LIVRE LUI
cette histoire de Karatschelebi-Abdulasis- Efendi , cet ambitieux et fanatique kadiasker parvenu ensuite à la première dignité de la loi : outre le trailé de droit présenté au sultan , il a laissé deux ouvrages historiques, qui lui assignent un rang élevé parmi les annalistesottomans; le premier, une histoire universelle d'après l'ordre chronologique, intitulée le Jardin des juste*, où les mots tiennent plus de place que les faits; le second est la continuation du premier ; c'est un résumé de l'histoire de l'empire ottoman, depuis le renversement d'Ibrahim jusqu'à sept semaines avant la mort de l'auteur. Dans ses écrits il parle toujours avec une emphase extraordinaire de lui-même, et montre une haine passionnée contre tous les aspirants à la place de mufti, surtout contre le petit-fils du grand Chodscha-Seadeddin, dont la fortune, l'influence et la renommée poussaient jusqu'à la frénésie les sentiments de basse et mesquine envie d'Asis-Efendi. Aussi sa plume lui fit-elle autant d'ennemis qu'il en avait provoqués par sa langue acérée. Sa vanité seule et son amour pour le luxe donnèrent lieu à mille propos accusateurs. Ainsi l'hiver il vetissait une troupe de beaux jeunes garçons, ses serviteurs, de bogadin indien à fleurs, avec des ceintures de châles de Cachemire ; l'été, il leur faisait porter les plus fins tissus de mousseline coupés à la mode de la Krimée, serrés par des ceintures d'or. Dans les jours où la température était douce , ces beaux mignons se vôtissaient de robes blanches de lin , sans porter de pantalon ; les robes largement ouvertes sur la poitrine étaient garnies de boutons ou agrafes d'or, afin de pouvoir se fermer à l'occasion. Le paisible et modeste officier des comptes Katibtschelebi, célèbre sous le nom de Hadschi-Chalfa , ne visa point à tout cet éclat, ne poursuivit pas la carrière inquiète de l'ambition; il quitta ce monde sans bruit, mais en laissant le renom d'un savant encyclopédiste, d'un historien impartial (i). Fils d'un sipahi , en 1029 il avait été appelé comme schagird (apprenti) à la chancellerie des secrétaires d'état, avait assisté en cette
(1) Mort dans le mois de silhidsche 1068 (7 septembre 1658;.
qualité aux campagnes d'Hamadan et de Bagdad contre les Persans, puis è Constantinople il suivit les leçons de Kasisade; ensuite, sous le grand vesirat de Mohammed au gros talon , pendant que les troupes étaient dans leurs quartiers d'hiver d'Alep , il alla visiter les saints lieux de Médine et de la Mecque, ce qui lut fit donner le surnom d'Hadscht (pèlerin); enfin, en 1635, il se trouva au siège de Bagdad. Dès-lors il commença par des études ardentes et obstinées à lutter contre l'ignorance. 11 écouta les principaux professeurs de la capitale, et, après être resté dix années appliqué purement aux sciences des langues et des lois , de la logique et de la rhétorique, de l'exégèse et de la tradition, il se tourna vers l'étude des mathématiques et de la géographie, où l'avait poussé surtout la guerre de Crète. Enfin, se sentant malade , il s'attacha à la médecine et à l'intelligence du sens secret des caractères et du nom de Dieu. Ses trente années d'étude produisirent quatorze excellents ouvrages : les trois meilleurs traités de géographie des Turcs, 1° une description du petit Atlas, sous le titre de Réflexions de la lumière, 2° le spectacle du monde , renfermant la description de l'Asie, 3° une description de la Turquie d'Europe(l ) ; cinq des principaux ouvrages historiques des Ottomans , dont deux sous le titre de Feslike : le premier en arabe, contenant l'histoire universelle depuis la création jusqu'à trois années avant la mort de l'auteur ; le second en turc, depuis Tan 1,000 de l'Hégire poussé jusqu'au même moment que l'autre, et qui nous a servi de guide pendant soixante aunées ? une histoire des guerres maritimes des Ottomans; une histoire de Constantinople , et les tables chronologiques si précieuses pour la fixation des dates, quoique ça et là elles exigent quelques rectifications ; un recueil de fetwas, deux traités dogmatiques, un opuscule sur la statistique , un autre sur la philologie, enfin le grand dictionnaire bibliographique et encyclopédique intitulé : le Nom des Livres et des Sciences.
A la nouvelle de l'insurrection d'Asie , le
(1) Rumili et Bosra, traduit par Jos. de Hammer; Vienne > 181 i.
grand vesir avait été invité à se rendre en toute hâte a Andrinople ; et il fit son entrée solennelle dans cette ville dix jours après que les étendards impériaux eurent été plantés en face de Constantinople , vingt jours après son départ de Jenœ. Le 19 octobre 1658, un conseil fut tenu en présence du sultan , qui , siégeant dans la tente impériale, parla ainsi aux officiers des troupes assemblés : « Mes serviteurs, A basa le maudit n'obéit pas à mes ordres souverains; en arrêtant cette années nos succès et prêtant des secours aux infidèles, il a manifesté sou esprit de rébellion ; maintenant avec une troupe de misérables il ravage l'Anatoli; je pars pour lui faire la guerre, et j'espère que vous marcherez avec moi. Vous mettrez-vous de tout cœur en mouvement? » Un vivat sortit de toutes les bouches à la fois, et tous protestèrent unanimement qu'ils allaient consacrer leurs têtes et leurs èmes à cette expédition, et qu'ils ne remettraient pas le sabre dans le fourreau avant d'avoir châtié les rebelles; ils demandèrent seulement que le padischah daignât accorder le pardon aux Mpallis et aux janitschares qui se trouvaient auprès des rebelles, et recevoir en grâce ceux qui reviendraient à lui; mais que les obstinés fussent exterminés. Cette prière fut gracieusement accueillie, puis exaucée. Alors le sagardschi-baschi, auqucflegrand vesir avait fait la leçon, s'avança avec quelques-uns des plus vieux janitschares, et dit : « Comment donc considérer la mort de ceux qui périront dans cette lutte contre des Musulmans, qui , ainsi que nous , récitent cinq fois la prière?» A l'instant on fit la lecture publique des felwas rigoureux rendus par le mufti Bolewi, qui déclarait légale et légitime la mort infligée à des rebelles contre le sultan (1). Trois jours après, la Validé partit pour Constantinople et fut suivie le lendemain par le sultan. On vit arriver de Syrie le bostandschiqui avait porté à Sochle-Mahmud-Pascha sa nomination au gouvernement d'Alep, mais n'avait pu entrer dans cette ville, où commandait le gendre d' A basa
(1) Naima. I. n,p. 079, d Mohainmecl-Chalife, fol. 84 ; Wedscbibi s f-i. PS ; Subdet, fol. 121 et Miiv.
Hamamdschioghli ; le bostandschi eut l'imprudence de laisser entendre devant le kislaraga , puis devant Kœprili lui-même que I Asie-Mineure était perdue, etqu'iln'yavait point de repos à espérer tant que le grand vesir ne serait pas changé. Kœprili lit un signe au tschauschbaschi , et la tête du bostandschi fut abattue devant la tente. Après une marche de dix-sept jours le sultan campa devant Constantinople , à Daudpascha. Aux Eaux douces les troupes reçurent leur solde et furent passées en revue ; on effaça des rôles les noms de tous les hommes qui n'étaient pas présents. Huit jours après, le sultan se transporta à Skutari. Les gouvernements de Damas, Siwas, Karamanie, Anatoli , Angora , dont les paschas se trouvaient avec les rebelles , furent conférés de nouveau. A Skutari , Jusuf-Pascha était revêtu de l'autorité de serdar. Kutahije s'était défendue deux mois contre le chef de rebelles Dschan-Mirsa-Pascha, qui l'assiégeait avec quatre mille segbans et ssaridsches. Hasan-Pascha avait pénétré heureusement dans Angora, où il avait tué quatre-vingts segbans ; le mutcsellim du pascha légitime d'Alep Sochle-Mahmud, en répandant des exemplaires du fetwa rendu contre les rebelles et invoquant l'appui des (idèles sujets, était parvenu à se faire admettre dans la ville , et les habitants avaient jeté hors de leurs murailles le gendre d' A basa ainsi que quelques milliers de segbans (1). Abasa luimême avait campé à Aiuegœl, à cinq marches seulement de Constantinople, puis s'était dirigé vers Eskischchr, indiqué comme point de réunion pour ses troupes. Le beglcrbeg d'Anatoli Konakdschi-Ali-Pascha, qui gardait le canton de Nicce, fut attaqué brusquement par lavant-garde d'Abasa , et complètement défait. Murtesa-Pascha, investi du commandement supérieur contre les rebelles, se tenait à Konia. Lorsqu'arriva au camp d'Abasa la nouvelle du dénombrement des troupes fait aux Eaux douces, ce chef conçut le projet d'envoyer en ce lieu cinq mille sipahis, qui revenant sous une apparence de repentir aux étendards du sultan, se mêleraient parmi leurs camarades, les gagne-
(1) Naima, 1. n, p. 675,