LIVRE LU
se rendre avec Nesimi et Jegen. On n'eut i point la patience d'attendre leur arrivée à Constantinople, et ils furent exécutés à Mal* depe. Cependant Ipschir-Pascha , au lieu de se rendre à son poste à Bagdad , s'était réuni au rebelle Abasa-Hasan. Ils entrèrent ensemble dans Angora , et Gurd-Abdullah, pascha de cette ville , qui jadis y avait fait mettre à mort le juge Kedroghli , fut immolé à son tour. Les janitschares d'Angora rachetèrent leur vie au prix de 15,000 piastres. Ipschir et Hasan envoyèrent des circulaires et des ordres à Eskischchr ainsi que dans le pays des alentours, et adressèrent à Constantinople une lettre dans laquelle ils demandaient huit tètes : celles des agas Beglasch et Karatschausch, du Kulkiaja et de Ghodde-kiaja, de Ssari-Katib et de Deli-Burader, du ssamsundschi-Omer et du maître des requêtes Ghanaji. Comme de ces huit tètes six étaient tombées déjà par suite de l'insurrection des agas , le vesir Siawusch et le mufti Ebusaid délibérèrent sur l'attitude à prendre à l'égard d'Ipschir et d'Abaso. Le grand vesir voulait leur envoyer un des ulémas ; le mufti n'était pas de cet avis. Le telchiszdschi (porteur des propositions du grand vesir au sultan ) , Bairam-aga , et un chaszeki furent chargés d'un chattischerif qui invitait les rebelles à se séparer, leur promettait, les têtes par eux demandées étant déjà tombées, de leur complaire quant au reste, et présentait même à Ipschir-Pascha l'espérance du sceau de l'empire s'il voulait se rendre auprès de la Porte pour le prendre (1). Ensuite le bcglerbeg d'Anatoli, Mohammed -Pascha, le silihdar Parmaksis-Husein , et le ssamszundschi M us ta fa partirent pour ajler négocier la paix ; alors même le mufti ne consentit pas a ce qu'un des ulémas les accompagnât. Déjà Ipschir-Pascha s'était avancé jusqu'en face de Brusa, de sorte que Derwisch-Pascha , nommé maintenant gouverneur d'Anatoli , franchit au plus vite le détroit de Gallipoli, et se retrancha à Brusa avec quinze régiments de janitschares. AEskischehr Ipschir- Pascha reçut les plénipotentiaires en diwan solennel; les janitschares et les sîpahis se réconcilièrent , on promit à ceux-ci le we-
(1) Naima, p. 524.
I ledesch (argent d'enfants) et la collation de bénéfices; Abasa-Hasan fut investi de la woiwodie des Turkmans , Ipschir-Pascha du gouvernement d'Alep, qu'il avait sollicité pour satisfaire ses vieux ressentiments contre les Druses. Le traité de paix souscrit pur le mufti tomba plus tard entre les mains de Mohammed-Kœprilu-Pascha, auquel les signatures des rebelles apposées sur cette pièce servirent ensuite de fil conducteur pour les détruire. En témoignage de sa soumission, Ipschir-Pascha envoya à Constantinople la somme de 48,000 écus, tirée les années précédentes des biens religieux confiés à l'administration du kislaraga , et qui avait été déposée à Kaiszarije.
Une grave atteinte portée à l'ancien kanun des troupes fut l'enrôlement de deux mille sipahis pour un service de trois ans en Crète , moyennant une solde de 6 aspres par jour, ce qui était l'ancienne solde des six escadrons de gardes du corps à cheval. D'après la loi, les places de sipahis n'étaient données qu'à des janitschares émériles, ou à des pages tirés du service, et, quand les circonstances rendaient nécessaires des levées extraordinaires, les nouvelles recrues recevaient une moindre solde, et passaient ensuite des garnisons des provinces dans les six escadrons. La disposition actuelle violait donc la loi. En ce moment cent vingt pages sortirent aussi du service pour entrer dans les sipahis, avec le silihdar Muszelli-aga, dont la présence dans le service déplaisait depuis long-temps au tout puissant kislaraga. Au reste , le vieux grand vesir ne s'affecta pas plus de ces circonstances que de l'affront subi par les armes ottomanes à Mostar, sur la frontière de Bosnie, où sept cents vaillants guerriers tombèrent sous le fer des chrétiens ; trois cents autres périrent ensuite de froid dans les montagnes. Le kapudan-past ha reçut ordre de sortir de Constantinople avec quarante galères ; comme on manquait à la fois d'hommes et d'argent, ou fit la presse des matelots; l'on saisit de simples Turkmans et des gens à peu près invalides, qui furent traînés à bord, et des commissaires furent chargés de lever des contributions. Lorsqu'eufin il put arriver aux Dardanelles avec la flotte, le kapudan-puscha trouva dix-neuf vaisseaux vénitiens «mi
lui barraient le passage, et il en rendit comple à la Porte. Des ordres rigoureux lui enjoignant de gagner la Méditerranée , il se glissa heureusement pendant la nuit à travers les bâtiments ennemis, mais ne put rien entreprendre sur Tine, comme il en avait l'intention, parce que les Vénitiens, se mettant à sa poursuite , le contraignirent à revenir à Chios. N'ayant pu rien accomplir, lekapudan fut déposé , ramené chargé de fers à Constantinople , condamné à une amende de cent bourses, et sa place donné à Derwisch-Mohammed-Pascha. Quelques jours après le déport de la flotte , le sultan , au milieu d'une fête donnée dans le jardin de Skutari, ^adressant au defterdar, lui dit : Le trésor est vide, tandis que tu possèdes quatre a cinq maisons de campagne sur le Bosphore, et que tu as des appartements dorés. Le defterdar s'excusa en rejetant la faute sur son prédécesseur.
Cependant Omer-Pascha, nommé au gouvernement de Tripoli, n'avait pu en prendre possession , repoussé par Ipschir, qui usait largement du pouvoir en Syrie. Arrivé dans son gouvernement d'Alep, Ipschir, après avoir reçu les plus riches présents des habitants , avait formé entre les janitschares et les sipahis une alliance qui fut jurée sur le Koran, et arrêté un projet de code administratif, en vertu duquel les emplois ne devaient plus être conférés à des sujets indignes ou vendus a l'encan , les gouverneurs et les juges ne plus être changés avant trois ans d'eiercice de leurs fonctions. Ensuite il adressa des circulaires aux paschas voisins, pour leur apprendre qu'au printemps prochain il enverrait ses chevaux dans les pâturages de Meraasch. Katirdschi-Pascha, ayant reçu également une de ses lettres, accabla de reproches et d'injures le messager qui l'avait apportée, en lui disant qu'il pouvait déclarer à son maître que Katirdschi-Pascha l'attendrait avec six mille hommes dans les défilés. Katirdschi, rebelle rentré en grâce, ne valait pas mieux qu'Ipschir. Les habitants de Larenda ayant refusé de laisser partir une riche veuve sortie du sérail , qu'il avait demandée pour un de ses sipahis, il assiégea la ville et enleva 4e force la femme, après avoir commis d'autres actes de violence. Le grand vesir ne châtia pas le coupable qu'il réservait pour renverser Ipschir. Des désordres et des
fautes de toute nature avaient aussi épuisé le trésor d'Egypte sous le gouvernement d'Haideragasade - Mohammed - Pa<cha ; de longs débats entre les begs Kanszu et Menu-Beg avaient fini par arracher le pouvoir aux mains du pa*cha. Son troisième successeur, l'Albanais Ahmed-Pascha , surnommé Tarchundschi, se vit demander 150 bourses à son retour ; il s'était bien engagé à les payer, mais ne s'était pas encore acquitté. Le grand Yesir et le kadiasker de Rumili, Hanefi, le condamnèrent à payer. Le kadiasker d'Anatoli , Mesud, homme sincère et hardi, ayant demandé sur quel motif était basé ce jugement, a C'est, répondit Hanefi, que l'esclave et tout ce qu'il possède appartiennent au maître. » — « Ce n'est point le cas d'appliquer ces paroles de la tradition, » reprit Mesud. Tarchundschi n'en fut pas moins jeté dans les Sept- Tours, et vingt personnes de sa suite furent attachées au bagne. Dans un conseil tenu plus tard, en présence du sultan, sur les affaires d'Egypte, conseil auquel la Validé assistait derrière un rideau, Mesud s'opposa avec énergie au parti adopté par le grand vesir, d'investir un sujet pour sa vie du gouvernement de ce pays ; car il était à craindre qu'il ne se rendit indépendant. A cette occasion et sur certaines dispositions relatives aux marchés, de dures paroles furent échangées entre le grand juge et le grand vesir. Gurdschi avait coutume de donner son grand âge pour dernière raison , ce qui entraîna une autre fois la Validé à lever son rideau et à s'avancer pour lui dire : <t Père , il ne s'agit pas ici de barbe grise ou noire, mais de jugement et d'intelligence. » Comptant sur l'appui; du sultan et de la Validé, Mesud heurtait toujours de front le grand vesir, ce qui fit décliner de jour en jour le crédit de celui-ci , autant que s'éleva l'autorité du grand juge. Chacun sentait vivement la nécessité de changer Gurdschi. Le kislaraga, le mufti elle chef desémirs conseillaient de rappeler Siawusch-Pascha. Mesud représenta à la Validé que si le grand vesir était une créature de ce triumvirat, le sultan et sa mère n'auraient plus d'ordres à donner. Il proposa son ami Tarchundschi-Ahmed- Pascha, tout récemment délivré de prison , qui se trouvait alors à Salonique, et Tarchundschi reçut préalablement la permis -