‹ Histoire de l'Empire ottomanChapitre 48 sur 384 · LIVRE LIV · texte numérisé non relu

LIVRE LIV

Croyants [20 avril 1664]. An même temps à Constantinople , à Andrinople et dans tout l'empire , furent adressés aussi des vœux au ciel , ainsi que cela s'était fait jadis sous Murad et Mohammed III à l'occasion des grandes guerres extérieures. Ces prières furent cette fois l'occasion de vifs débats entre le mufti Minkarisade-lahja et le scheich prédicateur Wani; le scheich se déclarait pour des prières publiques; le mufti se prononçait contre, attendu que la prière du moslim laite isolément dans la mosquée était aussi agréable an ciel que celle d'une réunion d'individus sur nne place publique. L'opinion de Wani prévalut, car ce scheich jouissait de la faveur du sultan et de celle du grand vesir, qui avait appris à le connaître durant son gouvernement d'Erserum. Il avait tiré son nom de Wan , son berceau ; c'était un grand fanatique, ennemi juré des ssofis et des chrétiens ; mais il avait autant d'hypocrisie que d'orthodoxie , et ne jugeait pas nécessaire d'appliquer lui-même les principes rigoureux qu'il exigeait du peuple. Sa morale facile et subtile put facilement calmer les scrupules du sultan, qui restait à Andrinople se livrant aux plaisirs de la chasse et du harem , sans vouloir retourner à Constantinople ni marcher en avant avec l'armée : « Que ferais-je à Constantinople? répondit-il au kadiasker qui lui parlait de se mettre en route pour la capitale ; n'est-pas à Constantinople que mon père a perdu la vie? Nos ancêtres n'y ont-ils pas toujours été prisonniers des rebelles? Plutôt que d'y retourner, j'y mettrais le feu et je verrais avec plaisir la ville et le sérail s'abîmer dans les flammes (1). » Le souverain et les principales cités de l'empire manifestèrent leur joie pour la naissance du prince Mustafa; Mohammed était d'autant plus satisfait que l'enfant était né de la nouvelle favorite sultane Chaszeki, grecque de l'île de Crète , enlevée comme esclave à la prise de Rctimo, présentée ensuite au sultan par le serdar Deli-llusein , décorée du nom de Rebia-Gulnusch (eau de rose du printemps), et dont le crédit maintenant commençait à balancer celui de la Validé , la

(1) Rjcaut, dansKuolIcs, h, p. 151.

Russe Tarchan-Sultane. Partageant ses affections entre la Validé et la Chaszeki , livré aux charmes de ses jardins ou aux plaisirs de la chasse , le sultan ne s'occupait de la campagne qui allait s'ouvrir que pour écouter des prédictions qui circulaient alors en Turquie comme en Allemagne, et qui annonçaient une grande efïusion de sang.

Les étendards étaient encore dressés dans la plaine de Semlin , quand des lettres arrivées de tous les points hâtèrent le commencement des opérations militaires. Le prince de Transylvanie Apafy envoya une lettre du commandant de Szathmar relativement aux préparatifsde l'Empereur, qui avait fortifié son armée par de nombreux auxiliaires et des troupes françaises. Le beglerbeg d'Alep Gurdschi-Mohammed-Pascha, en garnison à Sztgeth, annonça la marche de Zrinyî contre Szigeth et Kanischa, et Husein, pascha de Neubœusel, le siège de Neutra parle comte de Souches. Aussitôt les beglerbegs de Groszwardein, Kutschuk-Mohammed-Pascha, de Jence, Rasim-Pascha, d'Erlau, Chalil- Pascha, le prince de Transylvanie Apafy et le jaliaga Ahmed reçurent ordre de se mettre en mouvement avec les Tatares distribués dans * les quartiers d'hiver, afin de sauver Neuhaeusel et Neutra. Le grand écuyer apporta un chalti-schérif qui exhortait l'armée à entrer en campagne. Il était aussi chargé de riches présents pour le grand vesir. Le jour même où les troupes s'ébranlaient ( 7 mai 1664} , arriva la triste nouvelle que Neutra, pressée vivement par des forces supérieures, , avait été réduite à se rendre, et que de Souches, après avoir battu Kutschuk-Mohainmed - Pascha près de Szent-Kereszt (Croix des Saints) sur la Gran, menaçait Lewencz. Husein , pascha d'Ujvar, frère de Chalil, pascha d'Erlau, le reis-efendi et le deflerdar d'Ofen, qui se trouvaient dans la place pour le paiement des troupes, en étaient sortis avec quatre cents cavaliers et: deux cents fantassins, laissant aux vainqueurs quarante canons et des munitions de guerre; c'était le manque de vivres qui les avait réduits à rendre la place. A l'instigation de Reninger, le grand vesir écrivit de sa propre main une lettre au duc de Sagan pour lui annoncer que, tout en s'avaneant avec nne armée nombreuse comme les vagues de la

mer, il était toujours disposé à la paix. A Vukovar on reçut de tristes nouvelles de Knnischa ; le pascha Husein faisait savoir que la ville, assiégée depuis la fin d'avril par Zrinyi, Hohenlohe et Strozzi, et recevant chaque jour une pluie de bombes, courait le plus grand danger, si elle ne recevait des secours au plus tôt. Le IV mai , le grand vesir passa le pont d'Essek , loua les beglerbegs de Bosnie et de Syrmie sur le zèle qu'ils avaient déployé pour l'achèvement de cet ouvrage. A Mohacs il revêtit d'un kaftan d'honneur le fils du chan dont le quartier était fixé en ce lieu. De Siklos il expédia des ordres secrets à Kanischa pour relever le courage de la garnison par l'annonce de son approche. Sur le pont de Csankal , à deux lieues de Szigeth, il eut un entretien avec Gurdschi-Mohammed- Pascha , commandant de Szigeth, qui lui Qt un rapport sur le siège de Kanischa. A Szigeth il fut reçu solennellement par le commandant Mohammed-Pascha , le pascha de Pusega, Kaplan, et le beglerbeg d'Anatoli. Là parurent les paschas gouverneurs de Morée, deRumili, Micopolis, Ochri, avec mille fusiliers albanais et les Tatares [26 mai]. Un conseil de guerre fut tenu pour décider s'il fallait enlever d'abord les palanques de Baboesa et de Bcrzencze (Presnitx), qui barraient la route directe de Kanischa, ou bien, laissant de coté ces ouvrages, prendre le chemin le plus difficile à travers les marais. L'on adopta le dernier parti. En même temps dans le camp devant Kanischa, on délibérait aussi, et la levée du siège fut résolue, parce que l'armée du grand vesir, forte de plus de trente mille hommes, surpassait de moitié celle des assiégeants, que Ton manquait de ▼ivres et qu'il était à craindre que l'ennemi ne coupât les troupes de siège de Neu-Zrinvar, et, franchissant la Mur, ne marchât sur Pettau, Radkersburg et Gratz. L'armée impériale se retira donc avec toute l'artillerie sur Neu- Zrinvar. Les palanques de Babocsa et de Berzeneze tombèrentd'elles-mêmesabandonnées par leurs garnisons, et furent livrées aux flammes. A Babocsa legrand vesir fut joint par le grand cafetier de la sultane Validé, qui lui apporta de la part de cette princesse des châles précieux, une pelisse de martre zibeline et un poignard enrichi de pierreries. A une lieue de Kanischa, sur le pont de

Boghan , le grand vesir reçut ta nouvelle du départ de l'ennemi. Il se rendit seul dans In place, donna au vaillant commandant Husein- Pascha une pelisse de martre et un riche poignard , distribua des kaftans parmi les officiers et dix bourses d'argent parmi les soldats blessés. Sans perdre de temps il poursuivit l'armée impériale , qui , forcée de se retirer sur la rive droite de la Mur, laissa au grand vesir la route ouverte pour se porter sur Zrinvar. Cette place, qui avait provoqué tant de querelles entre les deux nations, était dans une situation défavorable , dominée par une hauteur, ouverte de deux côtés , où les ouvrages ne s'étendaient pas jusqu'à la rivière. Déjà il avait été décidé à la cour impériale qu'elle serait rasée et remplacée par une autre, quand les hostilités éclatant tout-à-coup forcèrent à employer au plus vite tous les moyens de mettre Zrinvar en bon état de défense. Fossés , ponts, mines et contre-mines, flaucs couverts , batteries, grenades, bombes, artifices, rien ne fut épargné.

A peine arrivés devant Zrinvar , les Turcs s'occupèrent du passage de la Mur; on se procura des radeaux , et trois cents janitschares avec autant de segbans reçurent ordre de se lancer ainsi sur le fleuve. Déjà la moitié de cette troupe avait abordé à l'île située dans le lit de la Mur , et s'y retranchait, quand le comte Strozzi, fondant sur elle avec cent cinquante mousquetaires, l'extermina; les deux radeaux portant les trois cents janilschares furent coulés bas à coups de canon. Strozzi se glorifiait de son exploit quand il tomba frappé d'une balle [6 juin 166V]. Cette mort hâta l'arrivée du feld-maréchal Montecuccoli, qui prit le commandement supérieur et dut s'occuper à la fois de défendre Zrinvar et d'empêcher le passage de la Mur. Les troupes impériales étaient postées depuis le confluent de la Mur et de la Drau jusqu'en face de Zrinvar, situé sur la rive gauche de la dernière rivière. De là jusqu'à Kotory étaient rangées les forces confédérées sous les ordres de Hohenlohe ; puis venaient les Heiduques et les hussards sous Zrinyi, Batthyanyi, Nadasdi. Le siège continuait : deux sorties échouèrent, parce que les assiégés ne purent tenir pied sur un terrain détrempé par la

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