LIVRE LXV1U
phants, la Porte, pour soutenir son ancienne renommée de magnificence, fit rechercher dans toute l'Anatolie quatre-vingt-dix chevaux turkmaus de la plus grande beauté.
L'on adjoignit à l'ambassade l'un des plus savants muderris de l'empire, Nuuman- Efendi , comme juge du camp , et le célèbre poète Rahmi , originaire de Krîmée, en qualité d'historiographe. L'on réunit en môme temps les objets les plus rares et les plus riches pour être offerts eu présents. Kesrieli , après avoir reçu son audience de congé, partit muni de la ratification du traité et de cinq lettres de créance.
Vers le même temps, l'arrivée du chan de Krimée, Sélim-Girai, qui n'était point encore venu à Constantinople, donna lieu à de brillantes fêtes. Le prince fut comblé de présents ainsi que le sultan Mesud-Girai , le chazincdar et le schirinbeg Mahmud , et tous les grands dignitaires de l'empire s'empressèrent à l'en v i de donnerdes marques de la plus haute considération à Sélim-Girai. Quand il partit le sultan alla voir défiler le cortège ; le grand vesir, les ministres et les généraux raccompagnèrent jusqu'à la porte de la ville , et le reis-efendi l'escorta jusqu'à la métairie de la porte de Fer [ 9 février 1747 J. Presque à la même époque le prétendu fils du schah Husein, qui était parti en si grande pompe pour aller à la conquête du trône de Perse , revenait triste et abattu après avoir vu s'évanouir ses rêves de gloire. Quand avait éclaté la guerre, il s'était vu entouré de tous les honneurs dus à un prince souverain , il s'était dirigé vers les frontières de Perse suivi d'une armée formidable parce que le diwan se flattait que Ssafi-Mirza renverserait Nadir ; mais dès que l'usurpateur du trône de Perse eut imposé à la Porte une paix humiliante, le prétendant fut d'abord envoyé sous bonne garde à Karahiszar ( Scherki ) ; puu cette ville ouverte et trop près de la route ne paraissant pas être une prison assez sûre , on le renferma dans Samszun. Le chan persan Mirsa-Sam fut relégué successivement à Trabezun et à Tokat , puis consigné à Sinope.
Sur ces entrefaites l'aga des janitschares , Ibrahim -Pascha, fut nommé gouverneur d'Atdin,et le bostandschi-baschi sevitraisà la retraite ; dans leur remplacement on suivit l'ordre hiérarchique. Le premier eut poursuc-
TOM. m.
cesseur le kulkinja, et le second le chaszckiaga, lieutenant-général des bostandschis. L'on remplaça le kiaja-beg , le tschausch-baschi et le def teremini. Mohammed-Saïd dont l'importance , en raison de ses anciennes missions diplomatiques , excitait la jalousie du grand vesir. dut se contenter de ses anciennes fouctions de directeur des comptes, etlaisserprendreson rôle actuel autschausch baschi Esseïd-Abdi-Aga , qui lui-même vit passer son poste de maréchal de la cour à Mustafa , gardien du sceau du grand vesir Tschorli-Ali-Pascha tué à la bataille de Péterwardein. L'ancien mufti Pirisadc-Mohammed-Efendi et son gendre Osman-Mollah, de retour de La Mecque , furent autorisés à jouir àGallipoli de leurs pensions de retraite. Cette année vit mouriràl'agedequatre-vingt-treize ans, en grand renom de sainteté, Nureddin, scheich des scheichs , pour lequel le sultan avait la plus haute vénération. Cette perte rappelait la mort toute récente du scheich des nakschbendis, décédé le 8 février 1746, Mustafa-Risa-Efendi, surnommé Nedscharsade , traducteur de l'ouvrage persan : Compendiuut de. sainteté, et auteur de quatre recueils d'hymnes à la louange du Prophète.
Tandis que se préparait le traité avec la Perse, l'ambassadeur français Castellane et Bonneval avaient employé tous leurs efforts pour amener la Porte à une alliance offensive et défensive avec la France. Dans trois conférences secrètes. Castellane avait exposé au ministre ottoman son plan en dix articles que voici : 1° les plénipotentiaires de la Porte assisteront au congrès qui devra se réunir pour le rétablissement de la paix en Europe. 2* La France et la Porte s'engagent à réduire le grand-duc de Toscane à renoncer à la couronne impériale. 3° Le sultan restera en possession de ses conquêtes de Hongrie. 4° La guerre se poursuivra tant que le grand-duc n'aura pas renoncé à la couronne impériale. 5° Dans le traité avec le roi de France seront compris les alliés de ce souverain. 6° Nulle des parties contractantes ne pourra engager séparément de négociations avec le grand-duc de Toscane ou avec la reine de Hongrie (1). La nouvelle du
(1) I*c projet fst joint au K apport de Pcnk 1er. <Iatc du S frvricr 1746.
traité conclu à Dresde entre Marie- Thérèse et Frédéric II [ 29 juillet 1746 } arrêta ces négociations que l'ambassadeur Castellane tenta vainement de renouer Tannée suivante malgré l'appui qu'il trouva dans le kiaja-beg Said-Efendi et le mufti Hajatisade, tous deux dévoués à la France. Mohammed-Said agissait avec toute l'indécision de son caractère timide, et le mufu fut révoqué. Quant au reis-efendi , sa cupidité ne l'aveuglait pas sur les dangers que son concours dans les intrigues françaises aurait pu attirer sur sa tôte : d'ailleurs les ministres ottomans étaient persuadés que la France n'avait pas l'intention de poursuivre la guerre contre l'Autriche , et que dès-lors le poids de toute la lutte retomberait sur la Porte. Bonneval ne fut pas plus heureux dans ses tentatives pour lier plus étroitement la Prusse à l'empire ottoman , quoiqu'il eûïprofité du retour de Carlson pour insinuer au comte Podwils que la Porte désirait vivement le rétablissement de la correspond once entretenue jadis avec le feu roi Frédéric Guillaume K Le projet d'alliance avec l'Espagne rencontra un obstacle insurmontable dans la bulle des croisades au moyen de laquelle le roi catholique percevait chaque année des sommes considérables. Bonneval nourrissait toujours une haine implacable contre la cour impériale , dont il n'avait jamais pu tirer vingt-quatre mille cinq cents florins qu'il réclamait d'elle, de mémo que son fils naturel , le comte de Latour, échouait dans toutes ses réclamations d'indemnité pour des livres et des meubles enlevés à son père. Bonneval était en outre fort mécontent de sa position actuelle, parce qu'il ne touchait sa solde qu'avec beaucoup de difficulté; de son coté, le reisefendi ne se sentait pas disposé à lui faire compter de l'argent, sachant qu'il était pensionné pnr plusieurs puissances européennes (1). Te fut alors que l'aventurier songea en secret à retourner en France , et entra en négociation avec Pésalleurs , désigné pour succéder à Castellane. Désalleurs le chargea
(1) Caslellane écrivait au sujel de Jkmncval : Sa pension «slirrégulitrcniPiilpavOc, II- rois efendi «lit qu'il mange a\er. irois touches, comme pensionnaire du Sultan. d« la France, tt des L>cux-Siciles.
au nom du ministre français d'Argenson de pousser la Porte à un armement contre l'Autriche , et l'Hospital, ambassadeur de France à tapies, lui écrivit dans le même sens La lettre qui l'autorisait a rentrer en France lui fut remise déchiffrée par Peyssonel ; mais le lendemain il mourut d'un accès de goutte remontée , sans testament, laissant des dettes pour plus de dix bourses [ 23 mai 17V71, Son fils adoptif, qui se prétendait son fils naturel , le renégat Milanais Suleiman , âgé de quarante-cinq ans, le remplaça comme chef des bombardiers, de même qu'Ibrahim, fils du renégat hongrois Ibrahim, mort l'année précédente, avait succédé à son père dans la direction de l'imprimerie.
Bonneval aurait voulu que le nouveau ministre suédois Tessin laissât Carlson à Constantiuoplc; néanmoins celui-ci fut rappelé et remplacé par Cclsing, qui arriva d'abord comme chargé d'affaires, et reçut ensuite le titre de résident. L'ambassadeur anglais était alors Porter, auteur d'un opuscule sur le gouvernement turc , estimé autant que l'ouvrage composé sur le même sujet par Busincllo, alors secrétaire de la légation vénitienne à Constantinople. A cette époque le jésuite Borowski vint avec une suite de six personnes demander au nom de la Pologne le rétablissement des missions en Tatarie et la fondation d'un hospice à Syra. Il fut reçu avec distinction et obtint les fermans nécessaires pour accomplir les voyages qu'il désirait entreprendre. La Porte n'avait pas eu d'autres rapports diplomatiques avec la Pologne depuis la lettre écrite déni ans auparavant par le grand vesir à l'hetman Potocki au sujet d'armements de la Bussie contre l'Ukraine.
L'accueil si pompeux fait tout récemm* rm nu chan de Krimée devait, selon les ideesdo diwan, produire une certaine impression sur la Russie . disposée sans doute à plus d egards pour l'empire ottoman maintenant en paix avec la Perse. Le chan se plaignit que les Russes voulussent assujétir les populations de la Kabarta , déclarées indépendantes par le dernier traité, et les Zaporogues qui se trouvaient dans les mêmes conditions. Le résident Neplujcff en réfera à sa cour, ci proposa d'ailleurs do faire accréditer un consul russe auprès du chan ; mais on lui ri