LIVRE LXIX
également d'une fille du schah Hosein. Contre Isroail se révoltèrent Ssali-Chan , Ali- Knli-Chan, Ibrahim, Schahroch, Seid-Mohammed, Ismail - Mirsa-Ssalih et plusieurs autres encore dont il sera question plus loin, prétendant tous à un pouvoir indépendant et absolu. Dans cette effroyable confusion , les habitants de Tébris s'adressèrent à la Porte en la suppliant de les recevoir an nombre de ses sujets , et Mastafa-Chan , l'ancien ambassadeur de Nadir-Schah , qui venait d'obtenir la permission de revenir de Bagdad, écrivit à Constantinople pour demander des secours afin de conquérir les territoires de Kermanschahan , Hamadan , Iszfahan, Kaswin, qu'il voulait administrer en qualité de chan , sous la souveraineté ottomane, en payant les mêmes tributs offerts jadis à la Perse pour ces contrées. Fidèle à son système pacifique , la Porte rejeta ces deux demandes.
Parmi plusieurs mutations dans les gouvernements et les hauts emplois, il faut remarquer la déposition du kapudan-pascha Schehsuwarsade-Mustafa , que remplaça Elhadsch-Ebubekr-Pascha , le plus riche des vesirs, et celle du mufti, auquel succéda Murtesa-Efendi. Le chatti-schérif du sultan au mufti, sur la collation des emplois aux plus dignes, renferme le blâme tacite des procédés de son prédécesseur, expose les causes de sa destitution et commence par ces paroles du Koran : <r Dis, n'y a-t-il aucune distinction à faire entre ceux qui savent quelque chose et ceux qui ne savent rien? »
Les ministres européens près de la Porte étaient les mêmes qu'au moment du renouvellement de la paix avec la Russie, à l'exception du nouvel ambassadeur hollandais Hochepied , et du bayle vénitien , le cavalier Lezze, qui était venu remplacer Veniero [janvier 1749]. La paix d'Aix-la-Chapelle avait ramené le calme en Europe sans pourtant déterminer un changement dans la politique des puissances belligérantes, dont les ministres continuaient toujours à représenter chacun à la Porte les événements sous l'aspect le plus favorable à sa cour. La Porte . à l'instigation du reis-efendi Mustafa. avait jadis offert sa médiation ; mais n'ayant vu sa proposition accueillie d'aucun côté , elle se consola de la continuation de la guerre entre
les infidèles, d'après ces maximes rappelées par l'historiographe de l'empire à l'occasion du traité de paix d'Aix-la Chapelle : «Dieu donna au chien la puissance sur le cochon. Quand un infidèle est tué , il y a profit pour l'islam; les infidèles ne forment qu'un peuple : que Dieu les condamne tous à la ruine ! a Connaissant ces principes du droit public desHoslims, l'ambassadeur français Desalleurs et l'envoyé de Suéde Celsing n'en travaillaient pas moins avec la plus grande ardeur à une alliance entre la Porte et la Prusse ; mais il leur fallut renoncer à tout espoir de succès quand la Porte déclara par une note écrite qu'elle n'avait nullement l'intention de conclure un traité avec la Prusse. L'intervention de la France è Malte, pour la restitution de la galère enlevée par des esclaves révoltés, mérita une lettre courtoise du gouvernement turc au comte de Puysieux [ juin 1750 ]. Pour faire accueillir ses propositions et ses plans dans le sérail , Desalleurs se servait surtout du mufti Esaad et de Suleiman-Aga, trésorier du kislaraga, qui avait de l'autorité dans le palais ; dans le harem de ce dernier, se trouvait une favorite qui visitait l'épouse de Desalleurs et mangeait quelquefois à l'hôtel de l'ambassade. Un médecin français, Bellet, qui avait apporté une lettre du roi de France au sultan avec une cassette de bijous d'une valeur de 12,000 ducats , essaya d'abord de négocier sans l'ambassadeur un traité de commerce et d'alliance avec la France et la Prusse; mais il échoua dans ses tentatives. Desalleurs et Celsing ne cessaient de provoquer l'attention de la Porte sur la ligue de Hanovre et sur les projets de la Russie tendant à l'assujettissement de la Suède et de tout le Nord ; ils appelaient le gouvernement turc à intervenir dans les affaires du Nord. L'ambassadeur anglais, au contraire, etl'internonce impérial faisaient observer qu'il n'y avait pas lieu à intervention tant que n'éclataient pas d'hostilités : le reis-efendi déclara donc au ministre suédois que la Suède pouvait s'accommoder avec la Russie. L'année précédente, le comte Tessio avait écrit au grand vesir pour lui notifier le mariage du prince royal, et en avait reçu la réponse la plus affectueuse. Le représentant de Naples, comte Lndolf, avait pour instruction de se pincer aussi sous l appui
de l'ambassadeur français : par suite du traité d'amitié conclu avec la Porte, Naples s'efforçait d'arriver à un traité de garantie à l'égard des Barbaresques. Les frais de la négociation furent évalués à un demi-million de piastres, ce qui était bien au-dessous des dommages causés annuellement à la marine napolitaine par les pirates africains. Les relations de la Pologne avec la Porte se réduisirent dans les dernières années à une lettre du roi au grand vesir , pour intercéder en faveur de l'ancien kalgha ta tare, qui s'était réfugié en Pologne, et dont il a déjà été question. L'hetman appuya par une lettre la tentative du serasker tatare de Budschak pour engager des relations avec le roi de Prusse. Les agents français Issards et Casterin manœuvraient pour enflammer la haine que s'était attirée la famille Czartorj>ki, soulever les magnats polonais contre le roi, et, en cas de vacance du trône, y pousser le prince do Conli à l'aide d'une confédération [mai 17ô0]. Le résident russe Neplujcff protesta de nouveau auprès de la Porte que la Russie ne désirait pas une seule parcelle du territoire de Suède; mais qu'en vertu de l'article VII du traité d'Abo, elle ne pouvait non plus souffrir que la forme du gouv ernement fût changée dans ce royaume. Quant aux affaires de Tatarie , sur la demande du chan Sélim-Girai dans son voyage àConsiantinople. le grand vesir avait écrit au rhancelier impérial, comte Bestucheff, et une note avait été adressée relativement aux mouvements d'un émissaire russe qui s'était glissé dans la Kabartai, pour y provoquer le peuple à la révolte. Le résident Neplujeff mourut à Constantinople comme son prédécesseur Wischuiakoff, et Penkler se chargea pour la seconde fois de la direction des affaires de la Russie près de la Porte ; pour sa propre cour, il suivit des négociations avec les députés d'Alger et de Tunis, afin défaire comprendre Nieuport et Ostendc dans les conventions conclues l'année précédente avec les États barbaresques, au nom de l'empereur, du grand-duc de Toscane, auxquelles avaient été rattachées aussi Trieste , Fiume, Buccari et Zcng. En conséquence, le grand vesir écrivit au dey et aux odschaks d'Alger , Tunis et Tripoli ; les Barbaresques se rendirent à la demande du grand vesir,
et comprirent les deux ports désignés dans le traité. Pour les trois conventions heureusement conclues le reis-efendi reçut 2,000 ducats, le commissaire Ssunkor-Ali 1,000 , le kapudan-pascha 1,000, l'interprète de la Porte, Callimachi . 500. Penkler fit occuper les consulats impériaux dans le Levant. A Vienne se trouvait l'envoyé de Tripoli, Hasan-Efendi , defterdar de l'odschak ou ministre des finances ; il avait apporté des présents fort mesquins afin d'en provoquer de considérables, qu'il obtint en effet. Jamais les ministres européens n'avaient été aussi prodigues d'offrandes à la Porte que dans cette époque , où le succès de chaque demande était acheté régulièrement du grand vesir, du reis-efendi et de l'interprète. En outre, il était passé en coutume que, dans les fêtes données ou reçues par le sultan, les ministres européens envoyassent au sérail des bouquets de fleurs et des fruits confits, et le sultan ou le kislaraga adressait des compliments à celui qui avait offert les produits les plus brillants.
Si les représentants des puissances européennes recherchaient les suffrages du sultan ou du kislaraga, on peut croire à l'exaltation des janitscharesquandeux-mêmesse voyaient l'objet de quelque faveur du maître ; quel* ques exemples vont servir en même temps à faire connaître les usages du pays. En inaugurant les nouvelles casernes des janitschares , Suleiman-le-Législateur avait établi une règle invariable, que toutes les fois qu'il passerait devant les vieilles casernes , situées en face de la mosquée des princes, le colonel du soixante-unième régiment lui présenterait une tasse de sorbet , et que le wekilchardsch ( administrateur ) du même corps en offrirait une autre au kislaraga ; le sultan rendait toujours sa tasse pleine de ducats. Mahmud Pr chargea le reis-efendi de porter solennellement à l'état-major des janitschares , assemblé à la porte de l'aga , un chattischérif où il était dit que , toutes les fois que le sultan passerait devant le palais de l'aga des janitschares, le kulkiaja devrait loi apporter une tasse remplie de sorbet, qui serait présentée par l'aga ; quant au kislaraga , la tasse apportée par le sagardschi-baschi lui serait offerte par le Ssamszundschibaschi ; une autre disposition ordonnait que
le grand vesir fût servi d'abord par le kiajajerî , pois par le kulkiaja. Toos les tschauschs et les procureurs des janitschares allèrent an-devant du reis-efendi , chargé da chaltischérif, jusqu'à la mosquée du sultan Suleimnn ; les lieutenants-généraux et le maître des revues l'attendirent devant la porte et l'accompagnèrent ensuite dans la salle du diwan de l'aga. Là . l'ordonnance fut lue , après quoi l'imam du corps appela , suivant la coutume, les bénédictions du Ciel. Le sultan commençai! par de grands éloges , qui offrent un contraste frappant avec les malédictions consignées dans un chatti-schérif rendu soixante ans plus tard par le souverain aujourd'hui régnant. Voici les expressions de Mahmnd Ier (1) : « Les janitschares de ma Sublime-Porte forment un corps de champions de la foi , sur lesquels reposent la bénédiction de l'ombre de Dieu et le regard des hommes pieux ; tous les soins consacrés à rehausser leur dignité et leur considération garantissent un bonheur temporel et éternel. Comme officiers et soldats, mes serviteurs en paix et en guerre, ont déployé on zèle ardent et utile , qu'ils ont mérité ainsi ma satisfaction impériale , mon affection intime et profonde leur est acquise , et mes nombreuses faveurs s'appliqueront sans cesse à les élever , à augmenter leur dignité et leur considération. » Peu de temps après , une partie des vieilles casernes des janitschares furent consumées dans un incendie qui en dix heures dévora trois mille maisons. Les janitschares étaient alors divisés en cent quatre-vingt-dix-neuf chambrées ou régiments, dont cent étaient appelés dschemaats , soixante -un buluks, trente - quatre segbans, et quatre ssolaks ; il n'y en avait que vingt-six logées dans les vieilles casernes, cent soixante-treize occupaient les nouvelles. Toutefois il fallut se procurer de suite les sommes nécessaires à la reconstruction des bâtiments incendiés, afln de prévenir le mécontentement des troupes , peut-être môme une insurrection. Dans l'incendie de 1693 , quatre-vingt-treize chambrées seulement avaient été détruites, et les événements de la
(1) De l'histoire de* janitschares, imprimée à CoMtantinople.