‹ Histoire de l'Empire ottomanChapitre 347 sur 384 · LIVRE LXX1I · texte numérisé non relu

LIVRE LXX1I

des remerciements. Le congrès fat ouvert à Fokschan. Les plénipotentiaires Russes déployèrent une grande pompe, étalèrent tout l'orgueil de la victoire. Osman-Efendi , fortsimplement vêtu , ne se distinguait de sa suite , que par une canne à pomme d'or. A leur grand étonnement, les ministres d'Autriche et de Prusse ne furent pas invités à la première conférence, et Thugut ayant voulu s'expliquer là-dessus avec les plénipotentiaires russes, ceux-ci affectèrent un profond étonnement, et une ignorance complète de l'état des choses, attendu que la Russie n'avait ni recherché ni accepté la médiation des deux cours, et s'était simplement prêtée à des procédés de pure obligeance. C'était là une situation des plus étranges , et fort morti&aote pour les deux envoyés. Au reste, les plénipotentiaires turcs, étonnés aussi de cette exclusion, ne cachèrent nullement aux ministres des puissances médiatrices l'objet des délibérations; ils vinrent même toujours demander leur avis. Dès la première conférence, il fut convenu que l'armistice serait prolongé jusqu'au 21 septembre; dans la seconde, les plénipotentiaires russes posèrent trois conditions comme base de toute la négociation. 1° Avant tout, il fallait faire disparaître tout motif de division entre les deux cours ; 2° la Porte donnerait des indemnités pour avoir engagé la guerre; 3° l'on fixerait des dispositions qui seraient avantageuses aux deux cours. Pour eux , la conséquence nécessaire de la première clause, était l'indépendance des Ta tares , et de la seconde , la liberté de la navigation et des avantages commerciaux pour leurs nationaux. Les Turcs repoussèrent énergiquemeut la demande de l'indépendance des Tatares, que les principes mêmes de l'Islam leur interdisaient d'accorder. Ils exposèrent qu'au sultan appartenait la souveraineté religieuse de tous les Sunnites, et que s'il ne l'exerçait pas sur l'Inde , Bâcha ra , Maroc , dont les souverains étaient également Sunnites , c'était à cause du trop grand éloignement de ces contrées ; mais qu'il violerait ses devoirs comme chalife, en abdiquant son autorité sur les Tatares. Thugut, que les négociateurs russes traitaient avec la plus grande courtoisie, se trouva jeté en des embarras imprévus , dont il se tira d'ailleurs

avec une adresse toute diplomatique ; il déclara ne pouvoir prendre nulle part aux négociations, attendu que ses pouvoirs ne l'autorisaient à négocier qu'avec des représentants de leurs cours munis des mêmes pouvoirs que lui-même , et les lettres de créance des Russes ne contenaient pas un seul mot de la médiation officieuse des cours de Vienne et de Berlin. Thugut déclina l'offre que lui faisait le comte OrlolT, de lui donner une déclaration écrite de sa non-admission au congrès, ainsi que la proposition d'Osman-Efendi , de lui délivrer une attestation des efforts tentés par lui contre l'exclusion. Néanmoins, Osman-Efendi envoya à Thugut une note dans laquelle étaient exposées les causes pour lesquelles les deux ministres médiateurs, n'avaient pas été appelés aux conférences. « Les ministres russes avaient déclaré que leurs pouvoirs ne disant rien de la médiation , ni d'un rôle actif de la part de l'Autriche et de la Prusse, ils considéraient l'admission des deux plénipotentiaires chargés purement d'offrir leurs bons offices, comme contraire au droit public et aux privilèges des ambassadeurs. » Osman -Efendi discuta jusqu'à satiété la question de la liberté et de l'indépendance das Tatares, tantôt couvrant par ses cris la voix des plénipotentiaires russes, tantôt provoquant chez eux le dégoût, par la bassesse de son ton et de son langage (1). Ces diplomates trop polis pour exprimer ce qu'ils pensaient d'un tel homme , se contentèrent de dire : « Osman-Efendi est sans doute un homme d'une haute intelligence, mais cette intelligence est d'une nature telle , que nous n'en avons jamais vu de semblable » (3). Ils demandèrent une déclaration écrite , sur les motifs de l'obstination de leurs collègues turcs dans la question de la Krimée. Osman- Efendi donna l'ultimatum ottoman dans son style diffus et ampoulé. Dans cette pièce , il se résignait enfin à l'indépendance des Tatares , quant à tous les actes do gouvernement , mais sous la réserve de la suzeraineté du sultan, qui donnerait l'investiture au

(1) Rapport de Tbogut.

(2! Ahmed-Rasoù , dans Dici p. 18«, et dans Waszif, p. 26i.

mi

chan et installerait les juges. Quoique jusqu'alors la Porte n'eut consenti à aucune indemnité , la note en concédait en Bessarabie, où les Ta tares pourraient également jouir de l'indépendance. Dans une note adressée aux envoyés d'Autriche et de Prusse, les plénipotentiaires russes répondirent qu'ils ne pouvaient accepter en aucune façon l'indépendance des Tatares sous la réserve de l'investiture , attendu qu'un peuple n'était pas libre tant que son prince devait attendre une confirmation étrangère. A cette pièce était jointe une demande pressante d'explications pour les ministres ottomans, avec des observations sur l'inadmissibilité des restrictions demandées par ces représentants de la Porte, attendu que l'impératrice voulait la liberté entière des Tatares (1). Cette roideur dans l'affaire des Tatares venait du comte Orloff , qui était en désaccord avec le général Romanzoff; il désirait la rupture des négociations, parce que si la guerre éclatait de nouveau, son frère Alexis commanderait la flotte de l'Archipel ; le plus jeune , Théodore . la flotte de la mer Noire ; tandis que lui-même aurait sous ses ordres l'armée de la Krimée, et il se flattait que l'empire ottoman , attaqué ainsi de trois côtés, serait soumis par la famille Orloff (2).

Après le rappel des plénipotentiaires turcs, Romanzoflf, dans une lettre au grand vesir, désapprouva les exigences des diplomates russes dans ce qu'elles avaient de contraire à la religion musulmane ; mais en même temps il se plaignit d'Osman-Efendi , qui de lui-même avait rejeté la proposition d'une prolongation de la trêve présentée par Zegelio; le grand vesir adressa au comte Romanzoff le chodscha du diwan , Waszif, avec une lettre pour demander au généralissime de prolonger l'armistice de six mois. Comme Waszif prenait congé du grand vesir, à la porte de la tente l'attendait le kiajabeg Resmi-Ahmed, qui lui recommanda de la manière la plus pressante de faire tous ses efforts pour réussir dans sa mission, pour

(1) flispostasopra il comraunicato dalK arohasciatori ottomani coll* articolo toccante la libcrla e la perfelta independenia dci tatari. Rapport de Thugut, du 9 septembre 177*.

{t) lbidim.

obtenir même à grand prix une dixaine de jours ; car depuis le retour d'Osman-Efendi, les deux tiers de l'armée s'étaient dispersés , et le reste n'attendait qu'une occasion pour en faire autant. En sept heures, Waszif se rendit de Schumnaà Rusdchuk, où Daghistani-Ali-Pascha lui procura un radeau pour le passage du Danube. Ali-Pascha, auquel Waszif représenta ta nécessité d'interdire à ses troupes toute espèce d'hostilité , se plaignit dans un tout autre sens que Resmi- Ahmed , disant qu'il avait trop de soldats et qu'il ne pouvait contenir leur ardeur belliqueuse; que si le grand vesir voulait lui laisser la liberté d'agir, il franchirait le Danube et se faisait fort de pousser en peu de temps ses conquêtes jusqu'à Kiow (1). A Jerkoï, Waszif monta dans une calèche fournie par le commandant russe, et, en trois heures, atteignit les deux plénipotentiaires qui revenaient a Constantinopie; «'approchant de la voiture d'Osman- Efendi, il lui communiqua l'objet de sa mission ; Osman- Efendi ne voulut pas croire qu'il fût au pouvoir du feld-maréchal de prolonger la trêve , ni se persuader que cette prolongation fût utile. Waszif, qui connaissait parfaitement le caractère intolérant do plénipotentiaire, s'abstint de le contredire, et lui demanda d'un ton plein de soumission si lui-même devait poursuivre sa route ou s'en retourner. Osman-Efendi, satisfait de cette déférence, lui ordonna de revenir. En route, il se plaignit amèrement de Jasindschisade , qui n'était bon à rien qu'à réunir des provisions de volaille : « Si tu ne me crois pas , regardes, » dit-il ; et en effet , en descendant devant Jerkoï, ils aperçurent une immense quantité de cages à poulets réunies par Jasindscbade devant le congrès; Waszif se sentit péoétré de honte. Au bout d'une heure, Osman-Efendi le présenta dans sa tente aux envoyés d'Autriche et de Prusse, en déclarant quel était l'objet de sa mission, et demanda à l'internonce s'il pensait que Romanzoff pût prolonger la trêve. Thugut, avec sa réserve et son adresse ordinaire répondit : « Romanzoff étant muni de pleins pouvoirs par sa cour , il m'est impossible de

(Il Wauit. I. il. p. 226.

LIVKE LXXII.

dire qu'il ne dépende pas de loi de prolonger la trêve.» Zegelin dit à Osman : «Efendi, jusqu'où pousserez-vousla confiance en vousmême et l'obstination ? Comment osez-vous prendre sur vous de faire revenir l'homme envoyé par la Porte? Si la trêve est obtenue, l'objet de In mission de cet envoyé se trouve atteint ; s'il ne réussit pas , songez au moins qn'il aura pu examiner l'état de l'armée ennemie. » Osman changea de couleur et dit à Waszif : « S'il en est ainsi , efendi. tu peux partir puisque les ambassadeurs le veulent; autrement tu me perdrais (I). » Waszif, bien accueilli par le feld-marérhal , eut le soir même un entretien avec loi et avec Obreskoff , et , après un échange de quelques paroles selon les circonstances , le comte Romanzoff accorda un armistice de quarante jours, durant lequel arriverait la réponse de sa cour à la demande de prolongation de la trêve à sept off'huit mois; il offrit même de donner un acte de cet engagement, et derannda à Waszif s'il était autorisé à contracter la même obligation. Waszif assuma sur lui cette responsabilité, et promit l'approbation dn grand vesir dans l'espace de dix jnurs. Obreskolf fit observer que dix jours étaient un délai trop court, etqu'il pouvait en demander douze ; mais Waszif se tint à ses premières paroles. Quand , le second jour, il repassa par Rusdchuk, le sèrasker Daghistani-Ali , plein d'anxiété , lui demanda où en étaient les choses, Waszif loi répondit : « Tenez-vous seulement prêt à passer le Danube sous quatre à cinq jours.» Le pascha , pâle de terreur , agité du frisson de la fièvre, laissa échapper ces mots: « Efendi , c'est imposable; les Bosniens, attaqués par la dyssenterie , meurent comme des mouches, les autres soldats s'enfuient comme des oiseaux de passage pour regagner leurs foyers; les caisses et les magasins sont vides. Pour l'amour de Dien , dites au grand vesir qu'il nous procure de l'argent et des vivres ; sinon , c'en est fait de Rusdchuk. A la volonté de Dieu ! — Comment donc votre excellence a-t-elle perdu si vite son attitude menaçante, demanda Waszif? — Oh I reprit le sèrasker, ma situation n'étnit pas meil-

(I) Wastif, |. if. p. 227.

leure quand tu es passé; mais je devais me montrer et parler ainsi de crainte d'Osman- Efendi, qui répandait partout qu'il n'était pas au pouvoir du feld-maréchal de prolonger l'armistice de cinq jours ; que les Russes étaient détruits par les maladies, que nous pourrions tout d'abord pénétrer jusqu'à Chocim. » Comme Osman-Efendi était sur la route de Constantinople , on devait tout craindre de sa part. A Hesargrad, le bekirbeg, frère de Nail-Pascha , vint trouver Waszif dans la nuit pour savoir des nouvelles, car il avait été aussi alarmé par les propos d'Osman-Efendi , et croyait que peut-être il lui faudrait courir à Rusdchuk , pour tenter le passade du fleuve ou défendre ce point. Waszif arriva de nuit au camp du grand vesir; dès le point du jour, il se réunit avec le kiajabeg et le reis -efendi dans la tente de l'étendard sacré, puis se rendit auprès du premier ministre , auquel il rendit compte de sa mission et de ses remontrances pour réprimer le zèle de Bekir-Beg. Le grand vesir, charmé de la conduite du chodschn, lui donna tout ce qu'il avait d'or en ce moment, et le nomma ameddschi ( l'on des sous-secrétaires d'état à la chancellerie ). Waszif se défendit d'accepter une place dont le titulaire actuel , Nuri-Efendi , qui avait vieilli dans le service, ressentirait une vive douleur de sa destitution , et s'en remit à la bienveillance du premier ministre pour le récompenser dans une occasion ultérieure. Aussitôt le grand vesir lui conféra un" fief important. La lettre du feld-maréchal fut lue dans le diwan, et l'on expédia en toute hAte la confirmation de l'engagement de Waszif; car l'on avait appris que cinq cents janitschares déserteurs avaient tué le commandant de Tschalikkaswak et franchi le Balkan. Osman-Efendi se leva dans l'assemblée et dit: «Je n'aarais jamais cru pareille chose.— Tout cela est le résultat de ta conduite, s'écria Jasidschi-Efendi, avec lequel il était en état de discorde. Avec ta manie obstinée d'exclusion dans toute occasion, tu seras couvert de honte par le Dieu toutpuissant. » Lè-dessus l'assemblée se sépara.

Le 17 octobre 1772, arriva au camp du grand vesir l'approbation du cabinet russe à la trêve, et en même temps, la nouvelle qu'Obrcskoir était autorisé à de nouvelles

négociations, et que Bukarest avait été choisi pour le lieu du congrès. Apres la proclamation de la prolongation de l'armistice dans le camp ottoman , le grand vesir nomma les nouveaux plénipotentiaires . l'habile reisefendi Abdurrisak, Basch-Muhasebedschi- Suleiman-Penah , le maître des rôles des silihdars Atallha-Beg, auxquels furent adjoints le Beglikdschi ( chancelier du reisefendi ) Esseid-Mohammed- Chairi-Efendi , comme secrétaire des plénipotentiaires, et Waszif-Efendi en qualité de secrétaire des conférences, avec deux employés de la chancellerie du cabinet du grand vesir. L'intérim du ministère des affaires étrangères dut être mené par le premier ministre des requêtes, Ibrahim Munib-Efendi. Les envoyés d'Autriche et de Prusse , dont la présence au congrès de Fokschan avait coûté à la Porte environ 300,000 piastres , sans la plus faible compensation , ne reçurent pas cette fois l'invitation de se rendre à Bukarest. Le reisefendi , ayant été muni de pleins pouvoirs par le grand vesir, prit congé, et tous les envoyés se mirent en route par Kusdschuk et Jerkoi. Quand ils furent arrivés à Bukarest , Obreskoff fit la première visite au reis-efendi. et le fils de ce dernier, Ahmed-Hamid- Efendi , alla voir le fils du feld-maréchal , qui lui envoya ensuite un cheval couvert de harnais magniGques, et reçut en retour des fourrures de martre-zibeline et d'hermine. Les conférences s'ouvrirent à Bukarest. Chairi-F.fendi et Waszif, se chargèrent de la rédaction des protocoles ( 20 novembre ). Après la production et l'échange des pouvoirs, l'on agita de suite la question de l'armistice, dont les plénipotentiaires ottomans demandaient la prolongation à sept ou huit mois, tandis que les Busses ne voulaient en accorder que quatre , étendant cette durée à un mois de plus pour les contrées éloignées, comme la Géorgie et la Tscherkessie. C'est ainsi que les conditions en furent arrêtées et signées. Le grand vesir en recevant la copie de l'acte, exprima sa joie de voir les hostilités arrêtées jusqu'à l'équinoxe du printemps ; et suspendit les armes au clou de l'oubli. Dans la deuxième conférence , Obreskoff passa de 9uite à la question d'indemnité sans toucher à l'indépendance des Tatarcs. Le reis-cfendi dit que la Porte avait

déjà des prétentions à des indemnités, pour le dommage qui lui avait été causé durant la paix par le ravage de Balta ; qu'il n'y avait pas lieu à s'occuper des frais de la guerre ; car c'était la coutume des gouvernements de préparer leurs armements au moins trois ans à l'avance ; que la Porte avait été prise à l'improviste par les désordres de Pologne, puis retenue par les assurances du résident qui soutenait que tout serait ramené aucours ordinaire des choses, de sorte qu'elle n'avait pas eu le temps de se procurer les vivres nécessaires ; qu'à la Russie devait être attribuée la responsabilité de cette situation, à cause des espérances depaix qu'clleavaitdonnées, et que par conséquent, cette puissance serait obligée à des indemnités. Après de longs débats, Obreskoff faisant comme à Fokschan, passa à un autre article. Chaque semaine avaient lieu deux conférences en forme , sans compter des réunions particulières, dans lesquelles on disputait vivement sans rien éclaircir. Enfin Obreskoff, présenta un exposé par écrit des demandes des Russa en dix articles , eu vertu desquels « toute* les dettes devaient être remises aux habitants de la Moldavie et de la Valachie; tow les châteaux enlevés à la Porte restitués; le commerce d'esclaves géorgiens aboli; la prééminence de rang accordée à l'ambassadeur russe dans les audiences ; les interprète) et les serviteurs de ce diplomate, affranchis de toute contribution; les renégats, s'iU persistaient, après plusieurs interrogatoire* en présence des interprètes, dans la foi de l'Islam , ne devraient plus être ramené* à leur ancienne croyance. Les deux Kabarta» seraient abandonnées aux Russes; lesprisooniers de part et d'autre échangés sans rançon ; le chan des Tatares institué par le libre choix des Tatares ; et le dernier traité de paix cesserait d'avoir aucun effet, pour laisser toute vigueur à celui dont il s'agissait. » Après que ces dix articles eurent tU longuement débattus et souscrits par te deux parties, Obreskoff amena peu à pet l'indépendance des Tatares, comme la bi* véritable de la paix. On cont int aussi que le nom du sultan , comme précédemment. ^ rait répété dans les prières de la chaire; que le chan serait élevé par la libre élection do Tatarcs, et installé au nom de la Porte ; que

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