LIVRE LXV1II
on lai assigna on logement dans le palais du reis-efendi. Hasan, capitaine d'an navire ottoman, avait à raconter de romanesques aventures : chargé d'une mission pour la Krimée , a son retour une tempête effroyable l'avait jeté sur l'île des Serpents (l'ancienne Leuce), en face de l'embouchure du Danube , près de Sunna. Les naufragés , au nombre de vingt-cinq , construisirent des huttes avec les débris de leur navire et passèrent une année dans ces lieux désolés, luttant contre les éléments , soutenant leur misérable existence avec la chair des gros poissons qui souvent les mettaient en péril. Ils avaient fini par se dévorer entr'eux , et il ne restait plus que quatre de ces infortunés quand l'arrivée d'un bAtimcnt les arracha au désespoir. Ils revinrent à Constantinople où Hasan montrait sur ses épaules et sa poitrine les traces de blessures reçues , disait-il , dans un combat contre un requin du poids de quatre cents okkas on neuf cents livres.
De terribles incendies préoccupèrent en- I core la population de Constantinople. Les alarmes étaient provoquées encore par les nouvelles des frontières de Perse , et, le peuple commençant à murmurer hautement, le kislnraga craignant quelque insurretion résolut de la prévenir : en conséquence, le grand vesir Elhadsch-Ahmed fat destitué, et Ali-Hekkimsade reçut le sceau de l'empire pour la seconde fois. Elhadsch-Ahmed conserva son palais et sa fortune évaluée à 150 bourses d'argent ; mais peu de temps après, on incendie dévora tout ce qu'il possédait.
Le nouveau grand vesir fit de grands changements dans le personnel de l'administration, comme c'était l'usage. Deux des anciens ministres les plus influents, le reisefendi Mustafa et le defterdar Aatif, étant revenus de leur pèlerinage de la Mecque , le dernier reprit la direction des finances ; mais il mourut an bout de peu de temps. L'on disait que Hekkimsade avait l'intention de rappeler également dans leur poste les sept vesirs de la coupole, que son prédécesseur avait éloignés successivement pour rester maître absolu do gouvernement. Au reste il montra par quelques justes exécutions qu'au besoin il savait exercer une rigueur salutaire. Un corsaire fut pendu à
l'une des vergaes de son navire ; le féroce mutesellim de jKarili , qui avait fait saisir au pied du tribunal, puis immoler par ses segbans un adversaire avec lequel il était en procès, fut mandé à Constantinople, où il se rendit plein d'une confiante audace , et subit le dernier supplice. Quant au sultan, en face de la mosquée d'Aja-Sofia il fonda une nouvelle cuisine des pauvres , dont l'inauguration se fit avec une grande solennité. Un mois après [ février 17W ] , fut célébré le mariage de la sultane Aaszima, parvenue à l'âge de puberté, avec Jakub-Pascha , gouverneur d'Adana , son iiancé. Le kislaraga , qui présidait à la cérémonie , joua encore le premier rôle aux funérailles de la sultane Chadidsche , fille du sultan Mohammed IV.
Cependant à l'orient l'horizon s'assombrissait. Ahmed-Pascha, gouverneur de Bagdad, soupçonné d'inclination pour Nadir- Schah , annonçait que ce monarque, mécontent de la condition trop modeste des deux ! légistes envoyés à sa cour par la Porte , exigeait l'entière liberté de commerce, le droit pour lui-même de fournir la couverture do la Kaaba , la reconnaissance de l'orthodoxie du cinquième rite adopté par lui, et l'établissement à la Mecque d'un nouveau lieu de prières pour l'exercice de ce cinquième culte , menaçant en cas de refus d'une dé-» claration de guerre. Des fonds furent aussitôt expédiés aux gouverneurs d'Erserum et de Bagdad pour l'armement des lewends.
Peu de temps après, Ahmed-Pascha écrivit que Nezar-Ali-Cban et Mirsa-Seki, surnommé Ghairi-Meschur (sans gloire),étaient venus le prévenir que le schah marchait sur Erserum et Diarbekr, résolu aussi à s'emparer de Bagdad par la force si cette ville ne lui était remise de plein gré. Dans le conseil extraordinaire tenu à la réception de ces avis, l'on reconnut que la guerre était inévitable. En conséquence Ali , gouverneur de Diarbekr, fut nommé serasker contre la I Perse , malgré l'inimitié qui régnait entre ,| lui et le gouverneur de Bagdad. Bientôt l'on apprit que Nadir-Schah s'était montré sous les murs de Bagdad , avait ravagé les environs et s'était saisi des fermes dépendant de cette ville. Constantinople s'émut violemment et la fermentation des esprits fut augmentée par des écrits jetés dans le marché
des Selliers , qui prêchaient la révolte. Le vesir aga des jnnitschares redoubla de vigilance ; tous les rassemblements d'oisifs et de curieux furent interdits dans les cafés. Sur le rapport du grand vesir , le kapudan-paseba fut révoqué pour avoir mis trop de négligence dans l'armement d'une galère , et eut pour successeur Jahja-Pascha , gouverneur d'Égypte. Sur ces entrefaites, deux envoyés d'Usmai-Chan, prince des Kaitaks, vinrent rendre compte à la Porte des victoires remportées par leur maître, dans le cours du printemps précédent , sur les armées de Nadir-Sehah, dans les vallées d'Amid et de Kœrli. Mais la satisfaction de ces revers des armées persanes ne fut pas de longue durée : car on apprit l'irruption de Nadir-Schah sur Owar, la dévastation des villages de Ssoghrat, de Moha-Abuk et de Dscbuk [août 1743] , et l'on fut informé que des intelligences régnaient entre le monarque persan et Snrchai. Toutefois , pour prix de ses services , Ahmed-Chan-Usmai fut investi par le drapeau et le kaftan de la dignité de chan des Kaitaks. Mohammed-Aga, kiaja du gouverneur de Bagdad , qui s'était rendu auprès du schah , revint accompagné de Mustafa-Chan , porteur de nouvelles dépèches de Nadir, qui , reproduisant les prétentions dont ila déjà été question, menaçait d'assiéger Moszul et Kerkuk si la Porte les rejetait; voulant encore éloigner les hostilités, le gouverneur Abmed écrivit à Maabir- Chan, premier ministre de Nadir-Schah, qu'il avait proposé à la Porte de désigner deux des plus illustres légistes ottomans pour aviser aux moyens de résoudre la difficulté relative au cinquième rite.
A cette époque , la Porte confia le gouvernement de Rakka à l'ancien grand vesir Ahmed-Pascha, et la dignité d'émirol-hadsch à Esaad, pascha d'Amid; en même temps, elle lança de nouveau sur la scène politique l'aventurier persan Ssafi-Mirza , qui se prétendait fils du schah Uusein , et qu'elle proclama héritier légitime du trône de Perse. L'historiographe Ssubhi-Mohammed-Efendi écrivit même un mémoire à l'appui des droits de ce prétendu souverain , qui fut conduit en grande pompe à l'audience solennelle du sultan ; le reis-efendi rédigea au nom de Ssaû des circulaires en langue persane ; des
mihmandars et des commissaires furent attachés à sa cour, et le defterdar dut veiller à ce qu'il pût se montrer dans tout l'éclat de son rang[ 22 août 1743]. Cependant le bruit se répandit que Kerkuk était tombé au pouvoir des Persans, que Bagdad et Baszrn étaient investis. Afin de prévenir le mécontentement populaire, on retira pour la deuxième fois le sceau de l'empire à Ali- Hekkimsade [ 20 septembre 1743].
Dans le cours de son dernier grand vésirat, Hekkimsade s'était montré moins accessible qu'au temps de sa première administration; néanmoins il avait appliqué une attention toute particulière aux relations avec les représentants des puissances européennes a Constantinople. Après le départ du comte Ulefeld, le secrétaire d'ambassade, Henri de Penkler, était resté à Constantinople avec le titre de résident, et, selon ses dernières instructions, il avait remis ses lettres de créance en cette qualité au sultan luimême, ce qui était une haute faveur; car autrefois les résidents ne communiquaient pour cet objet qu'avec le grand vesir. Toutefois Reninger , et après lui Kunitz, Hofmann , Fleischmann et Dirling, avaient présenté directement leurs lettres de créance au sultan. A l'audience qu'il obtint, Penkler fut revêtu d'une pelisse de zibeline au lieu d'une pelisse d'hermine ou même d'un kaftan, seule distinction accordée jusqu'alors aux résidents. Hekkimsade avait soutenu aussi avec chaleur les intérêts de la Bosnie, et la délimitation avec l'Autriche du côté de cette province n'était pas encore fixée. Quoique la cour impériale n'eût aucunement l'intention de céder la bande de territoire qui, s'étendant vers la Bosnie en partant du confluent de la Save, entourait le vieux Novi , sans vouloir relever la faute d'Ulefeld à ce sujet , elle se contentait de demander la destruction du pont jeté sur l'Unna au vieux Novi , disant que l'Autriche élèverait une barrière près du pont de Costnnizza. Le pont do vieux Novi fut détruit; . mais les Bosniens, inquiets de voir subsister 1 celui de Costanizza, réclamèrent contre l'occupation de l'île d'Ostorgha ( Strugh ) par les troupes impériales, tout en se mainte- | nant eux-mêmes en possession des iles de 1 Suhaniz, Sapliza. Bivniak , de la grande et