‹ Histoire de l'Empire ottomanChapitre 51 sur 384 · LIVRE LIV · texte numérisé non relu

LIVRE LIV

fuite, abandonnant les vingt-cinq canons. Les vainqueurs prirent en outre quarante drapeaux. Le butin fut grand en harnais d'argent et d'or, en sabres et en poignards garnis de pierreries,.en riches vêtements, en châles de l'Orient. Le lendemain matin Montecuccoli fit rendre grâces à Dieu et à la Sainte- Vierge, et chanter un Te Deum iaurtamus, au lieu même où une chapelle conserve encore aujourd'hui le souvenir de la plus grande et de la plus éclatante victoire en rase campagne que des troupes chrétiennes eussent remportée depuis trois siècles sur les Ottomans.

A près la bataille de Saint-Gotthard le grand vesir était allé camper à Vasvar (Eisenburg), où, le 10 août, il signa la paix en dix articles; et, trois jours aprèsjl échangea les actes dans le plus grand secret (1). Jusqu'à la ratification l'Empereur n'était point obligé de suspendre les hostilités. Cette paix était en effet toute nouvelle, et ne renouvelait en aucune façon celle de Sitvatorok dont le grand vesir n'a vaitpas voulu entendre parler. La Transylvanie serait évacuée par les Turcs comme par les Impériaux ; Apafy était reconnu par l'Empereur et par le sultan comme prince de Transylvanie, et devait continuer à payer le tribut accoutumé à la Porte. Des sept constats hongrois situé9 entre la Transylvanie et la Theysz, trois devaient appartenir à l'Empereur ; les quatre qui avaient été enlevés à Rakoczy restaient aux Ottomans. Novigradet Neuhœusel demeuraient en la possession du sultan, Szekelhyd en celle de l'empereur, qui aurait toute liberté de fortifier Lewencz, Schinta , Guta , Neutra, et de construire un nouveau fort sur le Raab entre Schinta et Guta. Les habitants du pays sur la Gran, le Waag, la Neutra jusqu'à la Marche, les Heiduques libres ne devaient pas être tenus de rendre hommage aux Turcs ; les courses de pillards étaient interdites de part et d'autre. Neu-Zrinvar n'était pas relevé. Les deux parties contractantes devaient s'adresser des ambassadesextraordinaires, avec des présents d'une valeur de 200,000 florins (2) pour ra-

(i) Dans le camp non loin de Mwiclli, le 14 août, rapport de Reninger.

(2} Rapport de Reninger* du 15 août 1604 , du camp de Weixen.

Ufier la paix, et tous! les autres points des traités antérieurs qui n'étaient point expressément changés par les [stipulations actuelles conservaient leur pleine vigueur. Malgré cela la victoire de Saint-Gotthard était bien plus avantageuse pour la Porte que pour l'Autriche, qui perdait Zrinvar, cause de toute la guerre et l'importante place-frontière dUjvar. Le grand vesir s'était avancé au-delà de Neuhœusel , probablement pour diriger une entreprise sur Neutra , quand la nouvelle de la ratification de la paix arrivée de Vienne (1) fit rentrer l'armée dans ses quartiers d'hiver [27 septembre 1664]. Reninger, qui présenta en audience solennelle l'acte de la paix conclue par lui (2), reçut une pelisse d'honneur et un beau cheval garni de riches harnais. La ratification turque fut portée à Vienne par le kapidschi Jusuf, qui entra dans la capitale du monarque autrichien avec uno tuile nombreuse. Vers la fin d'octobre les troupes du grand vesir se mirent en mouvement pour gagner leurs quartiers d'hiver de Belgrad ; le fils du chan tatare, en prenant congé, reçut une pelisse de martre zibeline, un sabre garni d'or et un carquois. Les Tatares avaient rendu de bons services surtout dans la marche de Saint-Gotthard à Stuhlweiszenburg ; plusieurs avaient attelé leurs chevaux pour tirer les canons à travers des terrains marécageux : d'Ofen fut envoyée à Constantinople la tête du beglerbeg d'Adana, Tscbatra -Patraoghli-Ali-Pascha ; le gouvernement d'Ofen fut conféré à Gurdschi-Mohammed-Pascha , Husein eut celui d'Alep. A Andrinople les mouvements du grand vesir sur le Raab avaient fait ordonner une illumination pendant une semaine; mais le troisième jour, à la nouvelle de la défaite de Saint-Gotthard toutes ces réjouissances furent contremandées. Aussitôt qu'arriva l'avis de la conclusion de la paix par le grand vesir à Vasvar, la ratification fut expédiée sans retard, et, pour effacer la mauvaise impression

(!) Rapport de Reninger, du i,f oct. 1664. sur la ratification présentée en audience solennelle lo 27 septembre , et Tradiuione délia ratificazione di s. Maotnetto IV, délia pace fatta ncl campo turco a Vasvar, 1 0 agoslo , et dans l'inscba du reis-efendi Mohammed, n* 6.

de la triste fin de la campagne, on arrêta une partie de chasse à Janboli ; lekaimakam Kara- Mustafa, beau-père du grand vesir, accompagnant le sultan, fut remplacé dans ses fonctions par le vesir Jusuf . Ces sortes d'expéditions ayant été considérées sous Mohammed IV, passionné pour de tels plaisirs, avec autant d'importance par les historiens que de véritables campagnes militaires, il nous sera permis de suivre pour cette fois le sultan courant après le gibier le long des rives de laTundscha.

Le sultan sortit par la porte de Tekke [26 octobre 1664], accompagné par le kaimakam et le mufti jusqu'à Taschlik,où il les congédia. Il passa la nuit à Tschœlmekkoï (Uafendorf ), dans le palais nouvellement construit; ensuite il coucha successivement à Degirmenderesi , Kisilaghardsch-Jenidsche et Funduklu, où onze têtes de la bande du brigand Siwribulok-Baschi furent jetées devant sa tente. Le quatrième jour il logea dans le palais des princes tatares à Janboli ; et, apprenant que le grand vesir ramenait les troupes dans les quartiers d'hiver.illui adressa un chatti-schérif conçu dans les termes de la plus haute bienveillance, en y joignant une pelisse et un sabre d'honneur. Le sultan resta 6iz jours à Janboli. Ensuite on alla faire une grande chasse au rabat.

De Tausli le sultan se rendit à Ismila, et le soir il revint encore en chassant. Le kaimakam, qui était venu à Janboli annoncer l'arrivée de plusieurs têtes de brigands de l'Asie • Mineure à Andrinople, jouit encore de la faveur d'accompagner le sultan. Le 12 novembre, le Grand-Seigneurse miten marche au bruit des trompettes et des cimbales, récita la prière du matin à Seirandschik et fit usage des bains chauds d'Aidos. Après avoir parcouru le canton en chassant , il revint à Janboli. Le kiaja du sérail reçut mille coups de bâtons sur la plante des pieds pour avoir irrité le sultan au plus haut degré, en se permettant de chasser sans Tordre du maître. Le lendemain le kaimakam lui apprit que le mutesellim de Selefke s'était emparé du fameux chef de bande Erdehanoghli et l'avait envoyé avec un autre individu. Le supplice du brigand eut lieu en présence du sultan. Le vendredi Mohammed récita sa prière à Seirandschik , dans la mosquée contruite par

Suleiman. Le lendemain on chassa encore à Ssarikis, et après vingt cinq jours de cet exercice dans le canton de Janboli , en cinq campements de nuit à Osmanli, Paschakoji , Derekoji , Kara Hansalu, l'on gagna Kirkkilise. Là le nouveau favori Mustafa offrit au sultan des chevaux arabes de noble race. Arrivé à Andrinople, le sultan, sur la proposition du grand vesir, nomma de suite Kara- Mohammed-Aga , ancien odabaschi des bostandschis, ambassadeur extraordinaire à Vienne [24 novembre 166V]. On lui donna le rang de beglerbeg de Rumili et la somme de 800,000 aspres pour ses frais de représentation. Il baisa la main du sultan et dut partir aussitôt. Il fut chargé d'offrir en présent à l'Empereur un panache de héron retenu par une agrafe de diamants, une grande tente avec un seul pilier, vingt tapis, dont cinq de Perse, cent pièces de mousseline, quarante pièces d'étoffe , deux cent cinquante livres d'ambre, douze chevaux de main, et deax autres chargés de tout l'attirail usité aux jours de grand diwan. Sa suite était composée de cent cinquante personnes , parmi lesquelles cinquante fonctionnaires en titre. Entre tous se distinguait le fameux voyageur Ewlia, qui de Vienne poussa ensuite ses courses à Dunkerque, Amsterdam , en Suède, en Bohême, en Pologne, en Russie, en Krimée, eÇne revint h Constantinople qu'au bout de quatre ans (1).

Avant de décrire l'entrée des deux ambassadeurs extraordinaires à Vienne et à Constantinople, un an après la conclusion de la paix de Vasvar, qui parut ainsi recevoir sa consécration dernière, il nous reste à mentionner rapidement quelques événements arrivés dans l'intérieur de l'empire pendant la dernière année de la guerre et dans le cours de celle qui la suivit. Le plus remarquable est une grande insurrection militaire aa Kaire : le beglerbeg Mohammed Beg, envoyé naguère à Constantinople, était revenu comme defterdar d'Égypte avec le nouveau gouverneur Omer-Pascha, et il exerça en cette qualité un pouvoir illimité, même sur le gouverneur, qui se vit contraint de complaire à ses caprices. Orner Pascha prit le parti de

(1) Ewlia, I. i, fol. 73; I. 38. '

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