‹ Histoire de l'Empire ottomanChapitre 325 sur 384 · L1VHE LXXI · texte numérisé non relu

L1VHE LXXI

La superstition populaire vit au reste un présage d'hostilités prochaines dans l'incendie de Pera, où furent consumés les palais des ambassadeurs de Russie et de Naples, ainsi que l'église des Franciscains; l'hôtel de l'ambassadeur de France ne fut sauvé que par les efforts des équipages des bâtiments français ancrés dans le port.

Un an s'était écoulé depuis que l'abase Àli-Beg, auquel l'historiographe de l'empire donne le surnom de Bulutkapan, s'était enfui à Ghasa , chassé par Husein-Keschkesch, chef du parti des begs des Mamluks , et que les règlements, consentis par acte authentique, avaient été remis en vigueur sous le gouvenementdeRakim-Mohamraed.

Le calme fut de courte durée : Ali-Balutkapan, revenu de Ghasa dans la Haute-Égypte, y avait ramassé une armée de Moghrebis, de Fellahs et d'Arabes du désert, qui menaçait le pays. An Kaire se trouvaient trois vesirs : le précédent gouverneur Hamsa, le nouveau , Rak ira-Mohammed , et le chef de la caravane des pèlerins égyptiens, Ahmed- Pascha, tous trois représentants de la puissance ottomane, et comme tels haïs et redoutés des begs des Mamluks du parti d'Ali Beg comme de celui de llusein. Les adhérents de ce dernier, en possession du Kaire et d'accord avec les Odschaklus , corps de troupes du pays, s'étaient refusés d'abord à rendre l'hommage accoutumé au nouveau gouverneur, et ne s'y étaient ensuite résignés qu'avec contrainte (1). Isct-Ahmed, autrefois kiajabeg à Constantinople , apaisa leurs craintes, et Husein-Keschkesch se laissa enfin persuader de conduire le nouveau gouverneur d'Aadilije , où étaient dressées les tentes des Mamluks, dans l'intérieur du Kaire et jusque dans la citadelle [ 15 octobre 1767]. Ensuite Husein-Keschkesch se mettant à la tète d'une nombreuse cavalerie de Mamluks, où se trouvaient cinq begs, marcha au-devant de l'armée d'Ali-Beg, qui, avec son allié Ssalih-Beg, était à quatre journées du Kaire , dans la haute Egypte (2).

(1) Wasiif, p. SOî.

(2) Lettera di Alessandria , 19 oct. 1767, comme appendice au Kapport de Urugnard du 29 décembre

Husein-Keschkesch détacha en avantson kîaja Mumdschi-Ali , qui , surpris dans une embuscade , fut taillé en pièces avec sa troupe. A deux journées du Kaire les deui armées se rencontrèrent; Husein-Keschkesch fut battu, tout son camp et toute son artillerie tombèrent au pouvoir des vainqueurs [20 octobre ] (1). La ville traita avec Ali-Beg, qui s'engagea à n'entrer dans l'enceinte des murailles qu'avec huit mille hommes. Tous les begs bannis depuis trois ans revinrent aussitôt ; Ali etSsalih-Beg firent leur entrée triomphale dans la capitale de l'Égypte le 22 octobre. Le premier alla rendre tes hommages au gouverneur Mohammed-Rakim , qui le revêtit de la dignité de scheichol-bcled. Ce fut là le fondement delà grandeur d'Ali-Bulutkapan, qui pour le moment affecta une juste soumission envers la Porte, et réunit 1 ,500 bourses pour le paiement de l'argent dû à Constantinople (2) ; mais il ne tarda pas à jeter le masque. Dès l'année suivante, il battit monnaie à son propre nom (3) , et la Porte , incapable de le réduire à l'obéissance, se contenta de changer le gouverneur, Rakim- Mohammed, comme trop vieux et trop faible, et de le remplacer par le commandant de llakka , Mohammed-Diwitdar (i).

A Médine, il fut plus facile de rétablir l'ordre. La discorde avait éclaté entre les habitants de la ville et les Arabes du dehors, au sujet de deux portes fermées ; tout s'accommoda quand fut tombée la tète du puissant chef Kabab-Ssalih , qui avait ordonné cette clôture, et que l'on eut mis à mort quelquesuns de ses partisans, qui, au mépris de la convention arrêtée précédemment, se montrèrent en armes dans les rues de Médine, et l'on assigna 2,000 ducats pour la solde des cinquante hommes qui furent chargés de veiller à la sécurité du sanctuaire.

Au nord-est et au sud-ouest , en Géorgie et du côté de Monténégro , il n'y avait pas moins d'agitation que sur les limites méridionales de l'empire. Le gouverneur Ibrahim

(4) Lettera di Àli-Pascia. 17 octob.. dam le Rapport deBrognard. Wasiif, p. 301.

{i) Le même, p. 303.

(S) Volncy.

[y, Wauif. i». .-ou.

avait été jeté hors de la ville d'Achiska , et la Porte avait confié son poste à Nuumau de Trébisonde. Celui-ci marcha contre les rebelles, les délit plusieurs fois et conquit réellement par les armes le gouvernement qui lui avait été conféré (1). Le kiaja du gouverneur d'Achiska ou de Tschildir était en campagne contre Salomon , seigneur de Guriel , et avait planté ses tentes devant le petit Bagdad. Là Salomon vint le trouver, s'excusa de sa rébellion et rejeta toute la faute surl'aQcien gouverneur de Tschildir, Ahmed-Pascha. 11 promit désormais d'être soumis en tout pointé la Sublime Porte, de livrer le moine qui était accusé d'avoirpoussé la Géorgie à la rébellion, de concert avec des agents russes, de raser la forteresse de Soweira ou de la remettre à une garnison ottomane , et de n'apporter à l'avenir aucun obstacle à la vente d'esclaves. Ces propositions, transmises à Constantinople, reçurent l'approbation de la Porte : Soweira fut rasée, le moine renfermé dans la forteresse de Hoszu-Keif , et Salomon reconnu de nouveau par un diplôme souverain de la Géorgie.

Un autre moine également dévoué aux intérêts russes, le petit Etienne, avait poussé à l'insurrection tout le pays de Monténégro ; jouant le rôle de prophète inspiré , il annonçait la prochaine arrivée des armées russes, et prétendit exercer le pouvoir suprême depuis Niksig jusqu'à Skutari. Le gouverneur de Bosnie, Silihdar-Mohammed-Pascha, et celui de Rumili, Mohammed, marchèrent avec tous leurs feudataires contre Monténégro, battirent deux ou trois fois le petit Etienne dans la plaine , mais n'osèrent point l'attaquer au centre des montagnes, dans le couvent de Cettigne , d'où le vaillant Kœprilisade-Nuuman-Pascha avait éti; jadis forcé de se retirer. Néanmoins le gouverneur de Bosnie n'hésita point à rédiger un pompeux bulletin des glorieux triomphes remportés sur les ennemis de la foi (2).

Le grand vesir Muhsinsade , époux de la sœur chérie du sultan , ne se maintenait ù son poste que par l'influence de la princesse

(1) YVarif, p. 315.

(2) Rapport deDroguard, premier octobre 17GG. Wasrif, p. SU.

et par son absolue soumission à toutes les volontés du maître suprême , qui , depuis la mort de Raghib, régnait réellement par luimême. La domination des kislaragas avait cessé depuis l'exécution du tout-puissant Beschir , et maintenant, après les six anuées du gouvernement de Raghib, le pouvoir sans limite des grands vesirs s'était annulé devant la volonté du sultau Mustafa IV , qui voulait tenir de ses propres mains les rênes de l'empire. Bahir-Mustafa perdit la vie pour avoir voulu agir d'après ses propres idées, et Muhsinsade sauva sa tète dans les situations les plus périlleuses et les raomeuts les plus critiques, qui amenèrent la guerre contre les Russes, tout simplement par ce qu'il se laissa guider par les désirs du sultan et s'abandonnaàrinfluencedesonépouse. L'union avec le sérail par la main d'une princesse avait maintenant plus de poids que jamais dans la balance de la politique, et, aux yeux de Mustafa, c'était une sorte de talisman qui préservait celui qui en était honoré, sinon de la déposition et du bannissement, au moins du dernier supplice. Raghib seul était parvenu à éloigner de Constantinople les trois beaux-frères du sultan, sans que la vengeance de leurs épouses osât ensuite le frapper lui-même; mais quand Bahir-Mustafa déposa le kapudan-pascha , époux de Ssaliha , veuve de Raghib, pour l'envoyer dans un gouvernement , la sultane dans son ressentiment poussa de tout son pouvoir au renversement et au supplice de ce grand vesir (t). Ainsi qu'on a pu le voir, le sultan Mustafa aimait beaucoup à faire des mariages; non-seulement il unit sa nièce chérie, Chanun-Sultane, à un grand dignitaire de l'empire; mais il engagea encore par les mêmes liens sa propre fille dès le berceau. Hcbetullah mourut avant de parvenir à l'âge nubile; Schah-Sultane devint l'épouse du grand vesir Hamsa-Pascha, qui, après sa déposition, passa du gouvernement de Candie a la perception des impôts de Morée, fut investi en définitive du gouvernement de Dschiddé et d'Ethiopie, et mourut en se rendant en pèlerinage à la Mecque. Maintenant le sultan était occupé de l'union de

(i) Rapport de Penklcr et de Broguard.

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l'aînée Ae ses deux jlilles, Schah-Sultane avec le nischandschi- vesir, Mohammed- Émir ; le vendredi , l«r janvier 17C8, se firent les fiançailles, réchange des présents de noce et l'envoi du mouchoir.

Le 2i- mai suivant, naquit à Mustafa une nouvelle fille à laquelle fut donnée le nom de Chadidsché. Deux des grands écuyers du sérail , Husein-Aga et Chalil , reçurent dans l'espace de trois mois la dignité de vesir ; le premier fut nommé d'abord gouverneur de Karamanie, et alla au bout de quelques jours prendre la direction de l'administration de l'Anatoli ; le second fut chargé de garder la frontière du coté de Chocim , et ou lai attribua les sandschaksde Bosok et de Janina comme argent d'orge. Bientôt après Jegen-IIusein fut envoyé à Bender pour commander sur cette frontière ; quant au grand vesir, son action sur la conduite des affaires se borna à une ordonnance de police pour défendre la construction de nouveaux bains à Constantinople , à cause des plaintes élevées sur le manque d'eau et de bois.

Dans sa jalousie de souverain , le sultan se rendait souvent déguisé à la Sublime Porte , où il avait des conférences secrètes avec le grand vesir, le kiajabeg et le reis-efendi. L'n malin , à l'issue d'un de ces conseils , le kiajabeg Kiaschif mourut subitement de la peste. Cet événement mettait le sultan en possession d'une riche succession, car le minisire, enlevé si brusquement, avait la passion d'accumuler. Néanmoins Mustafa , malgré sa convoitise bien connue, déclara qu'il eût volontiers donné une somme égale à celle dont il héritait pour prolonger la vie du kiajabeg. En effet, la mort de Kiaschif fut une grande perte pour l'état : car il était l'agent le plus actif du gouvernement. Deux fois reis-efendi, puis defterdar et defteremini, élevé eu dernier lieu pour la deuxième fois au ministère de l'intérieur, il avait toujours donné des preuves de lumières et d'habileté; malheureusement ces qualités étaient ternies par une sordide avarice, et l'on prétendait qu'il n'avait jamais fait la moindre aumône à un pauvre. Vers le même temps, mourut le defterdar Auni, et il y eut un remaniement ministériel. Le reisefendi llamsamirsadc-Omar devint kiaja-

beg, le tschausch-baschi Osman, reis efendi, et Abdullatif-Beg fut investi de nouveau des fonctions de maréchal de l'empire. Le jour du mariage de la princesse Schah-Sultane , mourut aussi l'intendant des princes, le vieux Ebubekr, blanchi dans la pratique des affaires. Quant au grand juge Muhsinsade-Ahmed- Efendi , sa mort ne fut signalée que parce qu'il était parent du grand vesir et fils de Muhsinsade-Mohammed-Pascha, décédé gouverneur de Dschiddé. L'on s'entretint beaucoup plus de la fin subite du kislaraga, parce qu'il périt victime de l'ignorance de son médecin [juillet 17G8 ], et, comme ce prétendu docteur, dépourvu de diplôme, avait été recommandé par l'imam Ibrahim de Crète , ce dernier fut rayé de la liste des muderris, banni de la capitale avec son protégé, et le sultan rendit un décret portant que quiconque , sans être muni du diplôme de docteur et de l'autorisation nécessaire, oserait pratiquer la médecine, exposerait sa tête à tomber sous le fer du bourreau. Le sultan attachait un haut prix à l'art de guérir, et ce fut par son ordre que le médecin Ssublii traduisit avec l'interprète impérial Hébert les Aphorismes de Bœrhave. Trois jours après la mort du kislaraga, décéda Gendsch-Mohammed-Pascha,.ou le le jeune Mohammed, élevé à la dignité de vesir du vivant même de son père, qui depuis quarante ans vivait retiré à Beschiktasch occupé de l'administration desétablissements de piété fondés par son père. Enfin mourut aussi le médecin du sultan, Katibsade-Mohammed-Kefii-Efendi , auquel succéda Mohanimed-Emini , l'un des muderris de la Suleimanije , le membre le plus distingué de l'école de médecine attachée à cette mosquée; ce poste ne pouvait être donné qu'à l'un des ulémas ; mais comme on s'était aperçu au sérail que dans ce corps l'habilité dans l'art de guérir n'était pas au niveau des connaissances générales, dans l'intérieur du palais le sultan préférait les médecins francs. La liberté dont jouissaient ces docteurs, leurs rapports fréquents avec la personne du souverain les faisaient rechercher par les ministres européens , et souvent ils devenaient agents ou espions politiques. Ainsi le Napolitain Caro , médecin du sultan Mustafa,, s'était rendu tout récemment à Naples pour une

HISTOllttt DE L'KMPIKK OTTOMAN.

mission politique. Son successeur, l'Allemand Ghobis, ayant traité la plus chérie des femmes de Mustafa,-acquit toute la confiance de ce souverain , et se trouvait dans le harem quand Mustafa éclata en plaintes contre la Russie : « Je veux , s'écria le Grand Seigneur, déclarer la guerre aux Russes pour les infractions au traité commises en Géorgie et en Pologne ; depuis long-temps j'aurais commencé les hostilités sans l'opposition de quelques-uns de mes ulémas gagnés par l'or venu de Pétersburg, entre autres de Durrisade , dépouillé tout récemment de la première dignité de la loi. J'espère que l'Autriche ne contrariera pas mes mouvements , carelle n'est plus amie avec la Russie, et la Pologne demande que l'on sauve sa liberté contre les entreprises de ses voisins du Nord. [ 28 décembre 1767. ] » Cette sortie était toute nouvelle; elle annonçait des résolutions dissimulées jusqu'alors par une habile affectation de sentiments pacifiques. Ghobis, pour savoir au juste à quoi s'en tenir, engagea une longue conversation avec le premier favori du sultan , le nain Mus ta fa, qui le confirma dans l'opinion inspirée déjà par les paroles du maître. En effet, le directeur des mehterchans, ou du magasin des tentes impériales, fut mandé à la Porte et interrogé sur l'état du matériel confié à ses soins, et, sous le prétexte de la prochaine circoncision du prince héréditaire Sélim, on lui ordonna de tenir prêtes quelques centaines de tentes. Mais Ghobis, sachant qu'il n'était pas question au sérail de la circoncision de l'héritier du trône , pensa que ces préparatifs avaient une destination plus grave (1). Ce fut ainsi que l'internonce impérial Brognard acquit la première certitude des projets de la Porte contre la Russie. Toutefois le sultan agita encore ses plans durant neuf mois, jusqu'à ce qu'enfin, après de nombreuses conférences et de fréquents échanges de notes diplomatiques, ils éclatèrent au grand jour.

Le germe de la guerre contre la Russie avait été jeté au commencement même de l'année 1767 par les négociations relatives à la marche des troupes russes sur le territoire

polonais, alors que la Porte s'étant plainte — —

(1) Rapport de Brognard, janvier I7S8.

de cette intervention , le résident russe prétendit que la Russie, en soutenant les dissidents, défendait la liberté des opprimés. Quand l'interprète de la Porte lui demanda des explications sur le mouvement des troupes russes contre Varsovie , il répondit par écrit qu'il n'en avait aucun avis, mais que probablement de telles mesures avaient été déterminées par l'inexécution des traités à laquelle poussaient les intrigues de la France (1). Obreskoff représenta la confédération de Bar comme un ramas de misérables sans aveu et demanda ce que penserait le monde s'il voyait des Russes et des Prussiens soutenir les dissidents , des Turcs et des Tatares courir à l'aide des Catholiques. Dans une conférence avec le résident russe et l'envoyé de Prusse on agita les affaires de Pologne , et les deux ministres repoussèrent hautement au nom de leurs cours toute pensée d'atteinte violente à la liberté de la Pologne [mars 1767]. L'engagement survenu entre les troupes russes et les confédérés, par suite duquel Radziwill s'enfuit en Moldavie, ajouta encore au mécontentement de la Porte. A ces causes d'irritation se joignirent l'élévation d'une forteresse dans la nouvelle Servie , les plaintes sur la violation du territoire de la Kabarta, les provocations adressées aux Moldaves et le soulèvement des Monténégrins. Le résident russe chercha dans une note écrite à démontrer qu'Orel, où l'on avait construit seulement un lazaret et non pas une forteresse , était situé en-deçà du Dniester, à quatre-vingt lieues d'Ocsakow, cinquante de Bender; que les plaintes sur la violation des frontières venaient seulement de l'ignorance relative À la véritable ligne de démarcation, qui, commençant à l'ouest sur la limite de Besleni, dépendant de la Porte , courait ensuite à l'est jusqu'à la rive orientale de la petite rivière de la Krupa , affluent du Terek, et que la Kabarta ne s'étendait pas au-delà de ce cours d'eau: que la garnison de Mosdok n'avait d'autre mission que de contenir les habitants de ces cantons, d'empêcher leurs irruptions, ainsi que les funestes entreprises des marchands persans ; que les retranchements le long du Terek n'étaient pas sur le territoire

(1) Protocole de la conférence.

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