LIVRE LXXI
ministère tes traces de son maître et prédécesseur. Six mois avant la mort de Raghib , le ih octobre 1764, le plan d'une alliance offensive et défensive avec la Prusse , présenté par ce grand ministre , avait été rejeté dans un conseil tenu au sérail , malgré tous les efforts du mufti pour l'appuyer. A la suite de ce conseil, Raghib avait dû remettre au plénipotentiaire prussien Rexin une note exposant la répugnance absolue du sultan à s'exposer à la guerre (1). Après la mort de Raghib, le premier soin d'Hamsa Harnid fut de nommer un envoyé près le cabinet de Berlin pour reconnaître la mission de Rexin, et offrir de riches présents au roi Frédéric II. Il choisit Ahmed-Resmi, déjà recommandé par son ambassade à Vienne, qui était alors président de la chambre des comptes d'Anatoli , et qui fut à cette occasion élevé à la dignité de nischandschi. Dans les lettres de créance de cet envoyé extraordinaire de second rang , Frédéric II était qualiQé de roi de Prusse et de markgraf de Brandeburg, de chambellan de l'empereur de Rome, de duc, de prince et de duc de Silésie. Les instructions d' Ahmed-Resmi lui prescrivaient, à son passage en Pologne , de renouveler à la république l'assurance de la protection de la Sublime Porte ; de n'élever aucune contestation au sujet du cérémonial ; de maintenir l'ordre et la discipline parmi les gens de sa suite ; de remettre en audience solennelle ses lettres de créance, ainsi que les présents dont il était chargé ; de se concerter avec le cabinet de Berlin sur l'attitude à prendre en cas de mort du roi de Pologne , la Porte étant déterminée à ne souffrir aucune intervention russe ou autrichienne dans les affaires de ce pays; d'en référer à la Porte pour les propositions qui pourraient lui être faites au sujet d'une alliance offensive et défensive, et de déclarer que le sultan aimait à croire que l'alliance conclue tout récemment entre la Prusse et la Russie n'aurait rien de menaçant pour ses intérêts. Ahmed- Resmi eut soin de tenir un journal détaillé de toutes les circonstances de sa mission , suivant les recommandations de la Porte; et cette relation , la plus volumineuse que l'on connaisse dans les annales ottomanes, occupe
(i) Rapport de Penkler et d'Obrwkoff.
douze feuilles in-folio dans l'histoire de Waszif. La description de la prodigieuse activité guerrière de Frédéric II . et des manœuvres des troupes prussiennes offre un côté assez plaisant ; mais le fond n'est pas moins vrai que celui de la peinture faite par le même diplomate de l'humeur sociable et de l'ardeur de jouissances des habitants de Vienne, quand il représentait le sultan auprès de l'empereur. Rexin, auquel avaient été adjoints le conseiller prussien Delon et le secrétaire Péterson , avait perdu deux de ses instruments les plus actifs aussitôt après la mort de Raghib , A li-le Persan et Mollasade-Osman-Efendi. Roscamp, agent du roi près du chan de Krimée, ayant provoqué la colère de ce prince ta tare , venait de passer au service de la Pologne. Rexin échoua donc complètement dans toutesses tentatives pour amener une alliance offensive et défensive entre la Prusse et la Turquie ; il avait eu à lutter contre le mauvais vouloir du sultan , et déplus contre les démarches incessantes de Penkler et de Vergennes. Comme la Russie demandait son rappel à cause de certaines expressions de ce diplomate injurieuses pour elle-même , il fut remplacé comme envoyé de Prusse par le major Zegelin.
Peu de temps après le passage d'Ahroed- Resmi à travers la Pologne, était mort le roi Auguste III, et le primat Wladislaus Alexandre Ponian Lubna Lubiensky avait notifié cet événement au sultan ainsi qu'au grand vesir (1). Le général de la couronne, Bra~ nicki , à la tête du parti opposé à toute intervention russe et prussienne, usa du privilège de sa charge pour engager directement une correspondance avec le grand vesir, et revêtit de pleins pouvoirs le colonel Stankiewicx, qui fut nommé résident polonais auprès de la Porte (2). Dans une seconde lettre il
(1) 1° Copia HUerarumccUis&imiprincipispriiD»tis rrgni Poloaic et niagiii ducatns Litbuanis ad serrnissimaro imperatorem Constanlinopolilanum, 10 novembris 1765. 1* Ad cclsissimum supremam, vesirium cum dennntialione fatorum serenissimi Augusti IV, regis Polonie. Varsovie 10 nov. 17«3.
(2) Littene Joannis cotnilis Branieki , castcllani Cracoviensis supremi cxcrciluanPolonorum duew» ad serenissimura Tcsiriom. Varsovir, 11 novrjpbrU I76S.
adressa des félicitations au grand vesir Mustafa sur son élévation. Le grand vesir répondit affectueusement eu primat sur la mort du roi , en déclarant que la «-ésolution du sultan était que les libertés de la Pologne fussent maintenuessans intervention de cours étrangères (1). Dans une première lettre au généralissisme Branicki, il lui exprimait sa satisfaction pour l'accueil amical fait à l'ambassadeur Resrai-Ahmed , et dans une seconde il se montrait reconnaissant des félicitations personnelles sur son avènement au pouvoir, et des assurances générales données par le généralissisme sur la continuation de l'amitié entre les deux états voisins, et le maintien de la paix de Cnrlowicz. De leur côté l'ambassadeur de Russie et le résident prussien avaient remis à la Porte un mémoire arrêté en commun pour demander la liberté de l'élection du roi de Pologne et toute garantie contre l'intervention de la France et de l'Autriche. Cependant les troupes russes avaient fait dissoudre la diète de Graudenz et s'étaient mises en pleine marche sur Varsovie. Alors les patriotes se tournèrent éu côté de la Porte, et lui adressèrent une requête signée de quatorze de leurs chef*, accompagnée d'une lettre de Branicki (9). Le résident Stankiewicz joignit à ces pièces un mémoire pour appeler l'attention de la Porte sur le danger de voir la Pologne passer entièrement sous la suzeraineté absolue de la Russie (3). Déjà antérieurement il avait dénoncé à la Porte les manœuvres et les intrigues de la Prusse et de la Russie , et représenté les dangers qui en résulteraient pour l'empire ottoman. Aussi la Porte avait fait remettre aux ministres de Russie et de Prusse, à l'ambassadeur de France et à l'mternonce autrichien une déclaration contre l'entrée des troupes russes en Pologne. Cette protestation fut adressée aussi par l'intermédiaire du résident polonais au généralissime avec une lettre du grand vesir (V). Branicki remercia le ministre otto-
(1) Tradoction d'nnc lettre do grand vesir M us lapha , à son altesse le primat du royaume de Pologne.
(5) Varsoviac, 40 aprilis 1764.
S) Mémoire du 4& mai 1764.
4) Traduction delà leltre du snpn'nv vrsir Mu<-
man en déplorant l'impression produite par la déclaration de la Porte sur les Rosses, qui investissaient Varsovie. La Porte, travaillée en sens opposé par les ministres de Russie et de Prusse , et peu disposée d'ailleurs à s'eopajrer dans une guerre pour l'élection du roi de Pologne , adressa aux chefs des patriotes signataires de la requête citée plus haut, une lettre du grand vesir pleine de sages conseils , d'avertissements prudents et de prophéties politiques sur les dangers des partis à l'intérieur et de la discorde qui ouvriraient le chemin du trône à un étranger. L'ambassadeur de France ayant essayé par une note particulière d'alarmer la Porte wr la marche des troupes russes, qu'il regardait comme une rupture de la paix , on loi répondit que jusqu'alors les troupes étrangères avaient pénétré en Pologne sans que la République s'y fût opposée; que le cas présent n'avait pas été prévu par le traité de Carlowiez, qu'il n'appartenait pas à la dignité de la Porte d'en faire un objetde négociation (1). Dans une leltre à Branicki , Vergennes eipliqua la conduite douteuse delà Porte, dont les troupes étaient concentrées sur le Dnieper et te Dniester pour la protection des frontières de l'empire ottoman. Dans une telle situation, l'on devait s'attendre à voir la Porte accueillir l'agent du nouveau roi de Pologne, Roscamp, l'ancien consul de Prusse en Krimée. qui apporta la notification de l'élection de Poniatowski, prêter l'oreille aux insinuations des Russes et des Prussiens, et conseiller à Stankiewicz de s'éloigner, parce qu'elle était résolue à recevoir l'iinnassadeur de Poniatowski, Alexandrowicz, qui attendait sur la frontière l'autorisation de se rendre à Constantinople. Ainsi «conduit, Stankiewicz n'en reçut pas moins une lettre du grand vesir pour le généralissime, dans laquelle le ministre ottoman prétendait que le résident polonais avait été congédia sur sa demandent recommandait à Branicki d'informer régulièrement la Porte dej circonstances de la dernière élection [ août
tafa Bassa , écrite k S. A. M. le comt€ Branicki sans date , Induite par M. Giuliani.
(1) Mémoire suprême à noire très-bonoré TambassadenT de France.
liviu: LX\I.
1705 ]. Après le départ de Stankievici , Alexandrowicz fut admis, sans que cette réception impliquât la reconnaissance de Poniatowski en qualité de roi , au moins d'après les assurances données à (ambassadeur de France à et, Tintcrnoncc autrichien. Enfin , après une attente de plus d'une onnée sur les frontières de Moldavie, Alexandrowicz fut reçu comme représentant du roi que la Porte reconnut à l'instigation de la Russie et de la Prusse. On lui accorda les privilèges dont jouissaient les envoyés extraordinaires d'Autriche , de Russie et de Pologne. Toutefois il rencontra un accueil très-froid, et l'on cessa de lui payer les sommes accordées pour son entretien journalier du moment où il eut reçu son audience de congé du grand vesir, afin de le déterminer a partir plus vite. Quant à Boscamp il ne put obtenir de rester à Constant inoplc en qualité de chargé d'affaires, parce que le souvenir de ses intrigues auprès du chan tatare était encore trop récent.
Le prince Daschkow avait été nommé pour annoncer l'avènement de l'empereur de Russie Pierre III; mais it n'avait pas encore atteint la frontière, que Catherine chargea le prince Dolgorucki d'aller notifier sa propre intronisation. Les félicitations du sultan à l'impératrice furent portées par Osman-Efcndi , le môme qui. dix ans auparavant , avait été envoyé à Pétersburg pour annoncer officiellement l'élévation d'Osman III sur le trône des ottomans. En quittant l'alliance de l'Autriche pour celle de la Prusse , Pierre III avait surtout favorisé les négociations du traité entre cette dernière puissance et la Porte, auxquelles sa mort et celle de Raghib apportèrent un obstacle int'wichissable. Pierre avait fait à la Porte une proposition suggérée probablement par Frédérick II . s'emparer du banat de Temeswar (1). Quanaitaghib entendit parler de la nouvelle alliance entre U| Prusse et la Russie, il la caractérisa par un seul mot, qui donne une juste idée de sa prévoyance profonde et des vues saines de la politique ottomane A cette époque : Johit ( impropre à toucher un but ). Zegelin , successeur de Rexin , assura
(2) Rapport ildîrognard du fi mai 176G. tom. m.
la Porte que les liens de la Prusse avec la Russie n'étaient pas tellement étroits qu'ils pussent présenter des dangers pour l'empire ottoman. D'accord avec Obreskoff, il remit notes sur notes contre les patriotes polonais; dans l'une de ces pièces, il s'attachait surtout à représenter le projet de substituer la majorité des voix à l'unanimité pour la décision des affaires , comme une innovation qui devait ruiner entièrement la constitution polonaise ; en même temps il essayait d'alarmer la Porte par de fausses nouvelles sur l'élévation de casernes en Hongrie et la construction de tschaïks à Vienne , et s'efforçait de rendre suspects les avis transmis par l'ambassadeur français. Brognard , successeur du baron de Penkler, employa tous ses moyens pour calmer la Porte. Les difficultés qui, à la fin du ministère de Raghib , s'étaient élevées contre la perpétuité de la paix de Relgrad, s'évanouissaient maintenant peu à peu. Il n'était plus question de la nécessité de renouveler la paix de Relgrad, et dans la réponse aux nouvelles lettres de créance ainsi qu'à la notification du couronnement de l'empereur Joseph II, remise encore par le baron de Penkler. le sultan se servit du mot éternel en parlant du traité quiliaitlesdeux empires. Penkler alors obtint plusieurs fermans, dont un, en faveur des catholiques de Chios, souleva une vive opposition chez les Grecs de cette île , et accrut la haine qui divisait les habitants. L'empereur Joseph refusa d'envoyer des présents à l'occasion de son avènement, s'appuyant sur le principe du droit des gens : qu'il devait y avoir une égalité parfaite entre les divers souverains , et faisant observer qu'en montant sur le trôné jamais les sultans n'avaient adressé de présents aux autres cours , quoiqu'ils en reçussent eux-mêmes dans cette circonstance. La résolution prise à ce sujet par l'empereur Joseph sur le rapportdu chancelier de l'empire , écrite de sa propre main, expose ses vues sur l'attitude à prendre vis-à-vis de la Porte , et là , comme sur tant d'autres points , il a encore ouvert une voie nouvelle. L'entrée de Brognard , successeur de Penkler comme internonce ordinaire, se fit avec les cérémonies en usage [ 24 mai 170G]. Ses instructions lui recommandaient de remettre le jour de l'audience , avec ses
lettres de créance , les pouvoirs qu'il tenait de l'archiduc Léopold en qualité de grand duc de Toscane. Mais la Porte, qui avait eu à l'avance communication de ces pièces en expédition, éprouva quelque mécontentement de ce que l'impératrice prenait également le titre de grande-duchesse de Toscane , et de ce que la souveraineté de la Toscane était déclarée réversible sur l'Autriche à la mort du grand-duc ; elle refusa donc de recevoir les lettres de créance, par des motifs développés dans un mémoire qui fut remis à l'internonce. Il y était dit que le premier traité entre la Porte et le grand-duché n'avait été conclu que sur la demande de l'impératrice , avec son époux, élu empereur des Romains; que l'empire ottoman n'avait aucune relation directe avec le grand-duché ; enfin que l'impératrice et son fils ne pouvaient exercer en même temps la souveraineté sur la Toscane. Brognard répondit sur ce dernier point que l'empereur François avait légué la Toscane à son fils, l'archiduc Léopold ; mais que le titre de grand-duc ne restait pas moins attaché à la branche qui occupait le trône impérial. Après quatre mois d'explications, il fut arrêté que les lettres concernant la Toscane, comme celles de l'impératrice et du grand-duc, seraient remises au grand vesir en audience solennelle par les ministres respectifs de ces deux souverains , le prince de Kaunitz et le marquis de Botta [ 8 septembre 1766 ]. Le sultan répondit à l'impératrice, et le grand vesir au prince de Kaunitz, mais non pas au marquis de Botta. Brognard, dans le discours prononcé devant le sultan , ne dit rien du renouvellement du traité conclu avec la Toscane. A cette époque l'intermédiaire entre l'interprète de la Porte et les envoyés européensétait toujours Ibrahim, fils du renégat directeur de l'imprimerie. L'interprète de la Porte, tihika , fut nommé prince de Moldavie et remplacé lui-même par Karadscba , fils du premier interprète de Hollande. A Grenvile, ambassadeur d'Angleterre , succéda Murray. L'envoyé du Danemark, Gœhler, reçut ses lettres de rappel et laissa les intérêts de sa cour au chargé d'affaires Horn ; le comte Ludolf , représentant de Naples, négociait toujours un traité d'amitié pour l'Espagne ; le baylc
Gorrer remit ses fonctions à Ruzxini; Dedera était alors ambassadeur de Hollande. Le souverain de Maroc envoya un négociateur pour une demande relative à la caravane des pèlerins. Un messager d'état apporta de la part d'Ahmed, padischa de Kandahar, une lettre dans laquelle le prince Afghan réclamait une chapelle spéciale à la Mecque pour les pèlerins de Kandahar appartenantau rite Sunni. On vit arriver aussi le fils du chan des Lesghis, venu des bords de la mer Noire pour rendre hommage au sultan. Les aventuriers affluèrent sous le règne de Mustafa dans l'empire ottoman, où ils espéraient faire fortune. Deux entr'autres fixèrent sur eux une attention plus générale. L'un qui se fit passer à Belgrad pour le dernier Stuart, et qui mourut musulman dans cette ville; l'autre, nommé Pierre Robert de Bassemond , français de naissance, qui avait eu le grade de colonel du génie au service du Portugal, et qui prétendait reprendre le rôle deBonneval; mais c'était aspirer trop haut pour sa renommée et ses talents : aussi échoua-t-il dans ses tentatives; il n'avait de commun avec Bonneval que l'apostasie.
Un mois après l'exécution du grand vesir Bahir-Mustafa , son successeur arriva à Constantinople. Fils de Muhsinsadc-Abdullah- Pascha élevé vingt-sept ans auparavant à la première dignité de l'empire , il était entré comme chambellan dans là carrière des emplois et avait été nommé grand chambellan, pendant que son père dirigeait l'administration. Neuf ans après , il était devenu gouverneur de Meraasch, et , pendant les dix-huit années qui suivirent, il avait été chargé successivement du gouvernement de dix-huit provinces , tant en Asie qu'en Europe. Investi ensuite du grand vesirat pendant tr»«3 ans , il avait été écarté des affaires i"> égal espace de temps ; puis, rappelé a« gouvernail de l'état, il le tint trois ai" encore, et mit un terme à la guern» entre la Porte et la Russie par le traité de Kainardsche. Son premier et son second grand vesirats avaient été marqués par de tristes événements : sous le premier, des troubles avaient éclaté en Géorgie , en Égypte , en Arabie ; sous le second , la guerre contre la Russie avait été soutenue d'une manière désastreuse, d'où l'on pouvait augurer les triomphes futurs