LIVRE LUI
Pour cette fois les complots de Kœprili furent déjoués par l'adresse du reis-efendi , et le supplice de Deli-IIusciti fut ajourné taut que lui-même resta kapudan-paM-ha.
Ce qui peut servir à donner une idée du caractère implacable de Kœprili, c'est sa conduite envers l'ambassadeur français, de La Haye , et son Gis, de Vantclet. L'ambassadeur, accoutumé à des changements continuels de grand vesir avant Kœprili, avait pensé que l'administration de celui-ci ne serait pas de longue durée non plus; en conséquence, dans l'espoir de faire une économie, il s'était abstenu d'offrir le présent d'usage; quand plus tard il en Ht hommage, la colère de Kœprili avait été provoquée ; il n'était plus temps de l'étouffer ; il ne lui fallait qu'une occasion pour éclater ; elle se présenta quand un certain Vertamont , auquel le capitaine général vénitien de Candie avait confié des lettres en chiffres pour l'ambassadeur français et le secrétaire vénitien Ballarino, les livra perfidement au kaioaakara. Le secrétaire de l'ambassade de France, tremblant pour sa vie, sollicita de son chef l'autorisation de se cacher; de La Haye, qui se trouvait alors malade au lit , ne pouvant se rendre à Andrinople, où il était mandé , envoya de Vantclet, sou flls, qui répondit avec fierté aux reproches du grand vesir. Kœprili lui fit donner la bastonnade par des tschauchs , qui le jetèrent ensuite dans une tour de l'enceinte de la ville , en le maltraitant si rudement qu'ils lui cassèrent une dent; car, disait Kœprili, ce qui pouvait se souffrir de la part d'un ambassadeur était intolérable dans celui qu'il envoyait pour le représenter [avril 1658]. Le père vint à Andrinople, et se justifia du chiffre des lettres, dont la clé lui était inconnue; il fut arrêté aussi. Qaand Kœprili revint de la campagne de Transylvanie et qu'on lui parla des deux de La Haye, il joua l'étonnement et dit : a Est-ce qu'ils sont encore là ? » ce qui en d'autres termes voulait dire : ils peuvent être mis en liberté. Louis XIV chargea Blondel, son représentant à Berlin , d'aller faire une enquête sur la conduite de 1 ambassadeur, de présenter des notes au grand vesir et au sultan , et de réclamer satisfaction. Kœprili accorda une audience à l'envoyé, le lit asseoir sur un
| siège sans dossier, tandis que lui-même se tenait sur un sofa , se plaignit de la trahison de l'ambassadeur, qui avait entretenu une correspondance secrète avec les ennemis , et refusa l'audience auprès du sultan, sous le prétexte que cette présentation ne pouvait avoir lieu que pour les ambassadeurs officiels et non pour les diplomates chargés de missions spéciales. Blondel objecta que le devoir d'un médiateur exigeait le secret d'une correspondance, et que le Grand- Seigneur aurait pu tout au plus réclamer le rappel de l'ambassadeur, a Qu'il soit donc rappelé, répondit Kœprili, nous ne négocierons plus avec lui. » Dans la lettre au sultan le roi demandait comme satisfaction la déposition de Kœprili ; Blondel se garda bien de présenter une telle pièce au grand vesir , et, comme il ne trouva personne de l'entourage du sultan qui osât se charger de la transmettre au souverain , il dut se contenter de voir l'ambassadeur et son fils mis en liberté , et d'obtenir la permission de partir. Néanmoins, un bâtiment français chargé de marchandises turques ayant mis à la voile , les deux envoyés français furent incarcérés de nouveau , et il leur fallut acheter leur délivrance à prix d'argent (1).
Avant de suivre le sultan et son ministre en Asie contre les rebelles dont l'extermination devait assurer le grand vesirat de Kœprili, déjà cimenté par tant de sang, nous devons signaler la déposition ou le supplice de quelques personnages immolés à la politique du régulateur de l'empire, et la mort naturelle de quelques hommes célèbres qui, depuis les vingt dernières années, étaient l'honneur de la littérature ottomane. Le kapudan-pascha Topal-Mohammed, qui jadis s'était signalé par la reprise de Lemnos, n'en dut pas moins abandonner sa place au tschauschsade Mohammed-Pascha , parce qu'il avait refusé de se rendre à l'invitation de Kœprili, qui l'appelait aux Dardanelles. Dans un moment où le souvenir de ses exploits de Lemnos était encore tout récent, on ne jugea pas prudent de le mettre à mort , et son supplice fut ajourné. Le kislaraga Dilawer, qui portait ombrage au grand vesir, eut pour suc-
(1) flassao, 1. il, p. 208-211.
cesseur auprès du sultan le trésorier Ssolak-Mohammed , et fut envoyé en Égypte | décembre 1657]. Le poste de chasinedar fut conféré au muszahib Schahin , qui luimême fut remplacé par Ali-Aga [janvier 1658]. Le grand fauconnier Ibrahim fut envoyé comme sandschakbeg à Rafla , et son successeur Suleiman , au bout de quelques jours, quitta aussi le palais pour se rendre à Erlau. Le chef de la chambre intérieure , le Franc Mohammed-Aga, «'étant permis en présence du sultan de blâmer en termes peu mesurés les impôts extraordinaires, tomba aussi dans la disgrâce et dut changer sa place contre celle du chasinedar , qui approchait de moins prés la personne du souverain; néanmoins , bientôt après il devînt kapuaga . Le précédent aga des janitschares Ali , auquel était attribué la responsabilité de la dernière insurrection des janitschares , à Knmuldschina, sur la route des Dardanelles à Andrinople , eipia ce tort de sa vie. Quelque temps après, chaque nuit étaient étranglés trente à quarante janitschares que l'on jetait ensuite dans laTundscha. Le collecteur des impôts en Morée, Abdi-Pascha, qui avait été jadis protégé par le defterdar Morali contre les plaiutes des contribuables , et plus tard, sous Ipschir, avait été préféré à Mohammed-Kœprili comme gouverneur de Morée, et maintenant s'était rendu à Andrinople dans l'espoir d'obtenir une place, porta la peine de tous ces torts et fut mis à mort. Nakkasch-Ali, sipahi volontaire , qui jadis avait obtenu la charge de juge du marché à Gonstantinople, mais qui, mis à la retraite depuis quelque temps, sollicitait tour à tour l'inspection de la douane et le poste d'aga des Turkmans, se conjura avec quelques sipahis pour lassassinat du grand vesir, comme le meilleur moyen de le conduire à l'accomplissement de ses désirs. Se croyant sûr de son affaire , il s'écria hautement : a Nous n'avons pas besoin d'un grand vesir aussi sanguinaire ; que celui qui veut en délivrer le monde se joigne à moi. » Quelques centaines de turbulents s'attroupèrent aussitôt ; mais l'aga des janitschares et le kulkiaja les dispersèrent, et amenèrent Nakkasch-Ali avec cinq de ses compagnons dans la tente du grand vesir. Le général des silihdares , protecteur secret de Nakkasch-
Ali , demanda qu'on le confiât à sa garde ; mais le kulkiaja ne s'en dessaisit pas , et le même jour les prisonniers furent exécutés. L'ancien kaimakam Kœr-Husein, qui récemment avait été nommé serdar en Crète, à la place de Deli-Husein , et se disposait à se rendre à sa destination , avait vu plusieurs fois Makkasch-Ali en secret , et il n'y avait pas à douter qu'il n'eût été d'intelligence avec lui ; on lui adressa l'ordre de partir sans relard, et son châtiment fut ajourné à un autre temps. En ce moment on frappa enfin sur l'ancien gouverneur de Damas, Siawusch-Mustafa , épargné jusqu'alors par égard pour l'honneur du sultan. Après une assez longue hésitation , Siawusch avait enfin paru à Andrinople , et le grand vesir, avec sa profonde dissimulation, lui avait montré le plus gracieux visage. Grand maître en l'art de feindre, Kœprili savait si bien en imposer à ceux qui l'entouraient que nul d'entre eux ne pouvait savoir si son amitié était réelle ou apparente seulement; et il avait pour principe (1) que la colère et l'insulte sont inutiles et souvent dangereuses pour le possesseur du pouvoir, que les ministres investis de l'autorité doivent se garder de la précipitation, et que pour porter plus sûrement ses coups il faut savoir endormir ses victimes.
Parmi les écrivainsdistingués morts depuis l'avènement du sultan Ibrahim , les plus fameux sont le calligraphie et poète Dschewri, le poète et philosophe Riasi , le mufti historien Asis-Efendi, et l'historien encyclopédiste Katibtschelebi - Hadschi - Chalfa. Dschewri a écrit un traité rimé sur les logogri plies, un autre sur les médicaments simples , et un troisième sur les prophéties astrologiques. Riasi , qui suivit la carrière judiciaire, et finit par être investi de la charge de juge du Kaire, est auteur de biographies de poètes, d'un recueil de proverbes persans, d'un livre de présents, d'un diwan et d'une traduction abrégée des vies des hommes célèbres par Ibn - Challikan. Déjà plusieurs fois il a été question dans
(1) Il s'ouvrit sur ce point devant le maître des requêtes VVedschihi , d'après la déposition orale doquel parle Naima, I. u , p. 653.