LIVRE LXXII
sidschisade, d'une intelligence simple et commune , mais que sa loyauté avait poussé à une haute faveur auprès du sultan, et qui avait été le second plénipotentiaire au congrès de Fokschan. M us ta fa lui survécut à peine un mois ; après six semaines de souffrances causées par un asthme, que les médecins prirent pour une hydropisie ou pour un polype au cœur, il rendit l'âme un vendredi, tandis que tes muezzims appelaient les fidèles à la prière [24 décembre]. Ainsi que l'atteste son règne, Mustafa n'était pas un maître cruel; mais il fut souverain malheureux. Sa prédilection pour les sciences secrètes , pour la cabale des Moghrebis et l'astrologie des Égyptiens , l'avaient fortifié dans l'opinion qu'il était en possession de la sagesse absolue , et de l'art transcendcntal du gouvernement. On l'a vu demander par son ambassadeur, Resmi - Ahmed, un astrologue au roi de Prusse, Frederick II; ainsi il adressa une ambassade au souverain de Maroc, pour que celui-ci lui envoyât un homme versé dans la connaissance du temps. Au reste , Mustafa s'adonnait à l'étude des lois ; dans le mois de juin , toutes les nuits, des gens de lettres devaient exposer en sa présence des parties de texte du Koran , ou expliquer des passages de la tradition. A l'exemple de David et de Salomon dont l'un forgeait des cuirasses, et l'autre tressait des paniers, les sultans devaient apprendre et pratiquer un métier; Mustafa choisit l'industrie de relieur. A Skutari , il avait consacré une mosquée a la mémoire de sa mère ; et y avait attaché diverses fondations; il avait établi dans les dépendances de la mosquée des Tulipes des écoles supérieures et des cuisines des pauvres , réparé la mosquée de Mohammed II dévastée par le tremblement de terre, et, devant la porte Neuve , fondé un nouveau quartier , long de douze mille aunes , sur une largeur de six mille. Tous ces bienfaits s'effacèrent devant la ruine de l'empire, qu'il précipita par son ardeur à régner par lui-même, sans posséder les capacités nécessaires, et par la guerre qu'il voulut entreprendre contre les Russes, contrairement à l'opinion des ulémas. On ne peut guère décider s'il fit empoisonner son frère par crainte de voir en lui un rival redoutable , ainsi que pourraient le faire pré- l
sumer des rapports d'ambassadeurs contemporains , et la biographie du grand vesir Bahir-Mustafa-Pascha ; sans lui attribuer ce fratricide, on reconnaît encore en lui un monarque aussi fatal que ses deux prédécesseurs du même nom, et son troisième successeur Mustafa IV (1), qui après être monté sur le trône en foulant le cadavre de son oncle, fut étranglé par ordre de son frère Mahrapmud.
Le sultan Abdulhamid, Ois d'Ahmed III, âgé de cinq ans à la mort de son père , avait été, durant les quarante-trois années écoulées depuis, tenu renfermé dans la cage, sans avoir acquis de talent, ni d'expérience, des affaires, ni de connaissance du monde, sinon par la lecture de l'histoire de l'empire ottoman ; c'était donc un vrai modèle d'ignorance turque; d'ailleurs, dépourvu de caractère, et ne pouvant tenir les. rênes du gouvernement que d'une main languissante. Après la cérémonie accoutumée de l'hommage , un chatti-scliérif confirma le grand vesir ainsi que tous les hauts fonctionnaires du diwan et de la cour , et le nouveau sceau fut envoyé au camp par le grand chambellan. Six jours après l'avènement au trône, le sultan alla ceindre le sabre à Ejub. Pour la première fois il n'y eut point de gratifications, parce que les caisses de l'état étaient épuisées par la guerre , quoique depuis un certain temps de nombreux héritages eussent fait entrer des sommes considérables dans le trésor public. Ebuseheb en Égypte, avait envoyé 4,000 bourses de la succession d'Ali- Beg. L'ex-grand vesir Moldowandschi, avait laissé 1,500 bourses. Parmi les biens d'Omer-Pascha tombés entre les mains des Russes à Karaszu, et du tschausch-baschi Isper, se trouvèrent 2,000 bourses, qui avaient été tirées du trésor pour des achats de vivres. Scheich-Tahir d'Akka , offrit 7,000 bourses annuelles , si Akka et Saida étaient abandonnées comme gouvernement héréditaire pour lui et ses fils. Kelledschi-Omer-Pascha, serasker de la mer Noire , qui était mort à Warna, avait aussi laissé une fortune considérable. Tous les esprits étaient divisés ; il
(1) Amlrcossy, Constanlinople et le Bosphore,
s'agissait de savoir lequel des deux beauxfrères du sultan, le kaimakan-pascha, Melik- Mohammed, on le grand vesir Musinsade , allait exercer la plus grande influence. Aasimé épouse du grand vesir, Seineb, épouse du kaimakam, toutes deux sœurs du sultan , nées de la même mère, étaient depuis longtemps animées l'une contre l'autre de sentiments hostiles. Le reis-efendi Ismaïl , qui, pour se maintenir à son poste, avait sacrifié des sommes considérables, réconcilia les princesses , au moyen d'une certaine quantité de piastres que Seineb la plus jeuue , dut payer à l'aînée , dont l'autorité parut bientôt prédominante , en raison de la prédilection du sultan. Comme au commencement de tout règne, il y eut alors des changements. Le plus important fut la destitution du mufti Scherifsade -Molla-M oharomed.
Durrisade, devint pour la troisième fois chef de la magistrature; mais son Age avancé ne lui permit pas d'occuper long-temps ce poste, et Jahja-Efendi, fils du grand vesir, Aus- Mohammed-Pascha, fut nommé scheich de l'Islam. Le kairaakan Melik- Mohammed fut investi du commandement général des flottes , parce que le grand vesir voulait l'éloigner de la Porte ; et l'aga-pascha des janitschares, que sa rigueur avait fait surnommer Suleiman le Creuseur de puits, fut appelé au poste de kaimakam, qu'il lui fallut laisser aa bout de quelques jours à Abdullah-Pascha revenu du camp du grand vesir. Le nischandschi-baschi Ibrahim, elle tsciiauschbaschi Abdulkerim, tous deux créatures du reis-efendi Ismaïl , furent déposés. Lalcli- Mohammed-Efendi devint tschausch-baschi et bientôt après ministre de l'intérieur; le fils du grand vesir kabakulak, le président de9 comptes, Jegeni-Suleiman-Keg , élevé au rang de second defterdar, dut aller en ambassade à Vienne , pour notifier l'avènement au trônedu nouveau sultan. Le dernier médecin de la cour résigna ses fonctions , pour être mis au nombre des grands mollas, et Mohammed fut choisi reis des médecins d'Abdulhamid. Le chef des astronomes , Chalil-Efendi , était mort tout récemment ; le second astronome fut promu à sa place, et laissa de l'avancement à Musasade-Efendi, qui, par ses connaissances, pouvait rivaliser avec Abu-Maaschcr, de Balk.
L'interprète de la Porte, Scarlat-Karadscha- Aleco, fut remplacé par Ipsilanti , que sa loyauté bien connue avait puissamment recommandé.
Le dixième jour après son avènement , le sultan assistait aux exercices des canonnière et des bombardiers aux Eaux-Douces, où les élèves de Tott se distinguèrent pour la rapidité de leurs mouvements ; le sultan fit donner i Tott un sac de ducats en témoignage de sa satisfaction. Deux semaines après, Abdulhamid visita le sérail de Galata, et contempla durant six heures les pages qui lançaient le dschirid et se livraient à l'équitatiou. Il ordonna que lediwan fut tenu régulièrement deux fois par semaine. Abdulhamid ne se contentait pas de manifester ainsi son goût pour le gouvernement, il faisait preuve encore de celle manie de direction et de son incapacité absolue, dans les résolut ions écrites qu'il fit remettre en réponse au plan pacifique tout récemment présenté par l'envoyé de Prusse, M. de Zegelin , qui, s'abandonnant à toutes sortes d'espérances, s'était flatté de déterminer les Turcs à l'acceptation d'un plan par lequel la Russie consentait à traiter moyennant le simple abandon de Kilburun; cette proposition, favorisée parle grand vesir et les ministres de la Porte, fut soumise à la décision du sultan ; il écrivit : « Je ne songe à donner aucune réponse à des propositions de ce genre, et quelle réponse y aurait-il À faire?» Le kaimakam et^e reis-efendi Ismaïl proposèrent alors que l'on fît une réponse conforme aux principes de la religion ; comme le sultan ne décida rien , la proposition revint au grand vesir, qni en écrivit au feld-marécha) Romanzoff; mais celui-ci déclara qu'il ne savait pas un mot de tout cela. Bientôt après , le reis-efendi de l'étricr impérial , Ismail-Raif, déjà connu par ses conférences secrètes avec Thugut et Zegelin, fut transféré de la chancellerie d'état à la direction des bibliothèques, et Ridschaji-Mohammed devint reisefendi pour la troisième fois. Le defterdar Osman-Efendi fut éloigné dans le gouvernement de Trébisonde, qu'il eut bien de U peine ensuite à changer contre celui de Staochio. En même temps tomba le kislaraga, qui avait fait mine de vouloir se mêler des affaires du gouvernement, exemple qui