LIVRE LV
cours pour repousser deux mille Cosaques, rassemblés sous le général Cerkas. On lui donna audience sous une tente élevée près de la Tundscha ; six semaines après , il prit congé de la Porte le même jour que l'envoyé du czar [30 mars 1668]. A son entrée et à sa sortie, ce dernier fut encore saisi vigoureusement par les chambellans, qui le tenaient sous les bras et qui le forcèrent à toucher la terre du front ; il se débattit avec colère , portant des coups tout autour de lui. En cette circonstance on demanda pour la Porte les services des interprètes autrichiens Panajotti et Marco Antonio. L'ambassadeur fut congédié avec de nouvelles protestations d'amitié, et reçut neuf kaflans. Après l'audience il demanda au kaimakam , par l'intermédiaire de Marco Antonio, que l'envoyé des Cosaques détachés de la puissance russe ne fût pas reçu par la Porte. En échange du général Scheremet, dont il sollicitait la délivrance , on lui demanda deux mille Turcs; et comme il réclamait pour son maître le titre impérial, le kaimakam le traita lui-même de pourceau (1). A la réception de l'envoyé cosaque, Marco Antonio ne put servir d'interprète, parce qu'il n'entendait pas la lingue. Il fut déclaré à cet envoyé que les Cosaques devaient se tenir en paix et rester dévoués au cban ta tare (2). Les internonces et les ambassadeurs polonais se succédaient sans cesse depuis l'année précédente, alors que Jean- Georges Podleroski, porte-épée de Neograd, était venu annoncer l'arrivée prochaine d'un ambassadeur pour le renouvellement de la paix (3). On le chargea de signifier aux magnats polonais qu'ils s'abstinssent d'élire un Français pour roi [h). L'internonce se plaignit de l'union des Tatares avec les Cosaques rebelles. Comme on lui demanda où en était Lubomirski , il répondit par la bouche de l'interprète Marco Antonio que Lubomirski avait fait sa soumission au roi, que les Polonais avaient une trêve de trente ans avec la Russie,
(1) Rapport de Casanova d'après ceux de Marco Antonio.
(2) lbid.
(S) Rapport de Casanova . de Constanlinoplc (a) Rapport de PanajoiU, do camp du grand voir, do 15 mars 1667.
ce qui provoqua le rire du kaimakam (1). Deux mois après [28 juin 1667] vint l'ambassadeur Jérômé Junosza Radzieiowski , palatin de Lithuanie, qui fut entendu à Demitoka sous une tente. Comme à l'audience il ne s'inclina pas assez profondément, le sultan voulait faire mettre à mort les chambellans chargés de lui courber la tête. L'interprète impérial , Marco Antonio Mamucca délia Torre, chevalier du Saint -Sépulcre, remplissant ses fonctions au profit de la Porte, fut étendu à terre où on lui appliqua la bastonnade. L'ambassadeur polonais renouvela la paix [8 août] et mourut à Constantinople. Son remplaçant , François Wysocki, peu considéré des Turcs, à cause de sa basse naissance, et plus maltraité encore après l'arrivée du député Cosaque, signa enfin la paix qui était simplement le renouvellement des traités antérieurs ; aucun des points réclamés n'y était accordé, et mémo ce renouvellement n'avait été acheté qu'à force d'argent. Le roi de Pologne avait protesté que la Porte n'avait rien à craindre de la paix conclue entre la Russie et la Pologne ; à cela le kaimakam répondit que la Pologne n'avait pas eu à se repentir de servir la Porte, ainsi qu'on l'avait vu dans l'invasion de Ra koezy. « Quant à ce que vous dites que la paix arrêtée entre vous et la Russie n'a rie» de menaçant pour nous, sachez que, grâce à Dieu , la force et la puissance de l'islam sont telles qu'il se soucie peu de votre union. Déjà plusieurs fois l'expérience a été faite. Les sept ou neuf rois qui entrèrent en lutte contre la Porte n'ont pu , avec la grâce de Dieu et du prophète , lui arracher un seul cheveu, et l'histoire montre en quelles mains sont maintenant leurs couronnes. Notre empire, depuis son commencement, a toujours grandi jusque aujourd'hui, et si Dieu le veut il suivra toujours cette marche ascendante jusqu'au dernier jour (2). » Le 5 août, le député des Cosaques rebelles, Koronka, obtint aussi audience , et sa suite fut revêtue de kaftans. En vain Wysotki se plaignit de cet accueil , on lui répondit que les Cosa-
(1) lbid. Raschid, I. i , Toi. 88.
(2) Celle lettre remarquable de Kara-Moslafa est dans rtuscha dn rcis çfendi de Mohammed, n' 135.
qaes dont il attaquait la défection étaient depuis vingt-cioq ans sous la protection de la Porte Ottomane (1).
L'ambassadeur français de La Haye, sur lequel avait commencé la longue série d'outrages que le gouvernement turc fit supporter aux agents européens, ne pouvait guère avancer les affaires de sa cour , car la Porte adressait des reproches au cabinet de Versailles sur les secours envoyés par la France à Candie. Quand il se plaignit de la reconnaissance et de la réception de l'envoyé génois, le marquis de Durazzo, on lui répondit que le roi devait se contenter d'être traité de padischah par la Porte. L'ambassadeur répliqua que son maître ne devait son titre qu'A Dieu et à ses armes victorieuses. Les ministres turcs objectèrent que nul autreambassadeur n'osait désigner son maître par le titre de padischah. En vain H. de La Haye sollicita de nouvelles capitulations , attendu que les Français étaient obligés de payer cinq pour cent sur leurs marchandises, tandis que les Hollandais , les Anglais et les Génois , n'en donnaient que trois. Alors il déclara au kaimakam, à Larissa, où il obtint la permission de se rendre, qu'en raison du peu d'égards témoignés à son ambassadeur le roi le rappelait , et ne laisserait qu'un agent à Gonstantinople. Le kaimakam de la cour du sultan le renvoya au kaimakam de Constantinople, et celui-ci au grand vesir devant Candie. Ainsi, pour le moment, les choses restèrent sur l'ancien pied (2). Quelques personnes regardaient l'envoyé génois comme un agent de l'Espagne, par le moyen duquel cette puissance pouvait engager des négociations (3) ; et comme la France s'était déjà plainte si amèrement de la capitulation avec Gènes, le renouvellement des conventions avec la Toscane rencontra des obstacles auprès du grand vesir. Le représentant de l'Angleterre avait des griefs a produire sur la conduite de l'inspecteur des douanes de Syrie, qui, outre les trois pour cent de droits perçus à Alep , exigeait encore deux et demi
(1) Rapport de Casanova , dans la Sle.-R.
(2) Chardin , I. i, p. 89, d'après les rapports de La Haye : relation qu'il donna au roi à son retour à l'aris . de laquelle j'ai tiré presque tout ce détail.
(3) Valiero, 1. vu, p. 6J4.
pour cent A Alexandrette. Rycaut, attaché en ce temps à l'ambassade de Constantinople, fut envoyé au camp du grand vesir alors encore à Belgrad , et reçut enfin cette déclaration satisfaisante : que les deux et demi pour cent levés à Alexandrette, outre les trois pour cent d'Alep, n'étaient pas portés aux registres de la chambre des finances, et par conséquent n'étaient pas exigibles. Pour se venger de cet avantage obtenu par l'ambassadeur anglais , le defterdar interdit complètement le port d'Alexandrette à tous les bâtiments anglais , et les contraignit à se rendre sans exception à Tripoli pour y débarquer leurs cargaisons, d'où la factorerie, à cause des dangers du port et d'autres inconvénients, avait été forcée depuis long-temps de se transporter à Alexandrette. Toutefois celte mesure n'avait d'autre but que d'effrayer les Anglais pour en arracher de l'argent, et elle n'eut pas de durée (1). La Hollande n'avait pas moins de réclamations à faire que la France et l'Angleterre contre les entraves apportées à son commerce et à sa navigation. Un bâtiment hollandais, chargé de marchandises turques, attaqué par trois corsaires chrétiens , avait été capturé et amené à Candie. La Porte, soupçonnant que cela s'était fait de connivence avec le capitaine , voulut s'indemniser sur des vaisseaux hollandais. Ainsi quelques-uns des meilleurs navires des états-généraux avaient été enlevés par les pirates de Barbarie, parce que les Hollandais s'étaient refusés à payer complètement les sommes stipulées comme rançon des captifs, sous le prétexte que beaucoup d'esclaves étaient morts dans l'intervalle (2). Ces faits et d'autres encore inquiétants pour le commerce, déterminèrent les états- généraux à envoyer à la Porte un nouveau résident, le sieur Colier, qui se trouva en môme temps que le représentant de l'empereur et les deux envoyés ragusains à An— drinoplc (3). Il vit le sultan quitter pompeusement la seconde ville de l'empire, et reçut audience en dehors de la ville , sur la rive de la Marizza (12 août 1668). Il se rendit de
(1) Rycaut, dans Knolles,'!. h, p. 173.
(2) Valiero, I. vu, p. 588.
(3) Journal de M. Colier, résident à la Porte , 167Î, p. 27.