‹ Histoire de l'Empire ottomanChapitre 58 sur 384 · LIVRE LV · texte numérisé non relu

LIVRE LV

en mouvement pour l'expédition contre Candie, et alla camper d'abord à Timurtasch, dans le voisinage d'Andrioople. Les quatre premiers jours qui suivirent le départ du grand vesir, le sultan se fit lire par l'historiographe Abdi le récit des grands triomphes de ses ancêtres , tels que la prise de Constantinople par Mohammed II, la bataille de Tscltaldiran sous Selim I*r, la conquête de Rhodes et de Belgrad sous Saleiman , comme un prologue de la conquête de Candie. Biais la peinture de ces exploits ne le décida point à entrer lui-même en campagne; elle ne servit tout au plus qu'à exalter son goût pour la chasse ; là seulement il avait de l'énergie , car dans le harem il se laissait entièrement dominer par la favorite grecque de Retimo. De cette union le peuple tirait pourtant d'heureux présages pour l'expédition entreprise par les armes ottomanes; il lui semblait impossible qu'une Grecque candiote qui partageait le lit du sultan ne fût point destinée à exercer une autorité exclusire sur sa patrie. Au reste , cette Grecque dissipait toutes les inquiétudes qu'aurait pu inspirer au grand vesir la faiblesse du sultan pour les favoris. A peine eut-elle donné un fils au Grand-Seigneur qu'il fut tout préoccupé de l'idée de se défaire de ses frères Suleiraan et Ahmed , et il aurait accompli ce double meurtre, légitimé par les kanuns, si le mufti ne l'en avait détourné , en lui représentant que la succession au trône n'était pas encore assez assurée par un héritier au berceau, et que l'exécution par lui méditée serait prématurée (1). La sultane Chaszeki, mère d'un prince arrivé maintenant à sa deuxième année , reçut des domaines de la couronne une valeur de 10,000,000 d'aspres, et , trois ans après, à la mort de la sultane Fatima, fille d'Ahmed, les biens de cette princesse grossirent encore la dotation de il favorite. Celte générosité, dans laquelle entrait sans doute l'amour de Mohammed pour la belle Grecque, était plus encore le résultat de l'ostentation de ce prince. Maintenant il prit, pour se tenir à côté de l'étrier impérial, trente-six nouveaux officiers, dont le riche costume éblouissait tous les regards.

(*) Vaiicro, I. vu, p. 597.

Au favori Mustafa-Kuloghli fut conférée la place de deuxième vesir avec les revenus de trois sandschaks en Asie ( Aidin, Ssaruchan et Karahiszar) comme argent d'orge; le sultan lui attribua en outre des domaines de la couronne pour uue valeur de 6,000,000 d'aspres.

Avant le départ de Constantinople , le sultan avait ajouté de nouveaux embellissements à la mosquée du palais impérial de Daudserai. On y avait construit un minaret et une chaire pour le prédicateur, qui prononçait un discours en présence du sultan , le vendredi après la prière; à cette occasion de riches présents avaient été distribuée parmi les desservants du temple; toutefois les plus grandes marques de munificence avaient été données surtout au chapelain de la cour, Ibrahim, et au premier prédicateur de la cour , le scheich Wani. Déjà dans une occasion antérieure ce dernier avait reçu en une fois cent brebis du sultan , dont il possédait la confiance comme celle du grand vesir ; car Mohammed était un moslim rigoureusement orthodoxe. Dans toutes ses excursions, même à la chasse, il faisait porter devant lui le koran sur un chameau , et dans le sérail il exigeait sévèrement que l'on récitât les prières ordinaires et extraordinaires. Au moment où les Ottomans entrèrent en campagne [2 juillet 1666], un fer* man de sa propre main ordonna des prières publiques dans tout l'empire pour le succès de la guerre. Uoe éclipse de lune étant survenue, tous les pages du sérail durent réciter la formule prescrite en pareille circonstance tant que dura le phénomène. Pour la superstition populaire et pour les orthodoxes qui avaient intérêt à l'entretenir, cette éclipse de lune était un emblème significatif de l'apparition d'un dedschal et d'un mehdi , qui menaçaient d'obscurcir la vraie doctrine. Mais la lumière de la foi devait sortir triomphante de ces ténèbres. Dedschal est pour les moslims ce que l'antéchrist est pour les chrétiens, et Mehdi est l'imam qui après avoir disparu se montrera de nouveau , immédiatement avant le jugement dernier pour l'annoncer. Le dedschal dont il est ici ques* tion n'était autre que le juif Sabathai-Sevi , né à Smyrne, qui, après avoir épousé trois femmes, s'était posé n Jérusalem en novateur , avait prétendu abolir la fête du temp e

et avait fini par se donner pour le messie. Invoquant ce caractère , il avait adressé des circulaires à tons les Juifs de l'empire ottoman, surtout à ceux de Smymeet de Thessa- 4onîque ; les lettres de Sabathai ne causèrent pas moins d'agitation dans les synagogues de ces deux villes que jadis les épîtres de saint Paul. Le novateur se nommait Sabathai-Sevi, fils unique de Dieu, messie et successeur d'Israël. Des milliers de Juifs s'empressèrent auprès du nouveau messie, non-seulement à Smyrne, à Selanik et à Constantinople ; mais il en accourut d'Allemagne, de Livourne, de Venise, d'Amsterdam; les rabbins prirent parti pour et contre lui. Quand le grand vesir le fit renfermer à Oonstantinople, ses fanatiques partisans virent là un commencement d'accomplissement de l'ancienne prophétie, d'après laquelle le messie doit disparaître pendant neuf mois pour se montrer ensuite monté sur une lionne dirigée avec une bride de serpents à sept têtes, en compagnie des frères Juifs qui habitent au-delà du fleuve Sabation , et agir désormais en souverain absolu du monde. Lorsque le grand vesir se mit en campagne contre Candie, il ordonna la translation du messie antéchrist dans le château européen des Dardanelles. Sabathai, maintenant dans sa quarantième année, mit à profit le temps de sa captivité pour formuler et développer sa nouvelle doctrine, dont un des points principaux instituait la fête de sa propre naissance au lieu de celle du temple qu'il -avait abolie. Un rabbin polonais , Nehemiah, qui aurait joué le rôle de messie aussi volontiers que Sabathai, mais qui ne put persuader à celui-ci que deux messies avaient été annoncés par les prophéties , dont l'un serait le souverain et l'autre le prédicateur, et qui se vit ainsi trompé dans son espoir déjouer même un second rôle, provoqua d'autres rabbins avec lesquels il accusa devant l'Empereur, à Andrinople, Sabathai de pousser le peuple à la révolte. Sabathai futamené à Andrinople, où en présence du sultan, du kaimakam , du mufti et du scheich Wani , il dut rendre compte de ses actions et de sa doctrine. Le sultan voulut absolument des miracles, et ordonna que l'accusé fût posé nu comme but aux plus habiles archers, afln de voir comment les flèches rebono'iraieut sur

son corps. Alors le nouveau messie se vit obligé d'avouer qu il n'était qu'un malheureux rabbin comme les autres. Maintenant le sultan exigea une expiation de tant de troubles et de scandale, et le châtiment de la haute trahison commise par Sabathai , qtti avait prétendu enlever à la Sublime-Porte la Palestine, sandchak de l'Empire. Un tel crime méritait le pal , et le coupable ne pouvait se soustraire à ce supplice qu'en embrassant l'islam. La comédie était à son dénouement ; le messie se fit moslim, et, renonçant à tant de hautes prétentions, reçut une place de garde de la Porte, du produit de 50 aspres avec une bourse d'argent. Sabathai poussa toute sa famille et ses alliés dans l'islam, et devint l'un des instruments les plus actifs et les plus utiles de Wani-Efendi pour la conversion des Juifs. Il exerça durant dix années cette espèce d'apostolat pour sa foi nouvelle jusqu'à son exil en Morée, où il mourut au bout de dix ans (1). Le scheich Wani obtint moins de succès contre l'interprète Panajotti, avec lequel le grand vesir s'engagea dans une discussion théologique en sa présence , aspirant à amener le chrétien à l'islam (2). Dans le temps où les Juifs de la Turquie d'Asie et d'Europe étaient ainsi mis en émoi par le messie Sabathai , dans le Kurdistan , le fils d'un scheich kurde s'était proclamé Mehdi et avait agité plusieurs milliers de Kurdes. Le beglerbeg de Moszul d'accord avec le commandant d'Amadia dispersa les adhérents du pauvre garçon, qu'il envoya prisonnier ainsi que le père à Oonstantinople (avril 1067). Le sultan chassait autour de Wise quand le nouveau Mehdi lui fut présenté. Interrogé sur ses prétentions au rôle de précurseur du dernier jour, le jeune homme répondit avec beaucoup d'intelligence, et le sultan satisfait le prit au nombre de ses pages , et donna au père la place de supérieur d'un couvent ( 3 ).

Des troubles d'un autre genre éclatèrent à Basxra , en Egypte et à la Mecque. Husein-

(!) De Lacroix, p. 38 i, le 10 septembre 1656.

(2) Dialogue de Panajotti avec Wani-Efendi, dans I«icroix. Étal présent des nations et églises grecque, arménienne et maronite, p. 247. [ (3) Àbdi, fol. 5U et 60 ; lUchid , l. i, fol. *$.

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