LIVRE LUI
envoyé en ambassade dans l'Inde, était revenu à Skutari (au moment où le sultan se rendait à Brusa), rapportant des lettres du sultan Muradbachsch , Bis de Dschihandschah, décédé. Il était aussi chargé d'offrir au souverain des Ottomans un panache de plumes de héron attaché avec une agrafe de diamants, au milieu duquel brillait une pierre de cinquante karats, un sabre d'or, avec un fourreau garni de pierreries , et dix ballots de châles et d'étoffes de l'Inde. Le sultan demani la au fils de Fachreddin ce qu'il avait vu de beau dans l'Inde? Celui-ci répondit qu'il n'y avait là rien de comparable à la délicieuse situation du Bosphore, qui surpassait toutes les merveilles de la nature et de l'art de l'Inde. Maansade-Husein était arrivé dans l'Inde au temps de la guerre civile des quatre fils de Dschihandschah. Le premier des quatre princes aux mains duquel il tomba, Muradbachsch, le retint, ainsi que les présents dont il était chargé; il répondit aux lettres comme possesseur du trône de l'Inde, qu'il lui fallut pourtant céder dans la suite à son frère Orengseb , si digue de la souveraineté.
Nous revenons maintenant aux affaires de Transylvanie , de Valachie et de Moldavie , que nous avions laissées pour suivre les phases de la rébellion d'Asie. Le grand vesir, en quittant ience, avait chargé le pascha d'Ofen, Keuaan-Pascha, et celui deSilistra, Dschan- Arslan-Pascha, de maintenir l'ordre en Transylvanie. Michne, woiwode de Valachie, avait obtenu du premier la permission de regagner ses foyers sans que le pascha de Silistra eût donné son agrément à cette retraite. Lorsque Michne vint prendre congé de Dschan-Arslan-Pascha , celui-ci le frappa violemment du poing sur la poitrine en s'écriant : « Maudit ! ne suis-je pas gouverneur de Silistra, n'est-ce pas de moi que tu dois solliciter la faculté de retourner chez toi ? » Cet outrage laissa des traces ineffaçables dans 1 âme de Michne, Grec plein de vanité , qui a «on avènement s'était fait solennellement sacrer et couronner par un moine grec comme archiduc de Valachie , et qui depuis avait mis tout en œuvre auprès de la Porte pour se faire délivrer un diplôme qui lui confirmât ce titre. Il dévora sa fureur, mais jura de se venger à la première occa-
sion (1). Pour le moment il regagna paisiblement la Valachie. Mais, quand ensuite Arslan-Pascha suivait la route de Silistra, le Grec tomba sur lui brusquement, et Arslan, après avoir failli perdre la vie , eut beaucoup de peine à traverser le Danube en face de Sistow. Michne, ennemi mortel de Constantin Cantacuzène et de son gendre Philippeskul , qui s'était réfugié en Moldavie, près de Ghika, résolut la perte du fugitif et de celui qui lui avait donné asile. Il calomnia Philippeskul à Constantinople, et se ligua en même temps en secret avec Rakoczy , contre Barc«ai , institué prince de Transylvanie par la Porte. Constantin Cantacuzène, appelé À Constantinople, se justifia des faits dont l'avaient chargé les émissaires de Michne, et fit retomber à l'aide de preuves irréfragables le crime d'infidélité sur l'accusateur (2) . Alors Michne jeta le masque , et pour premier acte de révolte fit exécuter les bojars dévoués à la Porte ; ces chefs furent étranglés , jetés par les fenêtres du palais du prince ; leurs cadavres, foulés aux pieds par les trabans , restèrent sans sépulture ; on appliqua leurs femmes à la torture pour leur arracher la déclaration de leurs biens. Tergowischt fut enveloppé par la cavalerie de Michne , et tous les Turcs qui s'y trouvèrent furent égorgés par l'infanterie; puis Braila et Giurgewo furent saccagées et livrées aux flammes. A la tête de dix mille Valaque* et de cent mille Hongrois sous les ordres de Mikes (1) , Michne marcha contre Ghika et le défit près de Jassy , et le prince moldave passa le Pruth et s'enfuit à Bender ; le chan tatare arrivait à marches forcées à son secours avec cinquante mille Tatare*, d'après l'ordre de la Porte; mais Ghika, épouvanté, se précipita vers Andrinople.
Aux premiers avis des nouveaux troubles de Valachie et de Transylvanie , un sabre et un kaflan d'honneur avaient été adressés au chan tatare avec l'ordre de marcher contre la Valachie. L'ancien gouverneur de Bosnie, Sidi-Ahmed, eut le commandement d'Ofen,
(1) Naima, I. u , p. 204.
(2) Engel, Ilibt. de Valachie, p. 305.
(5) Engel , Hist. de Moldavie , d'après la Chronique de Gretsan , p. 273 , avail plus de détails ^uc Belhlen, p. 8«J.
et le sandschnkbeg d'Ubessan, Mohammed- Beg . qui s'était signalé dans les campagnes de Moldavie et de Valachie, devint gouverneur de Silistra. Ghika, qui s'était réfugié à Ândrinople auprès de son compatriote et protecteur Kœprili , fut installé comme woiwode de Valachie , et le fils de Lupul , Etienne, fut nommé prince de Moldavie (1). Cependant les Tatares, fortifiés par les Polonais et par les Cosaques , avaient pénétré dans la. Moldavie et livré à l'armée réunie des Valaques et des Szeklers devant Jassy , sur les rives du Bachlui , une bataille sanglante qui dura trois jours. Douze mille sept cents Hongrois et Valaques restèrent sur le champ de bataille; beaucoup se noyèrent dans le Bachlui , ou s'enfoncèrent dans les marais. Alors Michne fut contraint de s'enfuir en Transylvanie. Le sultan ordonna que Tergowischt, résidence des woiwodes de Valachie, fût rasé, et qu'à l'avenir les souverains établissent leur cour à Bukaresl [ 12 novembre 1659]. Rakoczy, battu près de J)eva par Ssari-Uusein , frère de Siawusrh- Pascha, sandschakbeg d'Erlau, et par Sidi- Ahmed, gouverneur d'Ofen, s'était enfui à Szaszvaros ( Broos) , laissant trois mille sept cents des siens sur le champ de bataille, soixante drapeaux et sept pièces de campagne entre les mains de l'ennemi. Au printemps suivant, Seid-Ali fut revêtu solennellement à Andrinople du titre de serdar contre la Transylvanie , et envoyé à Belgrad pour y attendre des instructions ultérieures ; le sagardschi-baschi et quinze régimeuts de janitschares furent placés sous ses ordres [ 16 avril 1660] . A la nouvelle de l'approche de Sidi Ahmed, Rakoczy avait levé le siège d'IIerraanstadt, et, convoquant tous les hommes en état de porter les armes, il avait atteint Klausenburg, où il campa entre Kapus et Gyalu. Sur la rive droite du Szamos, entre Klausenburg et Szamofalva, fut livré un combat sanglant [24 mai]. Rakoczy, battu et grièvement blesse, mourut au bout de dix-huit jours dans le château de Grosz-Wardein. Quatre mille tètes, envoyées du théâtre de la défaite de Rakoczy, furent promenées en triomphe à Andrinople, sur des lances, par des Grecs
(l) Kaima, 1. u , p. 405.
et des Arméniens, et jetés devant le grand vesir, qui foula ces dépouilles sous les pieds de son cheval , puis les donna en pâture aux chiens. Le sultan se serait volontiers rendu une troisième fois de la capitale è Andrinople , mais Kœprili n'approuva pas ce voyage, parce que l'argent de Transylvanie n'était pas encore arrivé. Un chatti-schérif ordonna a Sidi-Ahmed de confirmer son prisonnier Barcsai en qualité de prince de Transylvanie. Mais, avant de poursuivre le récit de» événements qui suivirent la mort de Rakoczy, et jetèrent l'Autriche dans des hostilités avec la Porte, il nous faut arrêter un regard sur les relations entre les deux puissances, et leurs rapports diplomatiques dans les trois dernières années.
Des deux côtés on se plaignait d'irruptions et de pillages sur les frontières. Plusieurs fois le gouverneur d'Ofen, Kenaan, envoya des tschauschsau président du conseil aulique, comte Puechhaim à Vienne, pour lui exposer surtout ses griefs contre la garnison de Weizprim , qui avait surpris le poste d'Ercseny , à cinq heures seulement d'Ofen , et reprocher aux impériaux d'autres attaques contre le sandschak dcKoppan. A Constantinople même la Porte exprima son mécontentement au résident impérial Reninger, de ce que, dans la Haute-Hongrie, Nadasdy, Forgacs , Zrinyi et Batthyanyi eussent fait irruption en Pologne , et assisté le traître Rakoczi (1). Le docteur Metzger fut expédié au pascha d'Ofen avec la mission d'accommoder, s'il était possible, les différends entre Rakoczi et la Porte (2) ; et Henri Woggia partit en même temps , chargé d'intructions analogues pour le camp du grand vesir, qu'il atteignit à Ternes war où il fit uue entrée pompeuse. Il accompagna ensuite Kœprili dans sa marche vers Jenœ, tandis que Reninger se tenait auprès de la cour du sultan à Andrinople (3). Barcsai , nommé prince de Transylvanie par la Porte, remit au résideit Reninger une lettre pour se recommander
(1J Ropporl de Reninger, aux 8rclii\ea de la moison impériale, février 1(>58.
(2) l'apport de Reninger.
(3; Rapport de Reninger, d'Andrinople en date dn Jl octobre.