LIVRE LUI
mort. Le kalgha, au contraire, reçut des marques de la haute satisfaction du sultan. Le grand chambellan lui apporta une chaîne d'or et un poignard garni de pierreries. Ces faits se passaient en 1667.
Aux premiers jours du printemps de 1658 la tente du sultan fut plantée dans la plaine d'Andrinople , comme signal de l'expédition contre la Transylvanie. Neuf semaines après seulement partit le grand vesir, investi du commandement suprême, avec les cérémonies accoutumées. Les gouverneurs d'Ofen et de Silistra, Kcnaan et Kadri-Pascha , avec leurs troupes et les lewends de la Tatarie Dobruze, se joignirent à douze mille Polonais ( 1 ) et marchèrent sur Jenœ, dont ils s'emparèrent au bout de vingt -quatre heures de siège. Les Ta tares et les Cosaques se portèrent sur Alba-Julia (Weiszenburg), résidence de Rakoczy, et la saccagèrent. Vingt mille Tatares transformèrent le plus beau pays en un désert couvert de ruines fumantes, égorgèrent cent mille habitants, et en traînèrent cinquante mille en esclavage (2). Sur les prières et les plaintes des États, Acatius Barcsay fut nommé prince de Transylvanie, et, au lieu du tribut de 15,000 ducats, on lui imposa l'énorme charge de 40,000 ducats annuels, qu'il devait livrer à la Porte. A cette condition écrasante pour le pays, il reçut par les mains du chambellan désigné à cet effet l'investiture au moyen du k aft an et de la masse d'armes. Tschengisade Ali-Pascha dut rester dans le pays comme gouverneur de Temeswar; le gouverneur d'Ofen, Kenaan-Pascha, fut laissé à la garde de Jenre; et la conquête de cette dernière place fut célébrée à Andrinople et dans tout l'empire par des illuminations qui durèrent sept nuits; le chambellan porteur du bulletin victorieux devint grand écuyer. Un sabre étincelant de pierreries et une pelisse de martre zibeline furent envoyés au grand vesir. Une convention en cinq articles fut arrêtée entre Acatius Barcsay, nouveau prince de Transylvanie, et le pascha d'Ofen. 1° Lugosch etSebes, dont les revenus, montant à 15,000 ducats, étaient destinés comme
(1) Naîma, 1. h, p. 661 ; Bethlcn. I. n, p. 60. (J) fielhleo, 1. n,p. 61 ; Tœppell, p. 328.
aumônes à la Mecque et à Médîne, avec tous leurs villages et leurs sujets, devaient à l'avenir être détachés de la Transylvanie. 2* Jenœ, avec ses anciennes limites, restait au sultan. 3° Il en était ainsi des villages autour de Szolnok, désignés déjà comme fiefs et wafkes. 4* Le prince et les trois nations de Transylvanie s'engagèrent à détruire Rakoczy. 5° Enfin les États promettaient de réunir toutes leurs ressources pour rembourser autant que possible les frais de guerre. Les circonstances ne permettaient guère d'exiger davantage , caries troubles éclatés en Asie réclamaient au plus tôt le retour du grand vesir. Durant les préparatifs de guerre contre la Transylvanie et la campagne dans cette principauté , l'Asie était ébranlée par une redoutable insurrection , à la tête de laquelle se mettait le trop fameux A basa- H a sa n. Autour d'un tel chef se ralliaient non-seulement tous les gens sans aveu , prêts à se jeter dans toutes les tentatives de désordre , mais encore des paschas , tels que les gouverneurs de Damas et d'Anatoli, le vesir Tajjarsade-Ahmed , le beglerbeg Dschanmtrsa, et plus de cinquante sandschakbegs déposés, avec une masse de ssaridsches et de segbans sur lesquels devaient s'appuyer les principaux efforts. Sous prétexte d'obéir aux ordres qui les appelaient avec leurs troupes au camp impérial, les paschas avaient réuni des soldats; mais ensuite, un chatti-schérif leur ayant reproché leurs lenteurs, ils répondirent que tant que Kœpnli-Mohammed, dont la main avait frappé de mort déjà plus de mille sipahis et un plus grand nombre encore do janitschares, serait grand vesir, aucun d'eux ne se mettrait en mouvement. Ils choisirent l'un d'eux , Hasan , pour aller porter cette déclaration, qui demandait une satisfaction dans un délai de quinze jours , et marchèrent aussitôt contre Brusa. Les rebelles ne laissèrent point la canaille qui les accompagnait piller à son aise , mais ils rançonnèrent les villes à 10,000 et 20,000 piastres, et distribuèrent ensuite ces sommes entre ceux qui s'étaient rangés sous leurs bannières. Ils contraignirent le juge de Brusa, Haschimsade, a se rendre en députation auprès de la Porte. Le sultan ne put contenir sa colère en entendant les porposîtions
des rebelles. « Le roi de Pologne , dit-il , quoique mécréant, a pourtant aidé au dernier triomphe de la foi ; et ceux-ci , qui se prétendent orthodoxes et attachés à l'unité, par crainte de perdre leurs têtes, ont égaré tant de moslims dans leurs complots diaboliques! Si Abasa-Hasan n'ose pas venir jusqu'ici, qu'il s'en aille comme gouverneur à Bagdad, et disperse ces masses réunies ; re n'est pas maintenant le moment de déposer le vesir. Si l'on n'obéit pas à mes ordres , j'ai juré par le ciel d'exterminer tous les indociles; vous périrez aussi. Pour le moment, ce qni vous préserve, c'est l'inviolabilité attachée aux envoyés; retirez-vous.» Le chambellan Hasan-Aga, qui avait été expédié au grand vesir avec l'invitation d'Abasa- Hasan et la nouvelle de l'extension de l'insurrection , sur l'ordre même de Kœprili , fut immolé secrètement en route, de crainte qu'il ne se répandît dans le camp quelque bruit sur tous ces faits. Les janitschares qui se trouvaient auprès d'Abasa adressèrent à leur tour une députation au sultan pour demander la déposition du grand vesir, assurant qu'ils ne se mettraient pas en campagne avant cette satisfaction. Le sultan se prononça hautement comme soutien du grand vesir, et arrêta ainsi toutes les manœuvres des ennemis secrets de Kœprili qui désiraient mettre à profit cette occasion. Le fetwa souscrit par le mufti et par tous les ulémas, qui proscrivait les rebelles, fut transcrit en une infinité de copies et envoyé dans toutes les provinces. Le pascha de Diarbekr, Hurtesa-Pascha , avec tous les begs du Kurdistan et les troupes d'Erserum, reçut l'ordre de marcher contre A basa. Kenaan-Pascha fut chargé de garder Brusa ; le tschauschoghli Mohammed-Pascha dut veiller sur Modania. Konakdschi-Ali-Pascha, nommé gouverneur d'Anatoli, fut investi du commandement supérieur jusqu'à l'arrivée de Murtesa-Pascha ; l'ancien kaimakam de Constantinople.Sinan-Pascha, surnommé Kirkajak, dut protéger Skutari , où il éleva des retranchements et des batteries. D'autres mesures qui auraient été plus efficaces furent déjouées en partie par les intelligences secrètes de Kenaan-Pascha de Drusa avec les rebelles.
Kœprili agit selon le même esprit de po-
litique impitoyable contre leserdar de Crète, Deli-Husein, qui avait soutenu la guerre sainte pendant douze ans contre les Vénitiens, maintenu victorieusement le boulevard de la nouvelle conquête, la Canée, attaqué vaillamment Candie, étouffé la révolte, et déployé un courage si héroïque dans mille combats que <a gloire était répandue sur terre et sur mer. Sous le prétexte que Deli-Husein avait entassé des trésors et n'avait pas soumis Candie , Kœprili voulait se défaire d'uii personnage auquel le sceau de l'empire pouvait être adressé une deuxième fois. Ces plans étaient contrariés par les nombreux et puissants amis de Deli- Husein , à la cour et au ministère. Le chasinedar Ssolak-Mohammed , lié anciennement avec Deli-Husein , et nouvel ami de Kœprili, obtint de la Validé la vie de Deli- 11 use in. Le reis-efendi et Girrdschi-Kiaja, d'accord avec Ssolak, représentèrent au grand vesir que l'exécution d'un vesir ne pouvait avoir, lieu sans un fetwa et sur un simple soupçon. Kœprili fit demander par le reis-efendi le fetwa au mufti ; mais celuici pria qu'on le dispensât d'un tel acte , car il aurait à en répondre dans ce monde et dans l'autre. Le reis-efendi , pour sauver plus sûrement son ami, feignit d'entrer dans le plan de Kœprili, et, en lui rapportant la réponse du mufti, lui insinua d'envelopper Deli-Husein dans ses filets, en lui conférant une charge qui ne pourrait manquer de provoquer contre lui des accusateurs; qu'il fallait lui donner le grand amiralat, parce qu'alors les begs de la mer et les gouverneurs des îles s'empresseraient bien vite d'accourir à Constantinople , pour réclamer contre les exactions du kapudan-pascha.
C'est ainsi que Deli-Husein obtint le commandement général de la marine turque; en même temps le reis-efendi le prévint secrètement du piège qui lui était tendu, et Deli-Husein se mit sur ses gardes. Il lui fut d'autant plus facile de ne pas prêter le flanc aux attaques de ses ennemis, qu'étant revenu de Crète avec d'énormes richesse*, il n'avait besoin ni d'exactions ni de présents pour tenir une maison brillante. Il parait même qu'il refusa les riches présents en jeunes garçons, en drap et eu brillantes étoffes qui lui étaient offerts par les capitaines.