LIVRE LXX
première fois à ce temple nouveau , aûn d'y assister à la prière du vendredi , Osman fît revêtir les vesirs , le mufti , les grands mollas et les seigneurs de la chambre , de pelisses et de vêtements d'honneur ; le grand vesir , le kislaraga et le mufti reçurent chacun une pelisse de zibeline; les grands mollas, des pelisses doublées d'hermine ; les scheichs des mosquées du sultan et autres ulémas, des pelisses garnies de petit-gris. On distribua en outre des surtouts de laine ; les généraux et les chefs de la chancellerie eurent des kaftans. Le vendredi suivant, le sultan , après avoir fait sa prière dans la mosquée du sultan Ahmed, prit un détour par la porte de la ville pour assister au sauvetage d'un bâtiment égyptien échoué. Douze jours après, la veille de Noël, à deux heures après minuit , apparut au ciel un grand globe de feu , qui , en Rabaissant ver» la terre , se divisa en trois vaisseaux enflammés et disparut après une forte détonation. Ce phénomène fut regardé comme un sinistre présage de la mort d'Osman-Oghli d'Àidin, dont la famille avait toujours été la plus considérable du pays; sa tête fut exposée à la porte du sérail , ses biens dûrent être conûsqués, et ses immenses richesses entrer dans les caisses publiques. Le grand reis-efendi Abdi et l'ex-kiajabeg, Jegen-Moharamed , qui, sous le précédent grand vesir, avaient été bannis à Gallipoli , furent rappelés. Mohammed -Said dirigeait depuis six mois les affaires de l'empire, quand le sultan le déposa, sous prétexte qu'il voulait introduire de nouveaux impôts, et le remplaça par Mustafa, déjà chargé du sceau sous Mahraud I" , et qui avait causé la ruine du puissant kislaraga Suleiman ; le nouveau grand vesir arriva au bout d'un mois de la Morée, où il était receveur général des impôts. Trois semaines après son installation, Constantinople vit encore éclater un incendie ; les dégâts furent de peu d'importance , comparés à ceux d'un fléau du même genre qui , quatre semaines plus tard, ravagea la capitale pendant deux jours entiers. Le nombre des maisons incendiées s'éleva à deux mille ; cinq cent quatrevingts moulins, soixante-dix établissements de bains, un chan, deux cents mosquées et près de mille boutiques furent réduits en cendres. Tout en s'occupaut de relever tant
de ruines, le grand vesir ne surveilla pas moins activement les travaux d'un château , dont les fondations avaient été jetées par le kapudan-pascha au port occidental de l'île de Mitylènc. Cette forteresse, formant un pentagone régulier de douze mille aunes , fut achevé dans l'espace de six mois.
La nouvelle élévation de Mustafa-Pascha amena plusieurs changements importants. Le mufti Damadsadc-Fcisullah fut mis à la retraite pour céder sa place au savant Durrisade ; Pirisade , qui était imam impérial dans le sérail , fut promu à la dignité de grand juge de Rumili, et Monla- Osman à celle de grand juge d'Anatoli. Le maréchal de la cour , le premier porte-épée et le grand écuyer reçurent les trois queues de cheval. Enfin le grand vesir lui-même, qui était le sixième du règne d'Osman, fut obligé de remettre le sceau de l'empire au savant Raghib-Pascha. Il est à croire, d'après le caractère inconstant d'Osman , que Raghib, malgré tout son mérite et ses grands services, n'aurait pu se maintenir plus d'une année à son poste , si la mort n'était venue délivrer l'empire d'un souverain qui ne pouvait s'accoutumer à la durée des choses et des hommes. L'administration de Raghib- Pascha se continua encore pendant cinq années et rendit pour quelque temps une certaine force à l'empire. Ce ministre occupe une haute place dans les annales ottomanes par la fermeté et la sagesse avec lesquelles il sut maintenir la tranquillité dans la capitale comme dans les provinces, par sa politique digne et habile en face des puissances étrangères, et enfin par la protection dont il couvrit les sciences et les lettres. Mais avant d'exposer la conduite de ce grand homme, le dernier quiaitsu véritablementgouverner la nation turque, il faut citer les hauts dignitaires qui précédèrent le sultan Osman III dans la tombe. Trois mois avant son avènement , était mort l'ancien gouverneur d'Ocsakow, Jabja-Pascha, envoyé dans le sandschak de Tirhala depuis son retour de sa captivité de Russie. Pendant les trois années du règne d'Osman, moururent aussi les deux anciens kapudans-paschas , Torak-Mohammed à Retimo , lieu de son exil , et Mustafa, Dis deKara-Mohammed-Pascha, à Ochri, où il avait été banni. Ils furent suivis de près par
lii célèbre calligraphe, Mohammed Uasim , a qui sont dus plusieurs des plus beaux manuscrits du koron , et qui , dans sa piété fervente, récitait tous les mois soixante-dix mille fois la première surre du koran. Trois mois plus tard fut enseveli l'ancien nakibol- ■'schraf ou chef des émirs, Ilisa-Efendi , qui . raduisit du persan en turc pour le chan tatare , son intime ami , la célèbre histoire de :ihazan-Chan. Dans le sérail , la mort enleva un cousin et une cousine du sultan , ainsi pie sa mère octogénaire, la sultane Validérfchchsuwar, originaire de Russie [ 27 avril 1756 ] , dont la piété a été vantée par Waszif, qui la compare à Kaabia-Aduje , l'une des plus saintes femmes de l'Islam. La sultane Sobéide, fille du sultan Ahmed III, laissa de vifs regrets ; le public pleura plus amèrement encore le prince Mohammed, sur lequel reposaient de grandes espérances [ 22 décembre 1756 ]. Le bruit s'étant répandu qu'il était mort empoisonné, l'intérêt général fut excité ; plus de cinq mille persjnues accompagnèrent ses restes au tombeau de son père où ils reposent. Osman III ne lui survécut guère. Quand les généraux des janitschares eurent constaté qu'il n'existait plus , $a dépouille mortelle fut transportée à la mosquée de la Validé et déposée à « ùté de celle de son frère Moharamed-Chan , »:n présence du grand vesir, du mufti, du kapudan-pascha, des deux grands juges de Kumili et d'Analoli , du juge de Constantin nople et de tous les généraux de la cavalerie [ 30 octotre 1757 j.
Le sultan M ustafa, troisième de ce nom , ttls d'Ahmed III , de quelques jours seulement plus jeune que son frère .Mohammed , était né en 1716, dans l'année qui vit enlever par les inOdèles tout le banat de Temeswar. Depuis le coramencementderempire, le nom de Mustafa semblait marqué du sceau de la fatalité : le premier prince de ce nom , tils de Bajesid , avait disparu dans la bataille d'Angora, sans que l'on pût savoir ensuite ce quïl était devenu, à moins que Dœsme-Mustafane fût réellemcntlefllsdusultan captif de T»mur-Chan , comme il le prétendait. Après avoir disputé le trône à Mohammed 1" et à Mohammed II , puis enduré une longue captivité à Byzance, Dœsme, vaincu i la bataille dTlabad , avait fcni par être pendu à une
tour d'Andrinople. Bœrekludje- Mustafa, chef de9 derwischs rebelles de l'Asie-Mineure, expira sur la croix après avoir vu égorger ses adhérents. Mustafa , frère puîné de Murad II, trahi par son échanson Elias , fut pendu à un figuier sous les murs de Nicée. Mustafa , fils de Mohammed II, gouverneur de Karamanie et commandant des troupes de son père dans cette contrée, périt à la fleur de l'âçe , empoisonné peut-être par ordre de celui auquel il devait la vie. Le prince Mustafa , fils de Suleiman , succomba sous les coups de la haine de Roxelane. Mustafa, fils de Selim II, fut étranglé avec ses cinq frères à l'avènement de Murad III. Le prince Mustafa, le seul des dix-neuf fils de Murad III qui donnât de lui de brillantes espérances, suivit son père au tombeau. Après la mort violente de huit princes ou prétendants au trône , tous du nom de Mustafa , Mustafa Ier quitta les ténèbres du sérail pour y être replongé à la suite d'une révolte. Le sultan Mustafa II , qui subit la paix humiliante de Garlovicz , fut détrôné et finit ses jours sous les grilles du sérail. Enfin Mustafa III , onzième prince de ce nom et le vingt-sixième des sultans ottomans , monta sur un trône dont il ne fut pas renversé , mais qu'il occupa sans gloire dès que Raghib-Mohammed- Pascha , son illustre grand vesir , eut disparu de la scène du monde. L'acte le plus utile À l'état, et par lequel il ouvrit son règne, fut la confirmation de Raghib dans la dignité de grand vesir ; aussitôt après avoir pris possession du trône, il lui envoya un chattischérif avec le sceau de l'empire nouvellement gravé à son nom, en l'invitant à continuer de diriger l'état. Des quatre sceaux impériaux qui sont gravés à l'avènement de chaque nouveau souverain, l'un, de forme carrée, reste entre les mains du sultan ; les trois autres , de forme ronde , sont remis au grand vesir, à la grande maîtresse de la cour et au chef de la première chambre du sérail. Le second jour du nouveau règne , dans la matinée, il est d'usage que le grand vesir envoie au souverain, comme présent de bienvenue, cinquante tasses et des vases en porcelaine , remplis de fleurs et de fruits. Vers midi , le sultan fait parvenir au premier ministre un chatti-schérif écrit de sa main. Tous les ministres, à l'exclusion des ulémas,