LIVRE LXX
loi-ci, qui avait été reis-efendi et kiajabeg, s'était plaint de se trouver au niveau de beaucoup d'autres dans le diwan. Raghib, faisant droit à ses griefs, lui dit qu'il avait à lui offrir maintenant une situation indépendante dans le gouvernement d'Alep, devenu vacant par la mort du titulaire. Békir reçut donc les trois queues de cheval, et les fonctions d'inspecteur des cuisines impériales passèrent à Ibrahim, qui avait été aussi ministre de l'intérieur. La mort frappa encore l'ancien mufti Waszaf-Abdullah , qui , jadis envoyé avec l'ambassadeur Mustafa auprès de Nadir-Schah pour la fixation du cinquième rite des Dschaaferis, avait alors parcouru toute la Perse , s'était arrêté long-temps à Iszfahao, Kandahar et Samarkand, et prit ensuite le pseudonyme poétique de Waszaf, grand historien persan dont il était l'admirateur passioné. Jusque dans sa centième année , livré sans relâche à l'étude et au travail , il enrichit de nombreux volumes de gloses précieuses, continua l'ouvrage de rhétorique , célèbre sous la désignation de Titre delà gloire, rédigea le Titre de la gaieté en cinq cents dystiques, laissa un traité de métaphysique et beaucoup de preuves de son talent dans l'écriture ôiletaalik. Il était élève de Kara-Chalil Efendi, célèbre comme savant et comme mufti, dont le Ois Abdurrahim-Molla mourut en même temps que Mustafa-Raschid , fils de Welieddin, alors mufti, et que Mustafa-Bcg , Ois de l'ancien grand vesir Rami - Pascha. Enfin l'année 1760 vit encore descendre dans la tombe le second defterdar Ssalih-Efendi , d'une intelligence non moins ornée que les personnages précédents, et qui les surpassait en éloquence et en vivacité d'esprit dans la conversation. Il a laissé une collection de bons mots et de saillies, de coûtes et d'anecdotes en verset en prose, et s'était exercé dans le style en transcrivant le chef-d'œuvre de l'éloquence persane , l'histoire de Waszaf. Les prolégomènes d'Ibn - Chaldun , le Montesquieu arabe , et l'histoire de Waszaf , le Bossuet persan , étaient alors les modèles incontestés de la littérature arabe et persane , dont l'étude formait les ministres et les secrétaires d'état ottomans à la science de la politique et à l'art du style. Les prolégomènes d'Ibn -Chaldun avaient été mis on
turc par le mufti Pirisade. L'histoire de Waszaf avait été rendue plus accessible au moyen d'un dictionnaire composé par Rasmisade, et d'un commentaire commmencé par le savant reis-efendi Ebubekr , continué par le grand juge Neili. Le grand vesir Nailt lut, quand il était reis- efendi, l'ouvrage entier de Waszaf, avec son successeur Auni; le defterdar Ssalih le copia plusieurs fois, et le mufti Abduilah ne trouva pas, comme poète, de nom plus beau, résonnant mieux aux oreilles ottomanes que celui do panégyriste de la majesté de Ghasanchan, du modèle inimitable de l'éloquence persane.
L'empire , toujours agité pendant toute sa durée, était tranquille, si on le compare à ce qu'il avait été jadis et à ce qu'il fut depuis. Toutefois quelques troubles éclatèrent à Tschildir, en Karamanie,en Bosnie et sur la flotte. Le gouverneur de Tschildir, le vesir Elhadsch-Ahmed-Pascha , qui possédait Achiska comme gouvernement héréditaire , avait été néanmoins déposé pour ses relations avec les Lesghis , et remplacé par Ibrahim-Pascha de Diarbekr. A son départ d'Achiska , ayant voulu prendre la fuite, il fut poursuivi par le chambellan Abdul-Mohammed , qui le fit décapiter aussitôt et envoya sa tête A la Porte. A cet Ahmed , Achiska doit l'élévation d'une mosquée et la fondation d'une bibliothèque, l'une des plus riches de l'Asie-Mineure , dont la portion la plus précieuse, formée de trois cents manuscrits choisis , a été transportée au musée asiatique de Saint-Pétersbourg comme un trophée des armes russes. La situation du gouverneur de Karamanie, Tscherdedschi- Abdurrahman, ancien conducteur de l'avantgarde de la caravane des pèlerins, offrait quelque chose de mystérieux. Plusieurs fois les habitants de Koniah adressèrent des plaintes écrites contre loi, et la Porte, pressée par leurs instances, expédia un chambellan avec l'ordre de le déposer de la dignité de vesir. Au lieu d'obéir, le gouverneurarrôta le chambellan et s'avança sur la route de Constantinople jusqu'à Boli avec unetrouped'hommes sans aveu rassemblés à la hâte. De là, il engagea une correspondance avec la Porte, puis se retira paisiblement à Lnrenda , sa patrie. D'après l'historiographe de l'empire tout cela n'aurait été qu'un jeu concerté
HISTOIRE DE l/EHIMRE OTTOMAN.
avec- le grand \tn\r pour effayer le sultan «t le rendre plus docile à sa volonté. Quoi qu'il en soit de cette assertion , Abdurrahman fut en effet réintégré par la suite dans son gouvernement. Mohammed - Pascha, gouverneur de Bosnie, sur tes plaintes continuelles des habitants contre sa tyrannie et ses exactions, fut destitué et dépouillé môme de sa dignité dé vesir. Une mutinerie des esclaves chrétiens attachés aux galères entraîna la perte du vaisseau amiral. Tandis que la flotté était à l'ancre à Stanchio, et que ic kapudan-pascha se trouvait dans la mosquée avec le premier amiral pour la prière du vendredi, lesesclaves se saisirent de la kapudana et flrent voile pour Malte. Le pavillon arboré sur ce bAtimentavaitété envoyé de laMccque au sultan ; dans ses quatre angles étaient brodés les noms des quatre premiers chalîfes; an milieu était représenté SuHikar, le sabre à deux tranchants d'Ali; tout au tour on avait tracé la surre de la victoire en beaux caractères. Cet emblème >acrô flot la dans le port de Malte, où les mutins avaient conduit le vaisseau . et d'où il fut renvoyé à Constanlinople, grâce à l'intervention de l'ambassadeur français Vercennes. Le sultan, furieux de la négligence du kapudan-pascha et du kapudan-bcg ordonna de les livrer tous deux au bourreau et de faire jeter leurs tètes sur la place devant le sérail [9 décembre 1760]. Toujours plus rigoureux dan* ses prescriptions contre le luxe des vêtements, il renouvela ses ordonnances à ce sujet en prononçant la peine de la bastonnade contre tous les sujets des classes inférieures qui oseraient porter des fourrures de lynx ou d'hermine. Le grand vesir fut le premier a se conformer à ces règlements en proscrivant ces espèces de fourrures de sa maison. Une disposition du même genre fut arrêtée contreleluxeintroduit depuis quelque temps de riches étoffes véni tiennes qui étaient offertes en présent par les grandsau lieu de tissus de Gonstantinople dans les solennités. Au reste le luxe des fourrures et l'usage de l'opium étaient les passions dominantes de l'époque. Le savant Akkermani, dont il a déjà été question, étant aller visiter un derwisch begtaschi pour prendre le café et savourer l'opium, celui-ci lui prédit que l'abus de
cette dernière substance l'enlèverait de re monde avant qu'il eût accompli son pèlerinage expiatoire à la Kaaba ; ce qui se réalisa en effet. Radschi-Beg, employé de la chancellerie du defterdar, administrateur de la mosquée de Mohammcd-Pascha » était soumis à la même passion. Ses fonctions religieuses l'obligeaient à porter l'encensoir devant le sultan quand il se rendait au temple le vendredi. « L'abus de l'opium et du jus de jusquiame, dit Waszif, l'avait rendu plus mince que la ligne d'Euclide; sa voix était comme le coassement d'une grenouille ; il ne se livrait guère à plus de mouvement qu'une momie; son corps offrait l'aspect d'un squelette transparent. » Un jour qa'il devait marcher devant le sultan, les forces loi manquant tout-à-coup, il tomba privé de sentiment. Osman, le prenant en pitié, le nomma maître aux revuesdes dschebedsdii«. Cette faveur sembla donner un nouvel aliment à la passion de l'opium. Près de la Suleimanije se trouve une vaste place appelée le marché des Tcrjaki (ou mangeursd'opiun. ). Tous les soirs, au coucher du soleil, les amateurs d'opium et de jusquiame y affluent en masse; là on ne voit que des hommes pôles , omaigris , à la marche indécise et chancelante , au cou roide, aux yeoi éteints, ne pouvant presque plus faire usaire de leurs membres , bégayant , ressemblant à des spectres échappés de la tombe, fl* prennent place sur un sofa le long d'une galerie de bois, pour avaler, avec un verre d'eau fraîche, le nombre de pilules dont chacun s'accommode. Les plus robustes en prennent quatre de la dimension d'une olive. Avant qu'une heure soit écoulée , tws subissent l'influence de la puissante substance; ils tombent dans une sorte d'eita» dans laquelle il leur semble que se réalisent les rêves les plus extravagants de leur imagination. Ils traversent les flammes, roar chent sur les flots , nagent dans une mer de délices. Les cieux leur sont ouverts; ils entrent en possession de toutes les joies Ho paradis. Ils goûtent dans les bras des boom des félicités inconnues. Voilà les paradis dans lesquels le vieux de la Montagne transportât ses terribles disciples au moyen de l'opium et de la jusquiame pour exalter leur coo- I rage jusqu'au mépris le plus absolu de la vie.