‹ Histoire de l'Empire ottomanChapitre 60 sur 384 · LIVRE LV · texte numérisé non relu

LIVRE LV

vernement d'Alep, puis, immédiatement avant Kœprili, avait été appelé au grand vesirat par le parti des eunuques, pour se voir déposé au bout de cinq mois , pour cause d'incapacité , avait depuis dix ans vécu dans une paisible retraite, près du couvent de Schahsewen , dédaigné ou respecté par Kceprili-Mohammed, qui frappait sans ménagement tous les hommes dont les dignités pas» sées ou les prétentions d'avenir loi portaient ombrage. L'ancien mufti Ssarisade parut entraîner après lui, dans la tombe, plusieurs des hanta dignitaires de la loi. On vit mourir presque aussitôt le grand juge ;Abdurrahman-Schaaban et environ cent mollas exerçant les fonctions judiciaires à Constantinople, Andrinople, Damas et Alep; ce fut probablement la peste qui emporta tous ces personnages. Tant de catastrophes fournirent matière aux prédications de Wani , qui , du haut de la chaire , savait émouvoir ses auditeurs , même le sultan, et leur arracher des larmes ; aussi le sultan , après un sermon de Wani, dans un transport de repentir, défendit qu'on laissât paître aucun cheval dans les champs ensemencés , et ordonna de châtier rigoureusement les palefreniers coupables de négligence à cet égard. Une autre fois Wani raconta que, dans les environs d'Hafcza, le tombeau d'un certain Kanburdedde attirait un tel concours de visiteurs que l'on pouvait craindre un retour à l'idolâtrie. Le kuimakam prenant cet avis au sérieux fit aussitôt au sultan un rapport tendant à labolition de ce pèlerinage superstitieux : « Dieu soit loué! s'écria le sultan ; le kaimakam a prévenu ma volonté ; j'allais lui adresser un chatti-schérif dans ce but.» En conséquence une résolution toutepuissaute du souverain ordonna la destruction du tombeau, et défendit, sous les peines les plus sévères, toute visite ultérieure à ce lieu. Toutefois cette victoire de Wani sur les mystiques ne put empêcher l'élévation d'un nouvel ordre de derwischs à cette époque ; celui des derwischs de Sinan-Ummi , dont le fondateur mourut à Almali l'année suivante. Rigoureux dans la répression de la superstition, Mohammed ne commettait pas la moindre négligence dans l'accomplissement de ses devoirs religieux. Il reçut avec toutes sortes d'honneurs le scheich qui , selon l'an-

tique usage, chaque année, au retour des caravanes de pèlerins , apporte les clés et le voile de la maison sainte, le questionna sur l'état des deux lieux sacrés, et le fit revêtir d'une pelisse de martre zibeline.

La réception du scheich eut lieu tandis que le sultan se rendait à la chasse d'Andrinople, aux environs de Philippopolis. Les battues de gibier étaient souvent de grands fléaux pour les sujets, et coûtaient la vie à plusieurs . personnes. Ainsi deux années auparavant , à Tschataldsche, trente mille hommes avaient été mis sur pied pour rabattre le gibier , et trente sujets y périrent. Pendant l'hiver que le sultan avait passé à Andrinople , il y eut dix de ces grandes chasses. L'année suivante ces sortes d'expéditions se poursuivirent aux environs de Kirkkilise , Aidos et Karinabad, au cœur de l'hiver; chaque fois on commanda vingt ou trente mille rajas , et à Janboli , les personnes qui entouraient le sultan , fatiguées de ces rudes exercices , ayant proposé le retour à Constantinople, lu sultan répondit avec un ton d'ironie amère : a En effet, il serait fort sage de retourner à Andrinople. » Et d'une seule course, sans s'arrêter un instant, il fit en vingt heures à cheval le trajet de Janboli à Andrinople. Aux environs de Fikla et de Kodkiasi , il disposa des chasses pour lesquelles étaient convoqués les rajas de quinze juridictions ; parfois il n'emmenait qu'un faible personnel, et tous les jours il chassait, excepté le vendredi qu'il assistait à la prière , au sermon du prédicateur Wani, puis allait contempler les exercices de ses pages. Il gagna Philippopolis en dix-neuf stations ; et, Abdi étant resté à Andrinople , le dulbendagasi fut chargé de consigner sur le papier tous les événemens remarquables arrivés pendant ces excursions, pour les transmettre ensuite à l'historiographe qui devait les incorporer aux annales de l'empire. A Philippopolis, comme de coutume, furent encore convoqués les rajas de quinze juridictions pour traquer le gibier, et chaque pièce abattue par le sultan figura dans les fastes de l'empire ; mais il ne fut nullement question des hommes qui périrent pour satisfaire cea fantaisies. De retour à Andrinople, le sultan parcourut encore tout le canton , et visita aussi le sérail qu'il avait ordonné de cous-

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atruire sur la hauteur d'Haiderlik. En même temps durent être poursuivis les travaux en pierre du nouveau sérail de Constantinople, dont une partie avait été détruite deux ans auparavant dans un incendie. Le defterdar Ahmed-Pascha, qui avait commencé les constructions avec du bois , fit démolir ce qui avait été fait ainsi , et l'édifice fut achevé à grands frais ; il coûta 1,200,000 ducats , et telle était sa magnificence que , suivant les expressions de l'historiographe Abdi, < Le palais magique de Schedad , fils d'Aad , et le palais de Chosroes de Medain n'auraient pu {supporter avec lui la comparaison. On y voyait des estrades de marbre, des rangs de colonnes en pierres multicolores, des kœschks tout dorés , des fontaines jaillissantes, des portes ornées de riches ciselures , des murailles garnies de nacre de perles , des merveilles au-dessus de toute description. »

Un événement digne d'être noté , c'est le mariage de la tante du sultan , la sultane Fatima , alors âgée de plus de cinquante ans, avec le gouverneur de Silistra , Jusuf-Pascha. Une pompe extraordinaire fut déployée dans cette cérémonie, et la nouvelle épouse reçut une dot de 000,000 ducats. Le rôle de protecteur de la fiancée fut rempli par le chasinedar vesir Jusuf, qui lui-même avait refusé tout récemment la main de la tille du sultan pour conserver la liberté.

Malgré toute sa répugnance pour les affaires du gouvernement et pour la représentation politique, de temps en temps le sultan devait pourtant donner audience à des envoyés étrangers ; souvent il les recevait en allant en chasse, ainsi qu'on l'avait vu écouter l'ambassadeur russe. Deux ans plus tard vint un nouvel envoyé du czaravec une suite de soixante-dix à quatre-vingts personnes, et il eut à subir des traitements non moins indignes que ceux dont s'était plaint le représentant français La Haye. Il avait amené trois interprètes pour n'avoir pas besoin des drogmans ottomans, et ne voulut pas communiquer le contenu de ses dépêches au kairnakam Kara-Mustafa-Pasclta , aussi cupide que vindicatif. Admis à l'audience du sultan, il prétendit paraître avec son épée devant lui ; mais il lui fallut la déposer, et il fut conduit ainsi avec son secrétaire seulement , en même temps que l'envoyé tatare Abdul-

M PI HE OTTOMAN

Ali-Aga, en présence du Grand - Seigneur (25 janvier 1068). Il avait apporté des dents de vache marine, de l'hermine, de la martre zibeline, et fut revêtu d'un kaftan ainsi que quinze de ses gens. Comme il refusait de s'incliner profondément et se révoltait contre la violence du cérémonial barbare imposé par les chambellans introducteurs qui lui courbaient la tête, on le jeta par terre; à cette vue son interprète éperdu se trouva hors d'état de prononcer une seule parole. Le sultan irrité dit : « Que mes ministres traduisent la lettre, la réponse sera donnée plus tard. » 11 ordonna au kaimakam de faire sortir l'ambassadeur à coups de bâton. Le kaimakam frappa lui-même l'ambassadeur, le secrétaire et l'interprète, et les poussa dehors. Le représentant russe, transporté de colère, monta aussitôt à cheval et partit. Comme la traduction mise en regard des dépêches russes n'était pas intelligible, le lendemain le kaimakam demanda un autre interprète. L'ambassadeur se plaignit des mauvais traitements qu'il avait subis , et ne voulut pas envoyer d'interprète ; mais enfin le tschausch-baschi et le mihmandar l'y décidèrent. On fit une réponse amicale i la lettre du czar Alexis Michalowicz. La mission du mirza tatare, qui obtint audience en même temps que le représentant russe, était relative à la paix entre le chan tatare et la Pologne conclue par le grand hetman Jean Sobieskt avec le kalgha, à la suite de capitulations arrêtées entre son paya et les chans Islam- Girai et Mohammed-Girai. Ce traité était en sept articles : 1° Un voile était jeté surtout le passé ; 2° les griefs mutuels seraient produits par des ambassades ; 3° les amis et les ennemis seraient communs; 4° la Pologne serait mise à l'abri des attaques des Tatares noghais de Budschak et d'Akkerman , soumis au chan de Krimée ; 5° sur les instances du kalgha , les Cosaques déserteurs de la cause de Pologne étaient reçus en grâce ; 6° les esclaves seraient remis en liberté ; 7° il devait être mis un terme à toute irruption (t). Trois mois après l'arrivée de l'ambassadeur russe, se présenta un député des Cosaques sujets de la Porte, Barabasch, qui demanda des ae-

(!) Rapport de Casanova, du 11 janvier 1668.

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