‹ Histoire de l'Empire ottomanChapitre 5 sur 384 · LIVRE LU · texte numérisé non relu

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sion de revenir dans la capitale. Le grand vesir conçut d'abord des soupçons, puis se calma bien vite, à l'apparition d'un chattischérif qui nommait Ahmed-Pascha pour aller porter à la Mecque le présent qu'on y envoyait chaque année , le 12 de redscheb (19 janvier 1652). Ce jour-là dans l'assemblée tenue sous le kœschke du rivage, une dispute s'éleva entre le grand vesir et Mesud, et celui-ci reprocha à son adversaire son ignorance dans ce qui regardait la marine. Pendant ces débats , le chef de la chambre intérieure , tenant un chatti-schérif , le présenta au grand vesir. a Je ne sais pas lire , dilGurdschi ; que l'on appelle le reis-efendi. » Le mufti lut l'ordre impérial dont la teneur suit : a Toi, mon vesir, remets le sceau. » Le vieillard de quatre-vingt-quinze ans, tout tremblant, ne pouvait dénouer le cordon auquel était tenu le sceau. Le chaszoda-baschi s'en chargea pour lui et prit le symbole de la toute-puissance. Gurdschi se mit à parler de son grand âge et de ses services. Mesud le traita de vieillard imbécile. Alors survint le chaszodabaschi pour appeler le conseil devant le sultan. Gurdschi se disposait à entrer dans l'appartement intérieur, lorsque le boslandschi-baschi l'arrêta et lui retira le turban de cérémonie. Le sultan siégeait sur son trône ; derrière le rideau se tenait la VaUdé. Le sultan ouvrit la délibération par ces paroles : « Qui ferons- nous vesir? » Le mufti parla longuement et conclut en disant que cela dépendait de l'ordre du sultan. Mesud sollicita pour l'assemblée la permission de se retirer, aûn de peser plus mûrement une affaire si importante. Lorsque le conseil se représenta devant le souverain, le mufti proposa le serdar de Crète, Uusein , et pria le sultan de nommer maintenant le kaimakam. « J'élève à ce poste, dit Mohammed, mon lala Ahmed-Pascha. » L'assemblée s'étant retirée très-humblement une seconde fois, le defterdar-pascha et l'aga dirent : « Si Husein-Pascha devient grand vesir, il faudra envoyer au moins dix mille hommes et 10,000,000 d'aspres en Crète. » Et Hanefi- Efendi exprima ensuite cette opinion devant le sultan. Alors la Validé , derrière son rideau, prit la parole, et, s'adressant à l'aga des janitschares et aux agas des six escadrons, elle appuya les raisons qui s'opposaient à

l'élévation de Husein-Pascha au grand vesirat. Il fallut donc songer à un autre choix. Les conseillers, entrés en nouvelle délibération hors delà présence du souverain, discutèrent longuement; enfin Mesud ût prévaloir son opinion : « Trois choses , dit-il , sont exigées du grand vesir : l'équipement de la flotte, la poursuite des opérations militaires en Crète, la réunion de moyens pour le paiement de la solde. Si Husein était nommé, le kaimakam devrait pourvoir à tous ces soins ; dans ce cas ne vaut-il pas mieux lui confier le sceau à lui-même? » Tout le monde fut de cet avis. On dit à Ahmed-Pascha : « Vous chargez -vous de ces trois points? » Comme il répondit affirmativement et répéta sa déclaration quand on se retrouva devant le sultan , le jeune Mohammed lui remit le sceau de l'empire, et l'on récita la prière appelée le Fatiha. « Fais bien attention, dit le sultan, tout vesir n'est pas quitte avec la déposition; si tu faillis, je te coupe la tête (1). » Le grand vesir se prosterna et demanda 1° que nul ne l'entravât dans ses mesures fiscales pour saisir l'argent là où il voudrait; 2° que personne n'intervint dans ses affaires , et l'empêchât de gouverner avec la plénitude du pouvoir. Ces deux points lui furent garantis dans deux chatti-schérifs spéciaux. Alors il se rendit chez lui et reçut les félicitations des vesirs, du mufti, des kadiaskers ; il leur dit : c Dieu m'ayant placé, moi indigne, dans cette dignité, je rendrai la force à l'empire et j'y rétablirai l'ordre, ou j'y perdrai la tête. » Ces dernières paroles étaient de sinistre augure.

Tarchundschi- Ahmed , Albanais de naissance, entré esclave dans le sérail, en était sorti comme sipahi, avait accompagné ainsi Musa-Pascba en Egypte, puis l'avait suivi en qualité de kiaja à Ofen. 11 était revêtu de la même qualité auprès du grand vesir jadis déchiré en morceaux, et après la destruction de son maître et la défaite des sipahis dans l'hippodrome, il avait sauvé sa tête parla protection du mufti Abdurrahim. Devenu plus tard beglerbeg de Diarbekr, puis d'Egypte, il avait laissé partout la réputation d'un homme dur et rigoureux, mais aussi incorruptible qu'impitoyable. Parvenu

(1) Naima, 1. u,p. »M.

à la dignité de grand vesir, il s'attacha surtout à conserver celte renommée. Il faisait étrangler de nuit dans les prisons des criminels appartenant au peuple , puis par son ordre les cadavres étaient jetés dans les rues parés de chemises et de ceintures brodées , afln d'inspirer une terreur salutaire aux grands, et de persuader aux faibles et aux opprimés qu'ils étaient protégés par une justice égale pour tous (1). Il examina les comptes de? cuisines , de l'arsenal , des magasins divers, et partout réduisît les dépenses. Pour mettre fin aux vexations entraînées par le service des courriers , il supprima les chevaux de poste dam tout l'empire. Le jour où il reçut les félicitations des ulémas et des employés de l'état , le mufti lui ayant présenté l'inspecteur des douanes , Tarchundschi lui demanda pourquoi la ville était pourvue de moutons si maigres et si mauvais , tandis que lui-même, sur la route de Salonique , avait vu des troupeaux superbes qui tous appartenaient à l'inspecteur des douanes. « Gracieux seigneur, répondit celui-ci, les bouchers prennent les moutons maigres comme les gras pour l'approvisionnement de la ville.» — «r Misérable, reprit le vesir, ou tu fourniras les moutons gras au môme prix que les maigres , ou je te tue. » Enfin le grand vesir se laissa calmer par l'intercession du mufti et donna sa main à baiser à l'inspecteur des douanes, mais en lui disant: «Passe pour cette fois! mais désormais acquitte-toi mieux de ton service ; et maintenant tu vas payer 300 bourses d'argent. » — « C'est impossible, s'écria l'inspecteur des douanes, je ne les ai pas. » — « Ah ! reprit Tarchundschi avec un sourire amer, je connais la valeur de cette excuse. Je ne lésai pas, dis-tu, et tu comptes sur le soutien de puissants amis. Mais les temps des hautes protections sont passés; tu déposeras 300 bourses dans le trésor, ou je fais attacher ton corps écartelé aux portes de la ville. » Puis, se tournant vers les chambellans présents : «Vous êtes seigneurs de l'étrier; mais vous êtes devenus des soldats de fortune corrompus; ne craignez pas que je vous enlève les fonctions attachées à vos charges de commissaires aux exécutions : mais soyez ! ur vos gardes. » Il blessa tous les grands par

(1) Naima, 1. n, p. 350.

des accusations indirectes de corruption, et par la déclaration ouverte de leur impuissance à l'avenir. Il se mit aussi à frapper de nullité toutes les nominations de fonctionnaires faites par Gurdschi, et aurait poursuivi cette marche s'il ne s'était pas vu arrêter par un chatti-schérif ainsi conçu : <r Tu ne dois pas destituer les employés avant l'expiration du temps légitimement fixé à la durée de leurs charges. » Tarchundschi introduisit une sorte de contribution (irsalije) pour tous les gouvernements et les emplois publics, de sorte qu'il devait ainsi entrer une somme fixe dans le trésor de l'État. Il se taxa lui-même à 20,000 piastres. Cette mesure amena un résultat annuel de 700,000 piastres. Le grand vesir imposa une piastre à chaque moulin dans l'empire, ce qui en donna plos de 200,000, et en ajouta deux à la contribution de chaque maison; mais ces deux taxes rencontrèrent de grandes difficultés. Les sipahis se plaignirent : « Comment acquitter l'impôt pour nos moulins , quand nous ne touchons pas notre solde? » A Constantinopte, Galata, Skutari , la levée de l'impôt sur les maisons allait provoquer un soulèvement général, de sorte qu'il fallut suspendre cette opération. D'autres mesures , à force d'exceptions ou de restrictions, n'amenèrent qu'un résultat trompeur et purement nominal. Les caisses restant toujours vides et les besoins devenant toujours plus pressants, un conseil fut réuni en présence du sultan pour examiner l'état des recettes publiques et des dépenses [17 février 1653]. D'après le bilan de plusieurs années , il fut reconnu qu'en remontant audelà de 1CV3 , les revenus étaient au-dessus des dépenses ; que dix ans avant l'époque actuelle, sous Kara-Musta pha, il y avait équilibre, mais que depuis les dépenses avaient toujours surpassé les recettes, et que cette proportion avait suivi un accroissement effrayant; le budget des recettes s'élevait à 2 milliards 400 millions d'aspres, celui des dépenses à 2 milliards 5-20 millions. On discourut beaucoup là-dessus sans que se produisit un seul plan , parce que personne ne pouvait ou ne voulait proposer les moyens de diminuer le déficit (1). Le fameux savant

(1) Naima . I. n, p. «88 , et Hisl. de Mohammed - Chalifcetd'Uadschi-CliaJfa.fol. 40.

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