‹ Histoire de l'Empire ottomanChapitre 32 sur 384 · LIVRE LUI · texte numérisé non relu

LIVRE LUI

raient secrètement, et à la première occasion favorable se déferaient da grand vesir. Celui-ci, informé de ce complot par les espions qu'il entretenait de tous côtés, publia la liste de sept mille sipahis retranchés des rôles pour avoir embrassé la cause d Abasa, et treize cents de ces hommes qui s'étaient déjà introduits dans le camp furent saisis et décapités. Les troupes murmurèrent sur le retranchement de sept mille serviteurs de la Porte , sur les exécutions de treize cents guerriers et sur cette guerre de raoslims contre moslims; cet état des esprits détermina le grand vesir à modifier ses plans; au lieu de se mettre lui-même en campagne, il resta à Skutari , et confia le commandement à Murtesa-Pascha. Celui-ci découvrit que trois des paschas soumis à ses ordres entretenaient une correspondance secrète avec Abasa; il Gt trancher leurs têtes, qui furent déposées aui pieds du grand vesir, et reçut pour cela de grands éloges. Abasa, informé par ses intelligences secrètes de tous les mouvements du serdar, l'attaqua brusquement dans le voisinage d'Ilghun, et le défit si complètement que l'historiographe de l'empire avoue une perte de huit mille morts. Celte défaite fut aux yeux de Kœprili un mérite pour Murtesa-Pascha, dont la fidélité jusque U lui avait paru douteuse. Au lieu de lui retirer le commandement supérieur, il le lui confirma ; mais, en raison de rabattement répandu à Constanlinople par cet échec , il ne jugea pas prudent de laisser le sultan dans son palais de Skutari durant l'hiver. Mohammed revint donc passer les quarante jours les plus rigoureux de la saison dans le sérail de la capitale.

Murtesa-Pascha, maintenant en possession de toute la confiance du grand vesir, sut par ses actives intrigues se rendre le digne instrument de la politique ténébreuse et profonde de Kœprili. Abasa s'était retiré à Aiutab pour y passer l'hiver, et pouvoir se porter de ce point au-delà de PEuphrate , quand la disette des vivres se ferait sentir. Le sandschakbeg de Biredschik l'avait empêché de passer le fleuve. Murtesa , en possession d'Alep, au moyen de circulaires tenait continuellement en haleine les troupes des Turkmans , des Kurdes et des Arabes. Des proclamations répandues par des afiidés dans

le camp des rebelles, et des émissaires secrets tendaient à décider les sipahis et les janitschares soulevés à revenir au devoir et à séparer leurs intérêts de celui des segbans et des ssaridsches, avec lesquels ils seraient confondus et immolés au jour de la vengeance. Les chefs d'escadrons des lewends furent gagnés individuellemnt par des promesses. Un des hommes employés par Murtesa sut enlacer Abasa dans des filets tissus avec une adresse infernale. Il lui représenta que tant qu'ils n'auraient pas entre les mains une place comme Alep, leurs affaires n'étaient pas dans une position assurée; que ne se trouvant pas en état de s'en saisir par la force, le meilleur moyen serait d'envoyer successivement dans cette ville les sipahis dont la fidélité était bien garantie par leurs serments sur le sabre et le Koran , et qui se présenteraient comme déserteurs ; puis de se rendre eux-mêmes au même lieu, prétendant venir expier leurs torts; delà sorte ils se rendraient maîtres de la place. Abasa tomba complètement dans ce piège, .dont le succès était en même temps favorisé par le juge de Klis et le mufti d'Aintab, d'intelligence avec Murtesa. Il vit partir successivement sans s'inquiéter les escadrons de lewends pour Alep, et, quand par instant uu soupçon s'élevait, les chefs des troupes, le juge et le mufti, le dissipaient aussitôt : des lettres arrivèrent des officiers établis dans Alep, qui attestaient les bonnes dispositions du serdar pour obtenir la grâce d 'A basa auprès de la Porte. Le mufti offrit d'éclaircir l'affaire. Il alla donc à Alep, et revint avec les assurances les plus sacrées du serdar Murtesa-Pascha et de konakdschi Ali-Pascha, gouverneur de la ville, qu'ils étaient prêts à lui jurer la sûreté la plus complète par le moyen d'un plénipotentiaire au nom du sultan. Abasa-Hasan fut satisfait et joyeux. Le serdar envoya le sandschakbeg d'Achiska , Anlan-Pascha, avec des lettres qui garantissaient sur le Koran et sur le ciel la sûreté la plus entière et une intervention des plus actives auprès de la Porte pour faire rentrer Abasa en grâce entière. Arslan-Pascha fut remis comme ôtage au chef des escadrons qui était un traître, et Abasa partit d'Aintab pour Alep : reçu et traité avec les plus grands honneurs , il fut

logé dans le sérail de Murtesa ; sa suite s'établit dans les maisons de la ville. Aussitôt des requêtes et des prières furent rédigées en présence des autorités et adressées au grand vesir, au mufti et au kislaraga pour demander la grâce d'Abasa, et ces dépêches furent remises aux courriers sous les yeux du coupable repentant. Lui - même avec trente paschas et beg* de son parti , parmi lesquels le vesir Kenaan-Pascha et le vesir Tajjaroghli-Ahmed-Pascha , fut retenu à souper chez le serdar. Il fut enjoint aux propriétaires des maisons, à un signal donné par un coup de canon du château , de tomber sur leurs hôtes et de les égorger. En effet, au retentissement du canon, le massacre s'accomplit dans la ville. Trente têtes de paschas et de begs furent envoyées à Constantinople. Un chatti-scherif impérial loua les assassinats d'Alep comme des actes de zèle et de fidélité. Dans la nuit de cette sinistre exécution la terre trembla violemment à Alep ; cette convulsion de la nature et le grand incendie qui éclata bientôt après à Constantinople furent considérés comme des signes manifestes de réprobation céleste contre de telles cruautés.

Le coup frappé si heureusement sur le chef de la révolte facilita pour Kœprili l'exécution de sa vengeance personnelle sur Deli-Husein, ce rival redouté, dont la mort n'avait été retardée que par l'intervention dë la Validé et du kislaraga, jusqu'au moment où des plaintes élevées contre le glorieux guerrier pourraient donner à un acte de ressentiment particulier une apparence de justice publique. Deli-Husein, averti par ses amis, s'était mis sur ses gardes , et , dans sa dignité de kapudan-pascha, n'avait fourni matière à aucune accusation. En conséquence , on lui avait retiré le grand ami râlât pour le conférer au kiaja de la Validé, devenu vesir, et on l'avait nommé au gouvernement de Kumili, où il devait être tenu plus facilement sous la main du grand vesir. On le laissa libre d'établir sa résidence où il voudrait, à Andrinople. Philippopolis ou Sofia. Deli-Husein, endormi par l'oubli apparent de Kœprili , et ne se rappelant plus les avertissements de ses amis, entraîné seulement par la convoitise , ou bien , en réalité , afin de remplir ses caisses épui-

sées , leva quelques sommes en équivalent de fournitures en nature ; et ces contributions étaient si insignifiantes en comparaison des exactions accoutumées des gouverneurs, que personne n'aurait songé à se récrier, si Kœprili n'avait excité le juge de Philippopolis, Suleiman-Efendi, à envoyer secrètement des plaintes à la Porte sous formes de requêtes générales. Aussitôt qu'elles furent connues, le gouverneur de Rumili fut mandé à Constantinople. Il arriva sans soupçonner aucun mauvais dessein, et fut accueilli avec les plus grands témoignages d'amitié par Kœprili , qui lui remit une pelisse de martre zibeline. Mais, le lendemain, le sultan lui montra un front irrité, lui adressa des paroles injurieuses, l'accusant de négligence et d'avidité. Le vaillant guerrier répondit : « Ce qui m'arrive vient de Dieu ; depuis long-temps on voulait ma mort. Les griefs et les plaintes n'ont été produits que pour me perdre. » 11 fut jeté dans les Sepl-Tuurs, et, eu dépit de toutes les instances du kislaraga et de la Validé , malgré les menaces des troupes , au bout de deux jours on l'exécuta (1). Telle fut la Gn du vaillant Deli-Husein. qui avait été grand écuyer, gouverneur du Kaire, de Chypre et de Bagdad; qui, durant douze années, avait soutenu en Crète la sainte lutte pour la foi et l'empire, et que ne purent sauver ni la conquête de Candie ni tant d'actions d'éclat. Né à Jenischehr, sous Murad IV, il était simple coupeur de bois dans le sérail, où sa force et son adresse le firent bientôt remarquer du sultan. Un ambassadeur persan avait apporté un arc détendu, afin d'éprouver si quelques-uns des champions et des lutteurs de Constantinople seraient en état de le bander. En effet , tous avaient en vain tenté l'entreprise, et l'arc restait inutile dans l'appartement du kislaraga. Deli- Husein , qui, un soir d'hiver, apportait du bois, se trouvant seul dans la chambre, essaya secrètement de bander l'arc, et y parvint; mais, entendant venir le kislaraga, il se retira bien vite. Le kislaraga , voyant que l are n'était plus à sa place, demanda qui l'avait dérangé , et le coupeur de bois le

(i) Valicro, I. vi, p. 497.

Page 1