofchâtel lui avait offert de seconder l'exécution (1).
Le grand vésirat d'Ahmed continua de donner des marques de considération aux représentants des cours européennes, avec lesquelles la Porte désirait d'autant plus vivre en bonne intelligence qu'elle regardait avec inquiétude l'attitude menaçante de Nadir- Schah, et c'était afin de pouvoir diriger toutes ses forces du côté de la Perse qu'elle avait accommodé tous ses différends avec l'Autriche et avec la Russie au sujet de la paix de Belgrad ; on ressentit donc une impression d'autant plus profonde eu voyant apparaître à Constantinople l'ambassadeur persan , qui , parti de Bagdad avec une suite de quatre à cinq mille hommes, avait traversé les divers gouvernements de Diarbekr, Bakka, Alep, Adana et Anatoli; l'ancien defterémini Chalil avait été envoyé au-devant de lui à Fenerbagdsché : mais des disputes sur le cérémonial s'étant élevées entre eux , ils n'avaient pas fait route ensemble. L'ambassadeur, après avoir été traité somptueusement à Skutari, s'embarqua pour
(1) Lettre du nommé Commun, receveur des droits du roi de Prusse I Neulchatel donnant a?i» que le projet, pour rétablissement des sujets d« cantons de Zurich et Berne, dans les états du Grand Seigneur a échoué. Sle^R.