LIVRE LXIX
rencontré par hasard deux pots remplis de monnaies d'or à l'empreinte des Abbasites, grandes et petites , an nombre de trois mille quatre cent cinquante-quatre , pesant ensemble quatre mille neuf cent soixante-dix drachmes, ce qui, au titre de 10 ducats pour onze drachmes, donnait 4523 ducats. Le gouverneur favorisa le bruit populaire qui grossissait fabuleusement tant de richesses et remplissait les caisses publiques ; et pendant quelque temps l'attention fut détournée des affaires de l'Arabie. Afin d'effacer entièrement les tristes impressions , le sultan destina un magnifique présent pour décorer la sainte maison de la Kaaba. Plus la nouvelle doctrine se montrait hostile à la pompe extérieure du culte , plus il fallait orner le sanctuaire vers lequel se tournent tous les moslimsdans leurs prières , £blouir les vrais croyants par l'éclat des pierres précieuses. Le kiaja de la trésorerie et le secrétaire du kislaraga, chargés du transport de la nouvelle couverture de la Kaaba , durent en même temps aller déposer les magnifiques ornements de pierreries dont les vives étincelles feraient rivaliser la Kaaba avec son modèle idéal , le tabernacle de rubis qui brille au haut des cieux. A Constantinople, Mahmud fonda une seconde bibliothèque , et attacha à la mosquée du sultan Mohammed II dix lecteurs pour l'explication des traditions de Bochara. A cette époque il y eut plusieurs mutations dans les vesirs : Abdi-Aga, récemment nommé kiaja, et le grand écuyer Torak Mohammed -Beg, décorés des trois queues de cheval, reçurent, le premier le sandschak deTirhala, le second celui de Karamanie. L'hospodar de Moldavie , Constantin Maurocordato, fut déposé et banni à Ténédos sous le prétexte qu'il aurait laissé voir par les vices de son administration son mécontentement du dernier échange des principautés, mais en réalité parce qu'à l'occasion des fêtes du Bairam il n'avait pas fait des avances assez considérables aux employés du sérail. Sa place fut donnée à Constantin Rakoviza, fils du vieux Michel Rakoviza qui deux fois avait occupé le trône princier de Valachie , et trois fois celui de Moldavie [ août 17W ]. Un événement plus grave fut la déposition du mufti , du savant Esaad-Efendi , obtenue par le grand vesir,
TOM III
et qui bientôt entratna celle du ministre suprême , parce que l'opinion publique ne lui pardonna pas la chute d'Esaad. Lors de sa nomination au premier poste de l'état, le chatti-schérif rendu à cette occasion avait accusé la négligence de son prédécesseur dans l'entretien des places frontières. L'administration d'Esscid-Abdullah se distingua par la douceur et la tolérance ; il y eut alors suspension complète d'exécutions, et si l'on excepte quelques falsificateurs d'ordres du sultan pris sur le fait, pas un sujet ne subit la peine capitale. Le nouveau grand vesir Mohammed-Emin, surnommé Diwitdar (qui tient l'écritoire ), avait rempli les fonctions de ce titre, sous Ahmed III, auprès du grand vesir Ibrahim-Pascha , et s'était uni à la fille du tout-puissant kiaja Mohammed. Depuis il avait été successivement président des chambres de finances, intendant de l'arsenal , de la ville, des comptes ; maintenant il quittait la place de ministre de l'intérieur pour recevoir la seconde de l'empire. Son père était Mohammed Pascha-Aschdschisade, c'est-à-dire le fils du cuisinier, qui dans le soulèvement des Arabes à Baszraet Kawarna avait rendu de si importants services. La dignité de mufti fut conférée au grand juge de Rumili , Mohammed-Said.
Dix jours avant la déposition du grand vesir, il y avait eu pendant quatre heures une éclipse de lune, et ce sinistre présage fut considéré comme rempli par cette disparition de la lune de l'empire, dont l'éclat est emprunté au sultan qui en est le soleil. Les esprits du peuple furent encore plus agités quand, le cinquième jour après la déposition, apparut une éclipse de soleil ; alors on crut voir dans ce signe céleste une menace pour le sultan lui-même. Les alarmes devinrent si vives que la police de la capitale reçut ordre de veiller activement au maintien de la tranquillité publique , et fit étrangler plusieurs astrologues qui jetaient le trouble sur la terre par leurs interprétations de la marche des astres. En même temps il fut enjoint à l'astronome de la cour de ne plus désormais joindre à l'annonce des éclipses de lune ou de soleil des observations qui pouvaient provoquer des bruits inquiétants : mais la superstition populaire trouva un nouvel aliment dans le grand incendie qui
éclata à Constantinople quatre semaines après, et dans lequel on vit In confirmation du présage dont on s'était effrayé [ 3 février 1750 ]. Dans l'espace de trois heures le feu dévora six mille six cent soixante-sept maisons, entre autres l'habitation de l'ns^i des janitschares. Le sultan envoya aussitôt 80 bourses d'argent pour la reconstruction d'un nouvel édifice qui s'éleva rapidement. Dixhuit jours après, les flammes détruisirent l'habitation du mufti Said, qui perdit alors ses effets les plus précieux , a la grande satisfaction des janitschares, ses ennemis déclarés. Aussi pensa-t-on que la malveillance était pour quelque chose dans ce désastre. De graves soupçons s'élevèrent aussi à l'occasion de l'incendie qui deux mois plus tard frappa de consternation le marché aux Armes. Au premier cri d'alarme le sultan envoya au grand vesir et à l'aga des janitschares l'ordre d'occuper, avec un corps de troupes suffisant, les deux rues aboutissant au marché, de crainte que le peuple ne se ruAt sur les nombreux magasins de ce quartier, qui pouvait armer quarante raille hommes. On fit en sorte que rien ne fût dérobé aux flammes, afin d'assurer la tranquillité de la capitale. De l'argent fut distribué aux janitschares, et, pour apaiser les murmures du peuple , le grand vesir destitua l'aga Guldsche-Musta fa, sous le prétexte qu'il s'était montré trop dur dans les tristes circonstances dont on sortait. On le flétrit du nom de l'aga incendiaire ; ses fonctions passèrent au kulkiaja hsseid-Ahmed-Aga. Peu satisfait de relever tant de ruines , le sultan fit continuer l'écluse pour l'aqueduc de Topchane, et construire un palais impérial à la porte des Canons , sur l'emplacement destiné quelques années auparavant à recevoir une maison de plaisance. Des inscriptions en style ambitieux élevaient la gloire de Mahmud au-dessus de celle d'Alexandre a deux cornes et de Chisr , le gardien de la Source de Vie. Dans le cours de cette année fut lancé à la mer un nouveau bâtiment à trois ponts, qui reçut le nom de Courrier de la victoire. Mahmud avait un goût prononcé pour !es constructions en tout genre ; mais ce qu'il nimait par-dessus tout, c'étaient les présents que lui offraient les ambassadeurs des puissances étrangère s. Tout récemmen
la cour d'Autriche lui en avait adressé de magnifiques ; les envoyés de Tunis et d'Alger lui avaient remis des fusils, des pistolets, des peaux de tigre et de léopard , des lions et des léopards vivants , des chapelets de corail , des tapis , des esclaves chrétiens, des nègres eunuques; Jusuf , secrétaire de l'ambassadeur ottoman , Salim de Trébisonde, mort en revenant de l'Inde , apporta de la part du grand mogol Nasireddin-Mohammed- Pascha , et de son nisamul-mulk des lettres amicales et de magnifiques offrandes destinées à servir de gages d'une bienveillance réciproque , plutôt qu'à resserrer les liens d'une alliance politique : car l'union eotre le sultan et le Grand-Mogol était moins nécessaire depuis que , par suite de la mort de Nadir-Schah, la Perse servait de champ de bataille à sept prétendants qui se disputaient ce malheureux pays. Tahmas et son fils Héraclius, maîtres de Tiflis et de Kacheli, luttaient contre le chan des tribus de Dschowanschi et de Saridscheli-Penab , pour la possession de la Géorgie. Bachili Mohammed-Chan, l'efschare, marcha de Keroi contre Eriwan, qu'il assiégea; mais il fat repoussé par les chans du canton avec l'assistance des princes de Géorgie , Tahmas et Héraclius , vit la désolation s'étendre sur Kemi , puis se retira sur l'Arpalschai vers Schuregil , et ravagea le territoire des tribus d'Irmelu et de Taschanlar. Le chan de Rumije assiégea Tébris pour venger la mort de son frère. Cependant Asad Chan , l'afghan, s'emparait de Rumije , et prétendait établir son pouvoir sur Ardelan et Mégri. Au centre du royaume était Ali-Kuli-Chan, neveu de Nadir-Schah, qui, sous le nom d'Aadil- Schah , avait envoyé Abdulkerim en ambassade à Constantinople, avait succombé sons les coups de son frère Ibrahim, qui luimême s'était vu abattre par les troupes de Schahroch, successeur désigné de Nadir- Schah. Contre Schahroch s'était levé Seid- Mohammed , fils d'une fille du schah Suleiman,qui renversa ce prince, et lai fit crever les yeux. Mais lui-même subit un cruel supplice par les ordres de son vainqueur Jasuf- Chan-Dschan, qui replaça Schahroch sur le trône. Les habitants du Chorasan étaient divisés en deux partis dont l'un tenait pour Schahroch , l'autre pour Ismail-Mirsa , issu