LIVRE LIV
pluie, et gravir les hauteurs où étaient établies les batteries de l'ennemi. Un projet d'attaque sur les derrières du camp turc fut rejeté comme trop dangereux , et l'on résolut d'attendre l'arrivée des auxiliaires allemands sous le margrave Léopold de Baden , et des troupes françaises sons les ordres du comte de Coligny. Un furieux assaut contre la demi-lune de la forteresse fut repoussé; une nouvelle tentative pour passer la Mur fut déjouée. Deux jours après, les assiégeants avaient déjà fait de tels progrès que le feu des assiégés ne pouvait plus les incommoder. Les palissades furent incendiées; les officiers Avancourt, Tasso, Buttler, Rossi, écrivirent qu'ils n'étaient plus en état détenir et qu'ils seraient obligés de retirer les postes des fossés avant de les voir chassés par l'ennemi. Montecuccoli ordonna que, si le ravelin ne pouvait plus être défendu , l'on mît le feu aux ouvrages de bois , et que l'on fît sauter les mines pour se retirer par-delà le pont. Tasso se crut en état de tenir jusqu'au lendemain ; mais à peine Montecuccoli s'était éloigné que les Turcs attaquèrent avec fureur, et les Chrétiens en désordre prirent la fuite sans détruire ni les fortifications, ni le pont. Onze cents hommes de la garnison furent taillés en pièces ou noyés dans les flots de la Mur [29 juin 1664]. Parmi les morts se trouvèrent le lieutenant colonel comte Thnrn et beaucoup d'officiers.
Pendant le siège le nouveau favori du sultan, Jusuf , était arrivé avec des lettres de félicitation du souverain , des pelisses d'honneur et de riches poignards. Reconnaissant de ces distinctions, le grand vesir fit un pré- *ent de 20 bourses d'or au messager et adressa onze cents têtes coupées au sultau. Sept jours après, la forteresse de Zrinvar fut détruite de fond en comble [7 juillet]. Durant les opérations devant Zrinvar les passas de Nicopolis, Awlonia et Ochri, restés en arrière, avaient rejoint l'armée. Les beglerbegs de Silistra, Husein-Pascha , et de Meraasch, Mustafa-Pascha, reçurent ordre de se rendre à Ofen avec les vingt canons laissés à Essek et les magasins de munitions. Le prand vesir se dirigea vers Kaab, et Stuhlveiszeoburg fut désigné comme point de réunion. Cinq jours après, le grand vesir quitta les bords de la Mur le matin et campa
le soir à Kanischa. De là on fit sommer le fort du petit Komorn, et le commandant, qui réclamait beaucoup de conditions avantageuses . n'obtint que la liberté de la retraite pour la garnison et une voiture pour emporter ses propres bagages. « Vous avez chassé les défenseurs de Babocsa et de Berzencze au milieu de l'hiver sans pitié pour leur misère, dit le grand vesir au négociateur de la capitulation : pourquoi donc voudriez-vous être traité avec plus de ménagements? » Après une telle déclaration la garnison aurait dû rester dans la place ; quand elle en sortit elle fut égorgée au mépris de la foi jurée , et l'on fit sauter la forteresse. Ensuite on retourna vers le cours d'eau de Kanischa , et de là on alla camper sur le lac Baiaton. Kaplan-Pascha fut envoyé en reconnaissance vers Egerszeg, et il rapporta que la garnison se disposait à évacuer la place en y mettant le feu. Ismatl-Pascha, gouverneur de Bosnie, détaché en toute hâte, eut beaucoup de peine à sauver neuf canons et trente prisonniers moslims que la garnison avait laissés dans la précipitation de sa fuite. Le quartier-maître , Husein-Pascha , marcha contre Pœlœske avec deux compagnies de segbans crétois à cheval et mille Albanais ; la garnison mit le feu à la place et se défendit vingt-quatre heures avec la plus grande valeur . dans une église où elle finit par périr au milieu des flammes. Là tomba le sandschakbeg de Dukagin avec plusieurs segbans. Les palanques d'Egervar et de Kemendvar, après avoir été rendues par capitulation, furent détruites de fond en comble ; on traita de même Kapornak, que les habitants avaient abandonné volontairement. On prit des guides dans ce lieu et l'on se porta vers le Raab , pour aller camper en face de Kœrmend, sur la rive de ce fleuve. Gurdschi- Pascha, Tsmail-Pascha et Kaplan-Pascha, qui menaient l'avant-garde , tombèrent sur un parti ennemi auquel ils tuèrent deux cents nommes. On échoua dans la tentative de passer le Raab, que défendit Montecuccoli fortifié par des troupes de la Confédération et des auxiliaires français. Les gentilshommes français saisirent avec ardeur cette première occasion de signaler leur courage contre les infidèles. L'adjudant-général Cbûteauneuf, le chevalier Saint-Aignan, furent tués ; le comte
de Sault et le marquis de Troiville reçurent des blessures graves (1).
Pendant que le grand vesir était devant Zrinvar, le comte Souches à la tête de douze mille hommes avait marché contre le pascha de Neuhaeusel , qui commandait à plus de vingt mille hommes du côté de Lewencz, l'avait attaqué à Saint-Bencdict, à trois milles de la dernière ville , et complètement battu. Les Tatares et les Moldaves furent les premiers à s'enfuir, les autres suivirent [ 19 juillet]. Toute l'artillerie avec les bagages tombèrent entre les mains des vainqueurs ; six mille Ottomans avec leur chef restèrent sur le champ de bataille ; trois Turcs seulement furent amenés vivants aux Autrichiens, qui exterminèrent encore cinq cents janitschares, coupés du gros des troupes de la Porte. Souches poursuivit l'ennemi jusqu'à Parkany, où il entra triomphant.
Après la chute de Zrinvar, Montecuccoli, dans l'ignorance complète du plan de l'ennemi, ne sachant s'il marchait vers la ville de Raab, ou bien se dirigeait plus bas sur le fleuve du même nom , avait passé la Mur près de Neuhof 126 juillet], pour faire sa jonction avec les Allemands et les auxiliaires français, et protéger l'Autriche sur la rive gauche du Raab, ainsi qu'il avait sauvé la Si) rie sur la rive droite de la Mur. Il avait atteint heureusement Kœrmend au moment où le grand vesir arrivait sur la rive opposée [ 2G juillet]. Après avoir tenté vainement le passage de ce fleuve, et canon né la ville sans plus de succès, Kœprili continua sa marche sur la droite du Raab, et Montecuccoli suivit ses mouvements sur la gauche. A Kœrmend était parvenue la réponse du prince de Lobkowitz , duc de Sagan , à la lettre adressée à ce ministre par le grand vesir, en partant de Belgrad ; cette réponse était écrite depuis un mois, soit qu'elle eût été arrêtée en route par les événements de la guerre , soit qu'on l'eût antidatée. Le résident impérial Reninger et l'interprète Panajotti avaient suivi le camp du grand vesir; le premier, livré comme prisonnier à la garde des janitschares, l'autre laissé en liberté pour remplir les fonctions de
(1) Ortelius, p. 855; Montecuccoli, 1. u, p. 75. Dschcw.
drogman de la Porte. Reninger fut obligé de contempler de ses yeux les villages livrés aux flammes, les femmes et les enfants emmenés comme de vils troupeaux , les têtes de ses compatriotes apportées devant la tente du grand vesir, pour être payées à raison de 3 écus chacune. L'armée turque eut pour guide dans toute la campagne l'alaibeg de Kanischa, le renégat hongrois Garba. Le passage du Raab fut encore tenté en face de Csakany; mais les Impériaux repoussèrent vaillamment l'avant-garde de l'armée ottomane [29 juillet]. Deux jours après, les deux armées, s'avançant parallèlement, se trouvèrent encore en face l'une de l'autre près du Saint-Gotthard,toujours séparées par le Raab. Montecuccoli fit des dispositions pour une bataille qui allait devenir inévitable (1). De son côté Kœprili prenait la réponse du duc de Sagan , conçue en termes vagues et généraux , pour une occasion de nouvelles conférences avec le résident impérial. Reninger fut appelé dans la tente du grand vesir, qui, pour éviter tout soupçon , avait rassemblé les chefs de l'armée ; et lui-même, au lieu de paraître, se tint caché derrière les tentures. Les vesirs et les beglerbegs, les gouverneurs d'Ofen , Alep, Damas, Rumili, Anatoli, i'nga des janitschares et celui des sipahis, le kiajabeget le reis efendi avaient voix prépondérante dans cette dernière délibération sur la paix. Reninger reproduisit les propositions relatives à la destruction de Szekelhyd et de Saint-Job, ce qui provoqua le rire des dignitaires ottomans ; quand ensuite il demanda la restitution de Neuhaeusel , ils se mirent à rire de nouveau , et lui demandèrent ironiquement s'il avait jamais entendu dire que les Ottomans eussent rendu volontairement une conquête aux chrétiens? Quand enfin il proposa que pour prévenir les irruptions une forteresse fût élevée sur le Waag, entre Neutra et Guta/lsmail-Pascha, gouverneur de Bosna, et l'aga des janitschares se levèrent pour aller en référer au grand vesir. Alors Kœprili parut dans l'assemblée , et signifia
(4) Punti da osservarsi nella baltaglia , publicati a <Ji tn nia di Luglio iOGa, dans le journal do Monlccuccoli et dans le Journal militaire, lom. u, p. 259.