LIVRE LXVIII
flotte. Le grand vesir appela successivement les ministres des puissances maritimes aûn de s'entendre avec enx sur les principes à établir pour la neutralité à observer en cas de guerre entre l'Angleterre et la France. L'idée venait encore de Bonneval. L'on traça sot la carte maritime, à partir du golfe de Sidra jusqu'à celui d' Arta , une ligne en deçà de laquelle il fut défendu à tout corsaire de naviguer . et l'envoyé d'Angleterre dut donner une déclaration qui interdisait toute hostilité entre les vaisseaux anglais, français, hollandais et autrichiens sur les mers soumises à la domination ottomane. Ce fut là le premier acte de la Porte pour établir les principes de neutralité si conformes au droit des gens.
Cependant Nadir-Schah, malgré son échec devant Moszul et sa défaite au défilé de Senne, avait déclaré ne vouloir négocier qu'avec Ahmed- Pascha, et la Porte, contrainte à plier devant une telle exigence, avait adressé au serasker Ahmed des pleins pouvoirs avec un présent de cent bourses d'argent, un kaftan et une pelisse d'honneur. Le secrétaire d'Ahmed s'était abouché avec deux envoyés de Nadir, qui , renonçant à rétablissement d'un ciuquième lieu de prières à la Mecque , demandaient au nom de leur maître l'abandon à son profit de la souveraineté sur les tribus de Huweise , l'extradition de Ssaû-Mirsa, la délivrance des prisonniers et l'affranchissement pour les pèlerins de toutes sortes de taxes, dont le montant s'élevait pour chaque homme À 25 piastres. Nadir-Schah , s'appuyant de son côté sur les légistes réunis de Balk, Bûcha ra, Kerbele et deHelle, leur fit déclarer l'orthodoxie ducinquiéme rite Dschaaferi. Aussitôt il lança un manifeste pour gagner à son opinion les ulémas turcs. Lui-même avait accompli on pèlerinage au tombeau de l'imam Abuhanife, et à ceux des martyrs Ali et Husein; et comme il avait fait dorer le dôme de la mosquée de Kerbele , partout sur son passage il avait été complimenté par des envoyés d'Ahmed, pascha de Bagdad. Au printemps suivant , Nadir-Schah vit se dissiper les espérances fondées sur cette conduite , il apprit la déclaration de la Porte en faveur du prétendant Ssafi-Mirza et l'alliance de l'empire ottoman avec les princes du Da-
ghistan , Osmaï et Snrchai. Sur ces entrefaites Jusuf-Pascha d'Achiska fut complètetement défait en Géorgie par Tahmuras- Chan , prince de Kacheti, et par Ali-Chan- Kildischi. En récompense de ce succès, Tahmuras fut investi du gouvernement de Karthli, et son fils Irakli ( Héraclius ) rîcut celui de Kacheti , qu'il conserva durant un demi-siècle; car il ne le quitta qu'à sa mort» arrivée à la fin d a dix-huitième siècle, et fut le dernier prince de sa maison revêtu du pouvoir dans la province de Kacheti (1).
Pour Nadir-Schah, lui-même il marcha sur Karsz , ville située sur le lac du même nom , la plus forte barrière de l'empire ottoman du côté de la Perse ; là étaient concentrées les meilleures troupes de l'armée turque. Le monarque persan alla couronner une hauteur située au midi et à deux Ueues de la place ; un combat acharné s'engagea , et au bout de cinq heures il repoussa les ottomans [31 mai 1744]. Deux jours après, il s'établit près du village de Kunbed , à une lieue et demie à l'ouest de la ville, au bord do fleuve , près de la grande route d'Erserum. Là il éleva un fort en brique destiné à protéger les travaux entrepris pour couper les eaux aux habitants de Karsz. Mais le serasker empêcha l'exécution de ce plan, et déjoua également le projet de Nadir qui voulait pénétrer dans la vallée en forçant le défilé à l'entrée du village de Kemsxur. Après un mois de mouvements et d'escarmouches continuelles, Nadir-Schah se retrancha à Kemszur et dans le village d'Azagkoi, à peu près en face du camp ottoman. Là il disposa son armée formée en douze corps pour la bataille , qui dura huit heures ; deux chaos , deux paschas y périrent, plusieurs milliers de cadavres restèrent sur le terrain [ 24 août 17H ] ; et néanmoins Nadir-Schah continua de faire des propositions de paix pour amener le serasker à négocier. Celuici, sans être autorisé par la Porte, se vit
(1) Histoire de Medht. Irakli mourut en 1798; voir la généalogie des souverain* de Kacheti, dana le voyage de Klaproth, deuxième partie, et leur hiitoire dans son ouvrage intitulé / Tableau hi$turi<fue géographique, ttlmogruphi^ut et politique du Caucau,
contraint par les murmures de l'armée, et surtout par les manœuvres de l'artificieux deflerdar de Kesrieli à entendre les conditions offertes par le souverain de la Perse. }\ choisit pour négociateurs Kesrieli , Murtesa-Pascha et Ali-Efendi , qui se rendirent au c.imp persan. Kesrieli, ancien favori du sultan, persuada au schah ou se laissa persuader à lui-même qu'il fallait traiter directementavec le Grand-Seigneur, ce qui aurait enlevé au grand vesir et au serasker la conduite ultérieure des négociations. Du camp de Nadir - Schah il partit pour Constantinople ; mais la nouvelle de sa mission l'avait dévancé , et il rencontra en route un chattischérif qui, blâmant sévèrement sa conduite, ordonnait son arrestation à Ssamszun. A l'annonce de ce fait Nadir-Schah pressa le siège de Karsx avec une nouvelle vigueur [13septerabre 17W ]. Les ottomans ne montrèrent pas moins d'énergie dans la défense. Au poste le plus important de la montagne de 'Espion était le beglerbeg de Tirhala, Murtesa-Pascha , avec le quatrième lieutenantgénéral des janitschares et les volontaires d'Adana; aux bastions des fabriques de fil de fer, et à la Porte de Behram-Pascha commandaient le gouverneur de Trébisonde, Sélim- Pascha, lessandschakbegs d'Angora, de Jenischehr, de îsïkde et de Kutahije ; daos le grand faubourg le gouverneur d'Ërserum, Weli-Pascha , avec trois autres paschas jusqu'au bastion de gauche; cet ouvrage était occupé par le serasker Ahmed-Pascna, qui avait déployé aussi les milices du pays et les Diwanes jusqu'au bord de l'eau. Entre la droite de Weli-Pascha et le pont de bois était Musa-Pascha ; le tschausch-baschi du camp commandait l'artillerie placée en avant de la mosquée du grand faubourg, et la colline au-delà de la rivière était occupée par les sandschakbegs d'Alaije, de Karahiszar, d'Itschil et par le bairakdar Ahmed-Pascha avec les compagnies nouvellement levées des Dalkilidsch. Le premier lieutenant-général des janitschares garnissait avec toute sa milice les retranchements du bastion de Timur-Pascha , en s'étendant jusqu'à la rivière, et au-dessus de ce bastion , près de la Porte, là où le roc se dresse brusquement, le beglerbeg de Karamanie , Abdullah-Pascha, était posté avec les sandschakbegs d'Amasia
et les Juruks. Le serasker, au lieu d'occuper sa tente dressée en avant de la forteresse, avait établi son quartier dans une maison voisine du pont de bois. Nadir resserra la ville au moyens de tours et de redoutes. Il avait fait élever une batterie sur la hauteur qui domine à l'ouest le bastion de Timur- Pascha, et méditait un assaut général. Mais dès le point du jour les Turcs attaquèrent les Persans , les débusquèrent de cette position et s'emparèrent de neuf pièces de campagne et des bagages [ 19 septembre 17M ]. Trois semaines après, les Persans commencèrent à canonoer la place d'un antre point , et continuèrent le feu jusqu'à ce que la rigueur de la saison les contraignit à se retirer | 9 octobre nkk ].
Pendant le siège de Karsc on vit arriver à Constantinople un envoyé du grand Mogol, Naszireddin-Mohammed, souverain del'Indostan. Ce diplomate, appelé Seid-Atallah , était on ancien marchand de Buchara qui avait passé vingt-deux ans auparavant par Constantinople, où le grand vesir Ibrahim lui avait remis nne lettre affectueuse pour son maître. Celle qu'il rapportait cette fois du nouveau souverain de PIndostan ne contenait que de vagues protestations d'amitié ; mais les lettres des ministres indiens fesaient une peinture désolante des maux que l'invasion de Nadir-Schah avait répandus sur l'Inde , et imploraient l'assistance de la Porte contre le farouche conquérant. Seid-Atallah fut reçu en audience solennelle, et la Porte, en le congédiant , fit partir avec lui , en qualité d'ambassadeur, le maître des requêtes du fisc , Salim , qui a écrit la vie de quatre cents poètes contemporains. Le sultan répondit directement au grand Mogol; le grand vesir écrivit aux deux ministres indiens , dont l'un portait le titre de nisamulmulk ( ordre de l'empire), le second celui de kamreddin ( lune delà foi). Le mufti, le kislaraga et l'aga des janitschares répondirent aussi aux lettres qui leur avaieut été adressées ; mais tous se renfermèrent en de vagues protestations d'amitié. Probablement ces relations de l'Inde avec la Porte étaient le résultat des manœuvres de Bonneval; car, dans un mémoire adressé par lui trois ans auparavant au ministère français, on voit qu'il s'attachait à exposer la nécessité d'une