LIVRE LXX
lerins, les descriptions de la Mecque, de Médine , de Damas , de Jérusalem et de Tébris. On réunit aussi en un seul corps , sous le titre du Kulliat { œuvres complètes ) des ouvrages de poètes, comme Nabi et Wehbi, de prosateurs tels que Taïb-Osmansade , Sabit (Alaeddin) , et ceux du scheich Ismail- Hakki-Efendi.Eschref-Abdiirrahman-Efendi écrivit les Sources dessciences et un compendium d'histoire littéraire. Méditations philosophiques sur les diverses classes des peuples, c'est-à-dire des Arabes, des Persans et des Turcs, ouvrage d'un bien grand prix pour l'histoire littéraire de ces nations. Les lettres ne doivent pas moins au Nouveau monument du fils dElhadsch-Ibrahim-Hanif- Efendi, qui a continué le grand dictionnaire bibliographique de Hadschi-€halfa , et qui acheva son œuvre dans l'année même où s'éteignit le grand vesir Raghib. Avec cet illustre ministre tomba l'une des plus fortes colonnes de l'empire ottoman, dans la soixante-troisième année du dix-huitième siècle. Dans l'espace de six siècles , ce chiffre 03. qui s'applique à une époque climatérique dans la vie humaine , avait marqué des événements de la plus haute importance pour l'empire ottoman. En 1203 , les premiers Turcs s'établirent dans la Tatarie Dobruze; en 1363, les Hongrois combattirent pour la première fois les Turcs et partagèrent la célèbre défaite de* Serviens ; en 1 403, le roi de Bosnie fut décapité après la perte de son royaume , et le flot de l'invasion ottomaue, franchissant l'isthme de ITIciamiion, pénétra dans la Murée; eu 1503, la plus effroyable inondation dont les annales turques aient conservé le souvenir emporta tous les ponts, et menaça la vie de Suleiman-le- Législateur; en 1003, la Hongrie fut envahie parles Turcs; entin la soixante- troisième année du dix-huitième siècle vit Raghib descendre dans la tombe. Sans doute ce ministre n'a point acquis la gloire de Sokolli et ne s'est point élevé à la hauteur des deux premiers Kœprili; néanmoins il mérite bien que l'on s'arrête encore un instant à le contempler , car il fut le plus savant des deux cents grands vesirs qui ont dirigé l'empire ottoman jusqu'à ce jour , et c'est la dernière grande figure qui apparaisse dans cette histoire. Les biographes des grands vesirs et |
l'historiographe de l'empire lui out décerné les titres de sultan des poètes de renom et de président des vesirs. Fils d'un secrétaire de la trésorerie, il fut chargé, dès l'âge de vingtcinq ans , dans les campagnes de Perse , de faire la statistique de Tiflis et d'Eriwan ; nommé ensuite defterdar d'Eriwan , il remplit auprès des seraskers les fonctions de defteremini et de reis-efendi. Ali-IIekkimsade et Ahmed-Pascha surent tous deux apprécier ses connaissances et ses capacités administratives. Ce dernier paya de 20,000 piastres un kaszidé que Raghib lui avait dédié. Apres un éloignemeut de sept années de la capitale , Raghib y revint et fut employé comme chef de la chancellerie de la capitation et d'autres branches d'impôt, comme secrétaire du cabinet du grand vesir dans la négociation de la paix avec la Perse , et assista au congrès de Miemirow ainsi qu'à la conclusion du traité de Belgrad ; puis il devint reisefendi lui-môme, gouverneur du Kaire, d'Aidiu, d'Alep, et tinit par tenir le sceau de l'empire durant six années. Quand il administrait Alep, il construisit un nouveau pont et une nouvelle tour pour cette ville ; durant son grand vesirat , il fonda une bibliothèque, des écoles, dota la ville de fontaines et d'édi lices. Mais des monuments plus durables sont les productions de sou esprit, moins nombreuses sans doute que les ouvrages du savant grand vesir Lufti-Pascha, sous Suleimau- le- Législateur, mais bieu supérieurs par la composition et le style. Ses traductions des deux histoires classiques persanes , de l'histoire universelle de Mirchuand et de l'histoire des Tatares du savant ministre mongol Abdurrisak, sont restées inachevées et paraissent avoir été entreprises par lui comme des exercices de style ; il n'accomplit pas non plus sa teutative d'une histoire du Prophète, faite a l'instigation d'Ali-Hekkunsade, en rivalité avec l'ouuage célèbre de Weisi sur le même sujet. Déjà il a été question de sou exposé des négociations suivies pour la paix avec Nadir-Schah, de ses rapports, du bulletin sur la conquête de Belgrad. A la tête de son diwan se trouve un panégyrique du gouverneur de Bagdad , composé de cinq dystiques; puis viennent des panégyriques des muftis Êsaad et Aassitn , des vers nombreux sur la tente et la
mosquée d'Ali-Hekkimsade, aurla conquête de Belgrad , sur la naissance des princesses Hebetnllah et Schah-Sultane ; des gloses à de célèbres ghasels des poètes persans Schewket et Ssaib , et du turc Nabi ; enfin cent cinquante ghasels sur des matières sérieuses de philosophie. Son chef-d'œuvre est sans contredit l'anthologie philologique , où il a recueilli les meilleurs morceaux de littérature arabe en prose et en vers. Partant de travaux Raghib a conquis le rang de classique parmi les modernes écrivains ottomans, et il a bien mérité les éloges donnés par Waszif , qui , pour la pénétration et la rectitude du jugement, le compare à Ibn-Ajas, met sa prose et ses vers au niveau des écrits d'Ebn-Nuwas , ses essais de style historique à coté des productions de Weiai, trouve dans ses lettres une élégance, une grâce égales à celle de Nerkesi , pense qu'il n'était pas moins grand philosophe que Platon et Aristote , et le regarde comme l'homme le plus complet de son siècle. Sans partager cet enthousiasme des ottomans , l'historien européen peut considérer Raghib comme le politique le plus é rainent de l'empire des sultans. Sans doute l'illustre vesir n'était pas un homme parfait : car, loin de respecter la vérité et la sincérité, il aimait à s'envelopper dans la dissimulation et le mensonge; mais il avait de grandes lumières et le sentiment de sa valeur , ce qui lui donnait la force de concentrer en lui toute l'action gouvernementa le et de lancer hardiment le vaisseau de l'état. Son histoire des négociations pour la paix avec la Perse est un modèle de style diplomatique, souple , libre , facile, admiré par tous ceux qui comprennent la langue des affaires en usage chez les ottomans. Au reste, Raghib conserva ces formes polies et gracieuses, non-seulement comme négociateur dans les traités auxquels il participa, mais encore comme grand vesir, quand il conclut le premier traité d'amitié avec la Prusse et engagea avec cette puissance une correspondance pour une ligue offensive et défensive, qui aurait amené une
rupture avec l'Autriche s'il eût vécu plus long-temps. Déjà , dans la prévision d'hostilités futures, la Portefaisait déclarer la perpétuité de la paix de Belgrad , contraire à la loi, et répandre parmi les ambassadeurs i Pera que l'Autriche devait renouveler le traité de Belgrad, dont le terme de vingtsept ans allait bientôt expirer. Les vastes plans de Raghib pour agrandir de nouveau l'empire ottoman aux dépens de l'Autriche, grâce à l'appui de la Prusse , descendirent avec lui dans la tombe ; peut-être auraientils échoué contre la volonté du sultan luimême, plein de bienveillance pour l' Autriche, et qui probablement aurait abattu Raghib plutôt que de se laisser entraîner par lui dans la carrière des combats. Quoi qu'il en soit, il est certain que Raghib entrait dans les vues de Frédéric II, avec lequel il avait des rapports par les qualités et la culture de l'esprit; mais il ne s'était pas signalé sur les champs de bataille, et par conséquent n'était pas un grand vesir complet : car , aux yeux des ottomans , pour bien diriger l'empire , il faut savoir également bien manier le sabre et la plume. Plaa* comme écrivain au-dessus de tous les ministres ses devanciers et ses successeurs, il se montra protecteur ardent des talents littéraires ; dans les encouragements et les distinctions qu'ilaccordaitaux savants, aux poètes et auxcalligraphes, il n'était ni provoqué par les organes de l'opinion publique , ni déterminé par des prédilections personnelles ou des flatteries. Il appréciait et récompensait les écrivains éloquents et habiles, comme les interprètes les plus capables des affaires, pour leur propre mérite , parce qu'il les regardait comme la gloire et l'ornement de la nation, et que lui-même était juge souverain en cette matière. Sans se produire sous l'aspect d'un grand vesir complet et surtout d'un homme parfait , Raghib se présente pourtant comme le dernier grand ministre de l'empire ottoman ; il apparaît comme la plus imposante et la dernière colonne de ce vaste édiûce.