‹ Histoire de l'Empire ottomanChapitre 346 sur 384 · LXXII · texte numérisé non relu

LXXII

lilités restassent suspendues trois mois. La Porte nomma le chodscha du diwan, Abdulkerim pour travailler à la conclusion de la trêve; le feld-maréchal Romanzoff, de son côté, fit choix de M. de Siraolin. L'on commença par accommoder quelques difficultés sur la navigation de la mer Noire et la durée de l'armistice qui devait être fixée par les négociateurs de la paix, et la trêve fut conclue en dix articles [ 30 mai — vieux style— 10 juin 1771]. Elle comprenait la Moldavie, la Valachie, la Bessarabie, la Krimée,le le Kuban, la Mer Moire et l'Archipel. A Paras, où stationnait la flotte, l'amiral russe avait publié en mars un manifeste en vertu duquel , malgré le blocus des Dardanelles, les bâtiments neutres pourraient naviguer librement avec des marchandises dans les eaux de Smyrne et les parages environnants, pourvu qu'ils ne transportassent ni vivres, ni armes, ni munitions (1) [2 — 13 juillet 1771 ]. L'armistice maintenu fut signé six semaines après celui de Giurgewo, entre l'amiral comte Spiritow et le plénipotentiaire turc, Mustafa-Beg, petit-fils du célèbre amiral Dschanum-Chodscha ; il contenait également dix articles.

Durant les négociations de la trêve , le comte de Saint « Priest, ambassadeur de France, s'était donné toutes sortes de peines pour y faire comprendre les confédérés polonais. Mais la Porte était entièrement refroidie pour eux : et quand Thugut, dans la conférence secrète avec le reis et Osman- Efendi , sonda les dispositions de la Porte nu sujet de la convention de subsides qu'il ne s'agissait plus d'exécuter, et de ses vues quant à la Pologne , il put se convaincre qae dans la situation présente des choses, le gouvernement turc ne tenait pas au traité, et ne prenait pas le moindre intérêt à la Pologne. Les ministres de la Porte déclarèrent qu'il n'était nullement question de réclamer les trois millions de piastres déjà payés à la cour impériale, que si la paix se faisait avec la Russie à des conditions telles que la Moldavie et la Krimée rentrassent sous la domination ottomane, la Porte se considérerait

(1) Manifeslo di S. E. l'amiraglio russo Spiritow. Rapport de Thugut, du * mai 1772.

HISTOIRE DE L'EMI'IHE OTTOMAN.

comme obligée au paiement des sept autres millions restant dus, et à l'accomplissement du reste des articles, à la cession delà petite Valachieetà la garantie contre les pirateries des Barbaresques. Cette conférence et les sujets qu'on y traita restèrentenveloppés d'un profond mystère , car les deux ministres de la Porte, Ismail-Raif et Osman- Efendi, n'auraient jamais pu parler en présence des ulémas du traité de subsides et des trois millions déjà payés sans exposer leurs tètes ; aussi l'histoire de l'empire n'offre pas la moindre trace de toute la négociation. Au reste, cette manière secrète de traiter les affaires les plus importantes était toute nouvelle , et ce fut Thugut qui l'introduisit le premier dans la diplomatie de Pera. Peu de temps après son arrivée en qualité de chargé d'affaires, il avait demandé et obtenu de ces entretiens secrets. Les conférences commençaient ordinairement deux heures après le coucher du soleil et duraieut jusqu'à minuit ; quand elles se prolongeaient davantage, le reis-efendi Ismail-Raif, grand amateur d'opium , sentait sa patience épuisée. Il prenait alors une forte dose d'opium, et se plongeait dans un sommeil si profond qu'il devenait impossible de continuer à négocier. Mais la loquacité d'Osman-Efeudi était infatigable. Quand il s'agit de nommer des plénipotentiaires pour le congrès, Osman-Efendi ne voulut pas assumer sur lui seul une telle responsabilité, et déclara qu'il ne se rendrait pas au lieu de la réunion à moins quTsmail-Raif , qui jusqu'alors avait soutenu avec lui tout le fardeau de la négociation, ne TaccompagnAt. Ismail-Efendi se laissa nommer , lit mine de suivre, et resta pourtant à Constantinople. En définitive, la Porte eut pour plénipotentiaires Osman- Efendi et le scheich d'Aja-Sofia, Jasindschisade , élevé au rang de juge de Constantinople ; la Russie fut représentée par le comte Grégori Orloff et par le conseiller Antoine Alexis Michaelowicz Obreskoff. Thugut, qui avait déjà reçu précédemment son audience en qualité d'internonce, et qui, à cette occasion avait refusé l'entrée solennelle accordée ordinairement aux diplomates revêtus de te titre , fut admis officiellement par lekaimakam, ainsi que Zegelin comme ministre plénipotentiaire au congrès. Ou leur donna

à tous deuides pelisses de zibeline , distinction que la Porte accorda peu de temps après aux deux ministres suédois, et qui avait une véritable signification politique , car le gouvernement turc annonça par là accréditer définitivement les diplomates de haut rang que lui envoyaient les puissances européennes. Les deux ministres des cours médiatrices reçurent en outre un présent de trente miskals d'ambre, cent drachmes d'aloës renfermés dans des bourses de soie rouge , des sorbets et des fruits. Zegelin partit avec Osman-Efendi et Jasindschisade ; Thugut se mit en route deux jours plus tard et ne joignit son collègue que sur les bords du Danube. M. de Jenisch fut laissé à Constantinople comme chargé d'affaires.

Déjà l'on a vu quels étaient l'esprit et le caractère d'Osman- Efendi. Une anecdote racontée souvent par Thugut à l'auteur de cette histoire pourra donner la mesure de la capacité diplomatique de Jasindschisade, qui devait lutter avec des hommes tels qu'Orloff et Obreskoff. Durant toute la route , ce plénipotentiaire semblait absorbé par la lecture d'un livre. Thugut, très- versé dans le turc et l'arabe, demanda au scheich ce qu'il étudiait ainsi avec tant d'ardeur. Ce dernier répondit qu'ayant été choisi par la Sublime Porle pour la représenter dans une affaire si importante, et se voyant honoré de la confiance particulière du sultan, il ne voulait rien négliger pour s'instruire des principes du droit européen, afin d'être en état de combattre victorieusement les finesses et les ruses des envoyés russes. Thugut s'attendait à voir une traduction de Grotius ou de Machiavel ; il ne vit qu'une copie du Nouveau-Testament. Au reste , le sultan qui avait des idées plus justes que son représentant , fit demander par son médecin au chargé d'affaires, Jenisch, d'ordonner à l'interprète Herbert, auteurd'une translation en turc des aphorismes de Boërhave , de traduire le traité de Frédéric II sur l'art militaire. Mais la légation s'excusa sur la multiplicité des affaires de ne pouvoir satisfaire les désirs du sultan.

Thugut et Zegelin, arrivèrent le 26 juillet au camp du grand vesirà Schumna, et remirent en audience solennelle les lettres de leurs cours à ce ministre, qui leur adressa

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