‹ Histoire de l'Empire ottomanChapitre 306 sur 384 · LIVRE LXX · texte numérisé non relu

LIVRE LXX

se réunissent dans la salle d'audience pour y attendre l'arrivée du sublime symbole que le porteur tient élevé au-dessus de sa tête , enveloppé dans une pièce de mousseline.

L'assemblée, ayant en tête le grand vesir, s'avance au milieu de la salle ; puis le premier ministre baise la lettre impériale , la porte à son front et la remet ensuite au reisefendi , qui en fait aussitôt la lecture. Cela terminé , le grand vesir donne une pelisse de zibeline au messager qui vient baiser son vêtement ; ensuite il reçoit les félicitations de l'assemblée , dont tous les membres retournent chacun chez soi. Rentré dans son cabinet, le grand vesir adresse au sultan des actions de grâces dans les termes les plus humbles et les plus soumis ; le porteur de ce message reçoit un riche vêtement d'honneur, en outre d'un présent de quelques centaines de ducats. Neuf jours après son avènement, Mustafa III se rendit à la mosquée d'Ejub pour y ceindre le sabre du Prophète , et , une fois consacré , il abandonna la moitié des taxes, prélevées à chaque nouveau régne sur les diplômes des pensionnaires et sur les brevets des grands dignitaires: car alors l'usage leur en impose le renouvellement, sous peine de déchéance. Mustafa III rat le dernier des sultans ottomans qui donna aux troupes un présent d'avénement; ses successeurs s'affranchirent d'un usage qui avait été la source de tant de mutineries. Une circulaire notifia l'élévation du nouveau souverain à tous les princes de la chrétienté ; à la Pologne , à la Russie et à l'Autriche seules furent adressés des ambassadeurs à ce sujet. La cour de Vienne reçut le renégat grec Resmi-Efcndi, historien que nous citerons plus d'une fois et qui va figurer comme l'un des hommes d'état les plus éminents de l'époque. Les cours d'Autriche et de Russie se contentèrent d'adresser de nouvelles lettres de créance aux ambassadeurs qui avaient jadis offert leurs félicitations à Osman II , et qui depuis ce temps n'avaient pas quitté Constantinople : c'étaient le barou de Schwachheim et le comte Mniezek; deux ans plus tard seulement, ces deux cours envoyèrent à Constantinople des ambassades extraordinaires , pour reconnaître le témoignage de haute considération de la Porte. Les lettres de félicitations des cours de Na-

ples et de Suède furent remises au sultan par les comtes Ludolf et Celsing ; celles des cours de France et d'Angleterre , du sénat de Venise , par Vergennes , Porter et Foscari. Le représentant du roi de Danemark, M. de Gœhler, qui , après un séjour de trois ans dans la capitale de l'empire ottoman , était parvenu à conclure avec la Porte un traité d'amitié , de commerce et de libre navigation, reviut alors à Constantinople avec les ratifications de son maître ; il était chargé en outre d'offrir au sultan, avec les félicitations du roi de Danemark, de riches présents apportés par deux vaisseaux danois, venus de la mer Baltique. Pour arriver à ses fins, Gœhler avait acheté , moyennant 100 bourses d'argent , le secours dans les négociations du grand juge d'Anatoli , l'imam du sultan, Osman -Molla, gendre du riche Bekir-Kiaja. Schwachheim obtint aussi que le sultan envoyât au dey d'Alger un commissaire chargé de faire mettre en liberté le consul autrichien de Kersch , que les troupes algériennes avaient emmené prisonnier à la suite d'une attaque imprévue sur Tunis. Quelques changements s'étaient opérés en Hongrie : le chef des mécontents , Czaki , était mort à Rodosto ; le comte de Zai le remplaça, et lui-même ayant été enlevé par la maladie au bout de treize mois, eut pour successeur le Transylvanien Mikics. Csaki avait été précédé de quelques mois dans la tombe par le Hongrois Tott , brigadier au service de France , dont le fils a laissé de célèbres Mémoires. La situation des ministres européens près de la Porte avait subi de graves modifications depuis le traité d'alliance entre l'Autriche et la France [2 mai 1756 ], et la ligue conclue huit mois après entre l'Angleterre et la Prusse [16 janvier 1757 ]; les intrigues et les manœuvres des ministres anglais ne se ralentissaient pas. Porter s'efforça d'exciter la Porte contre l'Autriche et la France et employa surtout comme agent Ipsilanti , médecin du grand vesir Raghib. La Suède unie à la France déclara que le roi, malgré ses liens étroits de parenté avec le monarque de Prusse , ne prendrait aucune part à la guerre qui venait d'éclater, et s'attacherait au contraire à maintenir la paix de}Westphalie(l)

(1) Rapport de Schwachheim, 2 février 1658.

[21 mars 1757 }. Le 8 janvier, l'envoyé russe Obreskoff avait remis à la Porte une note pour l'informer que la czarine était disposée à faire marcher une partie de ses troupes afin d'appuyer l'Autriche et la Pologne , et que ces forces traverseraient les provinces septentrionales polonaises d'accord avec le gouvernement de ce pays ; le grand vesir n'avait fait aucune objection. L'année suivante, Obreskoff s'était plaint des irruptions desNoghais; la Porte répondit que le chan tatare avait reçu ordre de réduire ces peuplades à l'obéissance, et que les paschas d'Aszow , de Beoder , Chocim et Sofia , devaient l'appuyer dans cette entreprise. Raghib , qui .avait encouragé comme reis-efendi le premier projet d'un traité avec la Prusse , rejeté pourtant à cette époque , accueillit avec empressement les avances de cette puissance, maintenant qu'il avait en main la direction suprême des affaires [août 1758 J. Le négociateur prussien Hauden, plus connu sous le nom de Rexin, se rendit plus tard à Smyrne . où se trouvait aussi un autre agent de la Prusse appelé Varennes. Hauden était muni de pleius pouvoirs pour la conclusion d'un traité d'amitié; il apportait d'ailleurs une lettre du roi de Prusse, qui félicitait le sultan Mustafa de son avènement au trône. Malgré les dispositions les plus favorables du grand vesir , le plénipotentiaire prussien ne put obtenir une réponse positive, et il ne lui fut permis de se rendre à Constantinople qu'en observant le plus grand secret. Long-temps les résidents de France et d'Autriche firent de vaines recherches pour saisir ses traces ; enfin , un de ses domestiques , Saxon d'origine , leur révéla le lieu de sa retraite , pour se venger des mauvais traitements de son maître.

Quand l'interprète autrichien lui fit part de cette découverte, conservant tout son sangfroid et son impassibilité , Raghib déclara qu'il n'y avait rien de vrai daus ce qu'on lui rapportait. Le premier des grands vesirs, Haghib s'occupa sérieusement de réprimer l'abus des lettres de protection délivrées par les ambassadeurs européens à leurs interprètes, et que ceux-ci vendaient ensuite aux rajas ; il renouvela aussi la défense faite aux Européens d'épouser des filles de rajas et 4'acquérir des biens immeubles dans l'em-

pire. Un ordre adressé au woiwode de Galata lui enjoignit d'envoyer la liste de tous les contrevenants^ cette double interdictioo.

Haghib ayant commencé à gouverner dix mois avant ï'avénement de Mustafa III, il est nécessaire de se reporter vers cette époque, afin de suivre les faits qui signalèrent soo administration. Il ordonna tout d'abord la reconstruction des casernes des recrues des janitschares , donna la place du deflerdar destitué , Ahmed-Efendi , à Halimi-Efendi, rappelé de son exil , révoqua le mufti Durrisade , qui eut pour successeur Damadsade- Feisullah [ février 1757 ]. Le kaimakam de Constantinople, Ali -Pascha, fut envoyé à Dschidda, et le gouverneur révoqué de l'Egypte , Hekkimsade, eut la permission de se fixer dans l'Asie-Mineure , partout où il lui conviendrait; à la tôte de l'Égyptefnt placé Seadeddin-Pascha. Le xeis-efeodi Âuni céda la direction des affaires extérieures au riche Ebubekr-Efendi, qui s'était livré à tant d'intrigues , qui avait dépensé de si grandes sommes pour obtenir cette place. Raghib n'opéra pas d'autres changements sous le règne d'Osman , montrant d'autant plus de réserve , qu'il connaissait le caractère faible , inconstant du sultan , et l'influence prépondérante du kislaraga Ahmed- Abukuf. Dans les derniers jours de la maladie d'Osman, le kislaraga avait déjà fait choix du kaimakam de Constantinople, Ali, fils de Kell- Ahmed-Pascha , pour l'investir de l'autorité suprême : déjà Raghib avait été mandé au sérail, où l'on avait besoin, disait-on, de son avis sur une affaire de la plus haute importance ; mais en réalité il s'agissait de lui redemander le sceau. Le secrétaire du kislaraga l'avertit des projets de son ennemi , et lui dt savoir que le sultan ne passerait probablement pas la nuit. Aussitôt Raghib quitta son palais seul et sous un déguisement. A peine était-il sorti que le kiaja des baltadschis se présenta pour le sommer de comparaître devant le sultan ; inquiet de sa disparition, le kislaraga ordonna à son kiaja de chercher le grand vesir et de l'amener au sérad. lbrahim-Kiaja parcourut la ville sans trouver le premier ministre ; quand les ombres de la nuit furent descendues sur la ville et que U nouvelle de la mort d'Osman se répandit , Haghib reparut à la Porte , et déjà il était

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