LIVRE LXX
Avènement du sultan osman m. — déposition du mufti et du grand vesir. — la
GLACE COUVRE LA MER . — ALI HEKKIMSADB, PUIS NAILI, GRANDS VESIRS. — GROSSIÈRETÉ DU RBIS-EFENDI. — INCENDIE. — EXÉCUTION DU GRAND VESIR ALI. — ENVOYÉS D' Al TRICHE. DE RUSSIE, DE POLOGNE, D'ANGLETERRE. — NÉGOCIATEUR PRUSSIEN. — LA MOSQUÉE DE NURI-QSMANI. —CHANGEMENT DE GRANDS VESIRS. — MORT DU SULTAN OSMAN. — AVÈNE- MENT DU SULTAN MCSTAFA III. — TRAITÉ AVEC LB DANEMARCR. — DÉPOSITION DU MUF- TI, DU KAPUDAN-PASCHA, DU KTSLARAGA. — EXÉCUTION DU DERNIER. — PASSION DU SUL- TAN MUSTAFA. — MARIAGE DE SA SOEUR AVEC RAGHIB. — RETOUR DE BANNIS ET D'EN- VOYÉS. — MORT D'ALI-IIEKKIMSADB. — MORT DB NAILI. — NAISSANCE D'HEBETCLLAH. — LECHAN DB BRIMÉE, LES BOSPODARS, L'INTERPRÈTE DB LA PORTE ET LE REIS-EFENDI SONT CHANGÉS. — UN CANAL EST CREUSÉ A NICOMÉDIB. — POLITIQUE DE MISTAFA. — RÈGLE- MENT DBS AFFAIRES d' ARABIE ET D'ÉGYPTB. — MORT d'HALIMI ET l/AASZIM. — CONS- TRUCTIONS. — EXBRCICES MILITAIRES. — MORT DR SAVANTS. — WASZAF, DOSSUET PERSAN. — TROUBLES A L'INTÉRIEUR. — TRAITÉ D'AMITIÉ AVEC LA PRUSSE. — NAISSANCE DE PRINCESSES. — MORT D* HOMMES ILLUSTRES. — LE MUFTI ET LE KAPUDAN-PASCHA DEUX FOIS Cn ANGES. — BIBLIOTHÈQUE ET MORT DB RAGHIB. — REVUE DE LA LITTÉRATURE OTTOMANE DANS LE DIX- HUITIÈME SIÈCLE. — RAGHIB DBRNIBR GRAND MINISTRE.
Le sultan Osman , qui sortait de l'ombre du harem à l'âge de cinquante ans . n'avait aucun agrément extérieur qui pût attirer les affections de ses sujets. Sa face large, épaisse, sa tête enfoncée sur les épaules, dont l'une était plus élevée que l'autre , offraient plutôt un aspect repoussant; et d'ailleurs on lisait sur ses traits une humeur sombre et emportée, quoiqu'il ne fût pourtant pas sanguinaire. Sa longue réclusion , son éloigneroent si prolongé de la scène du monde, son arrivée si tardive dans le mouvement de la vie avaient aigri les préventions ordinaires aux souverains qui leur font repousser le système de leurs prédécesseurs immédiats. Toujours enclin à manifester des goûts opposés a ceux de son frère, il fut néanmoins assez prudent pour ouvrir son règne par la confirmation du grand vesir et du mufti. Sa mère, qui n'était pas la même que celle de Mahmud, fut amenée du vieux sérail au *o*. m.
nouveau, suivant l'usage , et, le neuvième jour seulement de son avènement, lui-même alla ceindre le sobre à Ejub [ 22 décembre 175V]. De retour au palais, il signa un chattischérif pour faire remise de l'impôt d'avènement payé ordinairement par les feudataires et les fonctionnaires soldés de l'état. Le présent de joyeux avènement ne fut pas moins distribué aux troupes, qui reçurent 2,394. bourses. Des envoyés furent expédiés pour aller uotifier l'ouverture du nouveau règne aux trois puissances septentrionales voisines. Le chambellan Ali-Aga partit de Sistow pour la Pologne; l'ancien gardien du sceau d'Iset- Ali-Pascha , devenu ensuite inspecteur au? revues des silihdars, Dcrwisch-Efendi pour la Russie , et l'ancien second maître des requêtes, Chalil-Efendi pour Vienne. La première mesure gouvernementale émanée d'Osman lui-même fut une ordonnance qui fermait les auberges, interdisait l'accès des
promenades publiques aux femmes et réglait le costume des rajas. La clôture des cabarets diminuant les revenus de l'nga des janitschares, du bostandschi-baschi , du topdschibaschi et du woiwode de Galata, excita leur mécontentement. Quant aux femmes, qui ne purent se montrer dans les rues les dimanches, jeudis et vendredis, attendu que ces jourà-là étaient destinés aux promenades du sultan, il paraîtrait qu'Osman voulut se venger sur elles de sa propre captivité d'un demi-siècle, et qu'il prétendait étendre sur la ville entière la chaîne du harem. A cette occasion on peut exposer ici certains usages de la cour ottomane. Quand le sultan entre dans le harem , il porte des bottes garnies de clous d'argent , afin que le bruit des pas, retentissant sur les dalles de pierre des corridors, annonce de loin la présence du maître aux esclaves qui peuvent alors s'enfuir à temps et se retirer dans leurs appartements et leurs cellules. Car la rencontre simultanée de cinq cents femmes pourrait être importune à leur maître exclusif. Aussi nulle d'entre elles n'aurait laudace de venir essayer le pouvoir de ses charmes sans avoir été appelée. Relativement au costume des rajas, Osman ne fit que renouveler les anciens règlements. Au reste, les prescriptions sorties de la tète du sultan ne jouirent pas d'une longue existence, à l'exemple de certaines ordonnances qui , selon le proverbe populaire , ne durent à Constantinople que depuis le matin jusqu'à midi. Le vin se vendit clandestinement, les femmes sortirent comme par le passé, et le sultan se réserva de châtier les înfracteurs de ses règlements sur le costume (1). Il expulsa du sérail les chanteurs et les musiciens ainsi que les agents confidentiels qui avaient joui de la faveur de son prédécesseur ; les uns furent relégués au vieux sérail,d'autresenvoyésauKaire; les imams, chapelains de la cour, dûrent se retirer, le mufti fut déposé, et cinq semaines après le sceau fut redemandé au grand vesir[ 12 janvier 1755 ]. Le plus vieux des ulémas, l'octogénaire Wasza-Abdullah, reçut la première dignité de la loi, et Ali -Hekkimsade fut rappelé de son gouvernement de Kutahije
(!) P. apport de Pcnklcr.
afin de prendre pour la troisième fois la direction de l'empire [ 10 février ]. Cet hiver fut tellement rigoureux que le port se couvrit de glace, de sorte que l'on allaité pied du débarcadère du defterdar à Sudlidsche. Depuis la conquête de Constantinople ce phénomène n'avait été signalé qu'une fois sous Osman II. Au temps des Byzantins le Bosphore s'était congelé plusieurs fois an point que l'on pouvait marcher d'Europe jusqu'en Asie. Sous Arcadius, les oudes restèrent ainsi prises pendant vingt jours (1) ; sous Constantin Copronyme, la mer roula des glaçons, et dix ans après (2), l'eau s'étant gelée jusqu'à cent pas du rivage, quand vint la débâcle , les courants lancèrent des glaçons qui ébranlèrent les murailles. Le Bosphore était encore couvert d'ooe surface solide sou9 le règne de Romanus (3), quand les Turcs firent leur première irruption sur le territoire de l'empire byzantin ;et au temps de Ducas (3), alors que fut conclu la première alliance entre les Grecs et les Ottomans, le même phénomène se reproduisit pour la septième et dernière fois, autant du moins que l'on peut se prononcer d'après les données historiques.
Le vieux grand vesir Ali-Hekkimsade.
bravant les rigueurs de l'hiver, avait quitté Trébisonde, où lui était parvenu le sceau de l'empire ; à la fin de mars déjà il se trouvait à Skutari. Il fit aussitôt quelques changements, dont les plus remarquables furent le déplacement du directeur de la douane, Ishak , et la destitution du kapudan-pascha Mohammed, qui eut pour remplaçant Karabaghi-Suleiman. Le kairaakam fut envoyé dans le gouvernement de Trébisonde, et le vieux et riche Ebubekr-Pascha, éloigné tout récemment par la jalousie du dernier grand vesir, reçut, en considération de son âge , des instances de son épouse, la sultane Ssafije , et surtout de son immense fortune, la permission d'habiter Constantinople. Le médecin de la cour, Tschelebt~Mustafa, tomba dans la disgrâce parce que ses compotes ne
(1) P. 400, Cbronicon Paschale.
(2) En 76* , Tbcophancs.
($) En 92» rt 984 , Simon Logolheta.
(4) En 123S, Acropolita 57. Niceph. Grfg. 1. *. > P- 5-