LIVRE LXXI
Tahmuras (1). A Cotatis, les principaux habitants d'Imirette se réunirent avec les plénipotentiaires ottomans, et signèrent le traité qui les assujétissait à Tahmuras, auquel Hasan-Pascha remit aussi le château de Sowir [ 1766 ]. Le receveur des impôts de Dschanik, Hadschi-Ali-Beg, resta en garnison à Cotatis avec quatre mille hommes de troupes de Dschanik et de Trébisonde , et le serasker revint à Achiska , dont le gouvernement fut rendu à Tschelik-lbrahim-Pascha, revêtu de la dignité de vesir.
En Égypte , où depuis plusieurs années le scheichol-beled , première autorité de la ville, avait été presque toujours l'ennemi déclaré des gouverneurs ottomans , cette dignité fut conférée par la Porte à l'abase Ali, qui, favori de l'ancien kiaja Ibrahim , s'était ensuite enfui de Damiette sous l'administration de Raghib-Pascha , à cause du meurtre commis par lui sur son ennemi le tscherkesse Ibrahim, et s'était réfugié en Syrie auprès du scheich Tahir, commandant d'Akka. De retour au Kaire , il se mit en état d'opposition contre le gouverneur ottoman Hamsa-Pascha, et arracha un ordre de bannissement contre son adversaire Husein-Keschkesch, beg des Mamluks, qui alors combattait dans la Haute-Égypte contre un autre beg appelé Ssalih. Le gouverneur, forcé de subir cette volonté, envoya secrètement prévenir Husein-Pascha de ne point faire attention an ferman et de venir au Kaire ; Husein parut donc dans cette ville et réclama ses biens confisqués. Les ennemis d'Ali-Beg, Ssalih- Beg et autres, avec quinze Kaschifs et deux mille Mamluks , forcèrent rentrée du Kaire et se réunirent à Husein-Keschkesch. En vain Ali tenta de se défaire de ce dernier par le poison ; il lui fallut céder à la supériorité de son adversaire : accompagné seulement de son trésorier et de huit domestiques, ilserendithorsdela ville, à un endroit appelé la Coupole d'or, où bientôt il tut enveloppé par un corps de deux mille hommes. Sa maison fut placée sous le séquestre , et on lui réclama 3,600 bourses, montant des trois années du tribut arriéré de l'Égypte ; sa fortune, évaluée à 30 millions, fut con-
(1) Wasiif, j>. 282.
fisquée , et lui-même alla chercher encore une fois un refuge en Syrie auprès du scheich Tahir (1). Husein mit ensuite Hasan-Beg à mort, et bannit d'autres chefs à Dschiddé^). Hamsa-Silihdar fut déposé, Rakkim- Mohammed devint gouverneur d'Égypte, et on lui recommanda de veiller rigoureusement à la rentrée du tribut précédemment fixé par un engagement en six articles, revêtu de la signature des scheichs des familles Esherijé et Bekrijé, ainsi qu'à la livraison des grains pour la Mecque et Médine. Cette dernière ville était alors agitée par la haine acharnée des Arabes Beni-Ali et Beni Sefer. Les Arabes des environs se sentaient transportés de fureur à la vue d'un rempart construit pour protéger la ville contre leurs attaques. Musaid, schérif de la Mecque, et le gouverneur de Dschiddé tentèrent tous les moyens pour réconcilier les deux partis ; le mufti du rite Hanefi et celui du riteSchaû, avec quatre cents délégués, se transportèrent de la Mecque à Médine, afin d'y régler le prix du sang et les indemnités pour les bestiaux enlevés. Les différends s'accommodèrent, et il fut convenu que le rempart, cause de l'irritation des Arabes du dehors , serait démoli. Les hordes errantes ayant de nouveau inquiété Médine , le mur fut conservé, et le schérif de la Mecque ainsi que le gouverneur de Dschiddé reçurent ordre de s'interposer encore en faveur de la paix et du bon ordre. Les habitants de Médine prouvèrent que les torts n'étaient point de leur côté , et, afin de prévenir toute lutte ultérieure , il fut arrêté que nul Arabe du dehors ne pourrait se montrer en armes au marché de Médine.
Cependant le sultan déployait la plus grande activité à réparer les désastres du grand tremblement de terre , à faire remettre en état les aqueducs, à presser les travaux dans les chantiers de la marine ; il se trouva présent à l'arsenal quand un nouveau vaisseau de guerre fut lancé à la mer [6 avril 1767], ayant à ses côtés le nouveau kapudan-pascha Mohammed, son beau-frère.
(1) Lettera di Alessandria, dd 19 aprilc 1706. Dans le Rapport de Pcnklcr, du 2 juin 1766. ($) Wasiif, p. 2S7.
époux de la veuve de Raghib , auquel il avait donné le surnom de Melek, c'est-à-dire l'ange. Un mois après et cinq jours avant la fête du Sacrifice , la flotte sortit du port [ 4 mai 1767 ]. Le kapudan-pascha s'arrêta quelques jours à Dolmabagdsché.daos le voisinage du mausolée de Barberousse , où il rallia ses bâtiments ; il stationna deux jours encore près du château des Sept-Tours , puis il alla dans l'Archipel parcourir ces mers comme à l'ordinaire, sinon pour les purger des pirates qui les infestaient, au moins pour lever le tribut annuel sur les lies. Cette fois ou apprit que trois corsaires maltais étaient dans les eaux de Chypre ; l'un d'eux fut rencontré par Dschaafer-Beg à la hauteur de Kerpe ( Carpathos ) , et tomba entre les mains des Turcs avec quatre-vingt-dix-neuf hommes et le chevalier de Malte qui les commandait. Le second, plus fin voilier, fut poursuivi par Ibrahim-Beg, capitaine de Coron, qui l'attaqua non loin de Matna; après un combat de deux heures , le commandant maltais fit échouer son navire, qui fut pris ; mais l'équipage se sauva à terre. Un pirate russe , qui avait capturé dans les eaux de Latskiaune schelije arabe, montée par vingt-quatre hommes, et qui la conduisait à Malte , rencontra le bâtiment crétois d'Elhadsch-Husein ; celui-ci enleva le vaisseau russe à l'abordage et le traîna avec sa prise jusque dans le port d'Alexandrie , où le gouverneur d'Egypte le décora d'un habit d'honneur.
Par un retour salutaire aux anciennes institutions, le sultan enjoignit aux membres du diwan de se réunir au moins une fois par semaine. Depuis assez long-temps, les vesirs de la coupole étant éloignés de Constantioople, le diwan se trouvait abandonné, de sorte que les membres du conseil ne se réunissaient plus qu'à l'occasion du paiement des troupes ou des réceptions solennelles , non point pour traiter des affaires, mais pour se montrer en spectacle au peuple. C'est ainsi que tout récemment ils furent convoqués pour recevoir un envoyé du souverain de Fez , Mulai-Abdullag-ben-Ismaïl.
Cinq ans auparavant, sous le grand vesirat de Raghib, le prince africain avait adressé au sultan des présents composés de sabres et de selles enrichis de pierreries, en faisant
demander lui-môme des matériaux propres aux constructions navales, ce qui lui avait été accordé avec empressement. Le nouvel envoyé apportait en outre la réponse de son souverain à la lettre que Mustafa III lui avait écrite pour l'inviter à relâcher les bâtiments ragusains dont les Marocains s'étaient emparés.
Vers cette époque, la mort de plusieurs grands personnages vint augmenter le nombre des mutations opérées ordinairement après le mois de jeûne. Le vesir Mohammed-Pascha, gouverneur de Karsz.qui s'était vu autrefois repoussé à main armée à son arrivée par les habitants du chef-lieu de» province , et dont la condescendance n'avait fait qu'augmenter l'audace des mutins , périt dans une émeute. Les vieillards et les autorités apaisèrent maintenant l'émeute, et le commandant de Wan, Ssarisade-Mohammed-Pascha fut chargé de pacifier Kars:. Des mouvements analogues agitèrent aussi Aidin. Jilanli musa d'Egerdur, dressa le drapeau de la rébellion dans la forteresse d'Egerdur contre le vesir Abdurrahman-Pascha, receveur des impôts d' Aidin. Obligé de s'enfuir à Ermenak , il trouva un intercesseur dans la personne de Scheich-Efendi. Abdor* rahman-Pascha pardonna à la condition que le rebelle ne reviendrait plus à Egerdor; mais peu de temps après, le vesir étant mort sur la route de Sparte , Jilanli ne se fit pas scrupule de violer sa promesse. Dans cette année 1767 , moururent encore l'ancien muf ti, Ebubekraade-Ahmed-Efendi, renomme par sa franche et généreuse hospitalité autant que par son vaste savoir, et Ahmed- Mohammed -Efendi, fils du fameux Neili, autrefois juge de Constantinople , qui s'^P" pliquait jour et nuit a l'étude de l'histoire. Le chan ta tare Selim-Girai fut déposé et remplacé par Arslan , qui , douze aus auparavant , avait été renversé malgré la Porte et banni à Rhodes ; mais celui-ci mourut à Kauschan avant même d'avoir été installé , et Makszud-Girai devint prince souverain de Krimée. Vers ce temps aussi, fut destitué le mufti Durrisade, qui avait combattu les plans de guerre de Raghib et qui avait une prédilection marquée pour la Russie , tandis que son successeur Welieddin était au contraire opposé à cette puissance et poussait à la guerre.