LXVIII
deux puissants auxiliaires à la reine Marie- Thérèse et à la religion catholique, le vieux kislaraga et le savant Pirisade, premier imam du sérail; il avait acheté le gardien de la chancellerie du reis-efendi et le trésorier de ce ministre ; il avait même trouvé moyen de neutraliser l'hostilité de l'infatigable Bonnevai, en corrompant le confident de ce profond politique , le chancelier de la légation napolitaine, son fils naturel Suleiman-Beg , et le jeune Ibrahim , fils du vieux renégat hongrois, qui lui livrait le secret des traductions de son père. Le résident russe Wischniakoff étant mort subitement d'une fièvre chaude , Penkler géra également la légation russe jusqu'à l'arrivée du nouveau résident le jeune Neplujeff [ août 1745 J.
Si Pirisade, premier chapelain du sérail, agissait dans l'intérêt de l'Autriche, le grand juge Esaad-Efendi avait embrassé les intérêts du roi de Prusse ; il suggéra au ministre suédois Carlson l'idée d'engager ce monarque à notifier à la Sublime Porte le mariage de sa sœur avec l'héritier du trône de Suède. Carlson , quoique jaloux de l'importance de Bonnevai, l'appuya de tous ses efforts pour déterminer la Porte à se rapprocher des puissances protestantes du nord ; il représenta ses co-religionnaires comme exposés à la haine fanatique des catholiques, qui, disait-il, avaient juré de faire une guerre d'extermination aux disciples de Luther comme aux Turcs. D'un autre coté, Bonneval travaillait de concert avec Castellane, ambassadeur de France, à iudisposer la Porte contre l'Autriche et à provoquer des troubles en Hougrie; mais tant d'efforts restèrent sans résultat, et l'élévation du grandduc de Toscane à la dignité impériale anéantit tous les plans des coalisés.
Le serasker Ahmed perdit son commandement peu de temps après la levée du siège de Karsz; il eut pour successeur l'ancien grand vesir Jegen-Mohammed-Pascha. Le général commandant l'avant-garde de tirailleurs, Abdullah-Pascha, reçut avec le titre de vesir l'ordre de porter le ravage sur le territoire persan, de concert avec Ahmed, chan d'Ardelan : à cet effet on mit sous ses ordres douze mille leweuds, et à sa disposition 1,700 bourses. 50,000 piastres furent expôdiées au gouverneur de Bagdad, Ahmed
Pascha. L'armée de Jegeu- Mohammed - Pascha fut renforcée de toute la milice albanaise de la Porte. L'ega des janitschares, Ibrahim, élevé an rang de vesir, fat investi du gouvernement d'Erserum, et le savant Pirisade devint mufti. Le gouverneur de Rakka, Hamawisade-Ahmed - Pascha , fut révoqué en punition de ses exactions criantes; mais la milice de la province rejeta l'ordre de destitution apporté par le premier écuyer Abdullah-Beg, auquel Hamawisade déclara que tel était l'usage des lewends. Le sultan, irrité à cette nouvelle, appela la vengeance du ciel sur le pascha indocile , et la mort naturelle de celui-ci, arrivée peu de temps après, fut regardée comme un effet de cette malédiction.
Cependant le chan de Krimée , Sélim-Girai, voulant se réunir à l'armée destinée contre la Perse, s'était rendu par mer avec dix mille Tatares de Baliklawa, sur la côte d'Asie, où des vents contraires le retinrent dans les ports de Keresun et d'Unia; dix mille autres Tatares se mirent en marche pour l'Asie formés eo deux colonnes, l'une commandée par le kalgha Sélim-Girai , l'autre par le nureddin Kasim-Girai. A Bujukdere, les princes tatares résolurent de gagner le port de Sultaiiia; là ils reçurent les présents du sultan pour eux et leurs principaux officiers [ 7 avril 17fc5 ]. Peu de temps après, on apprit de la frontière de Perse que le commandant persan de Mekri, Mohammed- Kuli-Chan, et ses frères, avaient quitté leur patrie avec deux mille familles pour se retirer à Choï et à Belbas; que l'efschare Kasim-Chan , le chan de Choï, Murtesa-Kuli, et celui de Denbeli, Mohammed -Tahir, s'étaient établis autour de Wan avec sept tribus kurdes [23 juillet 1745]; que Sélim Aga , après avoir parcouru avec ses Tatares le pays de Bajesid , avait franchi l'Ararat et s'était empare de Mnku ; enfin, qu'Abdullah- Pascha , général des tirailleurs , avait fait de son quartier de Moszul une irruption sur le territoire persan , et poussé jusqu'à Saukbulak et Serdesch. A peine rendait-on grâce au ciel de ces succès que de tristes nouvelles abattirent les esprits. Le serasker Jegen- Moharamed-Pascha, mettant en mouvement toute son armée, forte de cent mille hom-
mes (1), s'était porté vers le camp retranché de Nadir-Scbah, établi à six lieues d'Eriwan, aux environs de Kaghawerd, non loin de Muraddepe. C'était là que douze ans auparavant l'ancien grand vesir Topai -Osman avait perdu la bataille et la vie. Jegen, plein de confiance en la supériorité de ses forces, se flattait d'anéantir son ennemi [10 août 1745]; l'action resta indécise jusqu'à midi : à ce moment, quinze mille miliciens des provinces d'Asie s'enfuirent du champ de bataille. Néanmoins le serasker lutta encore pendant quatre jours contre les Persans et tint tète aux mutins de son armée ; puia il mourut de douleur ou frappé par un rebelle (2) [14 août j. La perte des ottomans s'éleva à plus de vingt mille hommes ; Nadir-Schah descendit de la colline de Murad , vainqueur comme douxeans auparavant d'un serasker et d'une armée ottomane qui devaient le réduire en poussière. Jegen fat remplacé par l'ancien grand vesir Elhadsch- Ahmed-Pascha, qui laissa lui-même son gouvernement d'Alep à l'ancien grand vesir Ali- Hekkimsade, retiré de la Bosnie. Lekiajabeg Chalil-Efendi , célèbre par ses travaux littéraires, quitta le ministère de l'intérieur pour être investi du gouvernement de Kararnanie ; mais, peu de temps après, il le laissa à Chalil-Mohammed-Pascha pour passer dans celui d'Aidin. Le président de la première chancellerie , Elhadsch-Mustafa-Efendi, devint kiajabeg.
Aussitôt après la mort de Jegen-Mohammed, Husur-Chan avait adressé de la part de Nadir au serasker E I ha dsch- Ahmed -Pascha deux dépêches contenant de nouvelles propositions de paix ; mais alors il ne s'agissait plus de la reconnaissance de la cinquième secte et de l'érection d'un monument dans la cinquième mosquée de U Mecque : on demandait la cession de Wan, du Kurdistan , de Bagdad , de Baszra et des deux villes illustrées par les tombeaux des
(1) Suivant Mehdi, dix mille fantassins, quarante mille cavaliers ; d'après Hanway, chap. mu, cent mille hommes.
(2) Isi dit que la mort fut naturelle , vais le rapport italien penche à croire qu'il tomba sous les ballt* des mutins.