LIVRE LV
la tente du tcchausrh-baschi, où il mit pied à terre, jusqu'à celle da sultan entre deux haies de bostandschis et de chevaux , dont les harnais étincelaient d'or et de pierreries. Le tschausch-baschilui demanda si le roi de Hollande avait d'aussi beaux chevaux. Après avoir traversé ces rangs de gardes , le résident parvint avec sa suite sur une place pavoisée de petits drapeaux , où plus de vingt têtes fraîchement coupées et jetées sur la poussière durent lui donner une idée de la justice rigoureuse des Turcs. Le sultan était entouré de ses muets et de ses nains ; à ses cotés se tenaient le kaimakam, le vesir favori, et derrière lui l'eunuque, secrétaire intime du cabinet. Mohammed siégeait sur un fauteuil , les pieds posés sur un coussin de velours rouge. Son espèce de trône était élevé sur un sopha haut de trois pieds, surmonté d'un baldaquin frangé d'or et d'argent Sa tunique était d'étoffe d'or à doublure rouge, retenue sur la poitrine par des agrafes de diamants ; sur son turban se dressaient trois aigrettes aussi rattachées par des diamants. Le résident donna ses lettres de créance, renfermées dans un sac de drap d'or, à l'eunuque, secrétaire intime du cabinet, qui les remit entre les mains du kaimakam, d'où elles passèrent au vesirfavori, et celui-ci les déposa enfin sur le sopha. Les présents de l'envoyé consistaient en draps de Hollande, en satin, velours, soie, damas, étoffe d'or, lunettes d'approche, cadrans et fusils. Les seize articles du projet de traité concernant la liberté du commerce à Constantinople, Smyrne et Alep, furent tous accordés , à l'exception d'un seul par lequel on demandait que des bâtiments hollandais ne pussent jamais être saisis et frétés de force pour le service de la Porte. Les capitulations furent donc renouvelées. Colier a laissé aussi une description de sa mission, la première qui ne fût point due à la plume d'un diplomate impérial.
Pour compléter le tableau des relations diplomatiques de la Porte à cette époque , il ne nous reste plus qu'à parler de ses rapports avec quatre états placés sous sa protection , Raguse , la Moldavie , la Valachie et la Transylvanie. Dans la même année où toute la Dalmatie fut ébranlée,. ainsi que les groupes d'Iles de la Liburnie , par un trem-
TOM. III
blement de terre , les monts açrocérauniens remuèrent jusque dans leurs fondements, Raguse s'écroula, et cinq mille personnes furent ensevelies sous les ruines de leurs maisons. Quatre fois la mer se retira du rivage, quatre fois les vagues revinrent en mugissant battre la plage ; les vaisseaux se heurtèrent dans le port, restèrent à sec, et de noirs tourbillons de poussière obscurcirent le jour. Au milieu de la tempête le feu du ciel alluma un vaste incendie , et la ville s'abîma dans cette lutte effroyable de tous les éléments. Ce que les fléaux naturels avaient épargné , les paysans et les morlaques accourus dans la ville ouverte l'enlevèrent ou le détruisirent. Durant huit jours toute la cote de Dalmatie éprouva des secousses continuelles; les lies de Mazzo et de Santa Croce , les villes de Perasto , Catlaro , Dulcigno, Antivari, n'offraient que des ruines. Parmi les victimes de la catastrophe de Raguse se trouva Georges Crook, envoyé de Hollande, qui se rendait à Constantinople. Dans sa détresse Raguse, au lieu de trouver des secours auprès de la Porte et d'obtenir an moins une remise du tribut, fut traitée avec une indigne barbarie. Le kaimakam rendit les Ragusains responsables de la mort accidentelle de l'envoyé hollandais, et les députés de la ville en ruine qui venaient implorer la pitié de leur suzerain furent arrêtés, jetés dans les fers, et on leur demanda cent cinquante mille écus en expiation du sang de Georges Crook (1). D'après le droit turc les habitants d'un lieu répondent d'un vol ou d'un meurtre commis sur leur territoire, quand bien même il serait démontré qu'ils n'ont pu y prendre aucune part , et les oppresseurs appellent toujours de leurs vœux de tels accidents, car alors ils ont des coups à porter ; ils frappent l'innocent au lieu du coupable , et, sous prétexte d'indemnités ou de réparation , ils arrachent le double ou le triple des exigences légitimes. Toutefois nul grand vesir n'avait encore donné une si grande extension à ce kanun , nul homme d'état n'avait songé encore à voir une occasion de contribution dans une eflroya-
(!) Rapport de C Minora, dans la Str-1*.
ble catastrophe, h exploiter les désastres d'une ville tributaire au profit du trésor public.
Au reste , les Moldaves qui avaient combattu dans les guerres de Hongrie comme auxiliaires sous Neuhaeusel et près de Lewencz n'eurent pas à se louer de leur sort plus que les Ragusains. Les Turcs ayant passé au tranchant du sabre la garnison du petit Komorn , par représailles sept cents prisonniers moldaves et valaques furent pendus devant Gran. Le prince de Moldavie, Eustathe Dabiscba , fils d'Etienne et successeur de Luppul , fut déposé, et après lui, en deux années Elias et Duka furent investis alternativement du pouvoir suprême. En Valachie, après la mort de Ghika, régna son fils Gligoraskul (Grégoire), auquel Ahmed- Kœprili accorda sa protection, ainsi que Mohammed-Kœprili avait soutenu Ghika.
Gligoraskul mena cinq mille cavaliers valaques et six cents fantassins dans l'expédition d'Ujvar (1). A la bataille de Lewa , les Valaques, postés à l'aile droite, prirent la fuite dès le commencement de l'action et préparèrent ainsi la victoire à l'armée impériale (2). Après la bataille de Saint-Gotthard le grand vesir convoqua de nouveau à Gran les woiwodes de Moldavie et de Valachie. Gligoraskul envoya le grand vestiaire, DémétriusCantacuzèue, avec 40,000 ducats auprès du grand vesir pour se faire excuser; mais Démétrius courut à Constantinople accuser le woiwode de trahison, et rejeter sur lui l'assassinat du vieux Constantin Cantacuzène. Ghika s'enfuit en Transylvanie , et le titre de prince de Valachie fut acquis par Radul, fils de l'ancien woiwode Léo, au prix énorme de 40,000 écus. Le surnom d'Istridiadschi (marchand d'huîtres), que lui donnèrent les Turcs , annonce assez quelle était l'origine de sa famille. L'administration de Radul n'offrit qu'une série d'exactions et de violences. Des nuées de Grecs avides, fléaux perpétuels de la Valachie , s'abattirent sur le pays et le pillèrent sans épargner les couvents et les églises.
(1) Engel, Ilist. de Valachie, p. Mb.
(S) Engel, d'après del Cbiaro et Bclhlen.
Avec l'argenterie des temples on fit des selles et des étriers pour le prince. Les trabans de Radul arrachèrent des doigts desséchés d'Igumenos IN'icodème, vénéré comme un saint, ses anneaux d'or enrichis de pierreries. Enfin deux cents Bojars et Sluschttors s'en allèrent à Larisse où était la cour, pour demander l'éloignement des Grecs et la déposition du prince; ils furent écoutés (1). A la place de Radul , qui finit ses jours à Constantinople , fut élevé le vieux Dwornik- Anton (2). On le revêtit des insignes de sa dignité dans la plaine devant Larissa (13 mars 1669). a Je t'ai donné la principauté de Valachie, lui dit le sultan avec dignité, mais si j'apprends que tu opprimes tes sujets, je te coupe la tète. »
L'envoyé transylvaoieu Christophe Pasko, dont l'ambassadeur impérial Leslie avait en vain appuyé les demandes, était retourné dans son pays après un inutile séjour d'un an et demi à Constantinople, sans avoir obtenu ni la restitution des villages retranchés de sa principauté et inscrits sur les registres des impôts de l'empire ottoman (3) , ni la diminution du tribut de 80,000 écus (4). Ce n'était point encore assez de cette contribution énorme à fournir au trésor turc; la principauté déjà si misérable fut épuisée par les querelles survenues entre le prince Apafy et l'un des nobles les plus puissants de la Transylvanie , Nicolas Zolyomy , au sujet d'un partage de biens. Zolyomy, esprit ardent et inquiet, jeté trois fois dans les fers, et toujours relâché sous Rakoczy, Barcsai et Kemeny (5), devait maintenant, en vertu de la décision de la diète de Vasarkely, partager ses biens avec Barkocky et Tœkœly, spécialement le domaine de Hunyad, où se trouvait le château du grand Hunyady, l'une des plus belles constructions du moyen • âge , élevée dans un site délicieux et conservée jusqu'à nos jours. Zolyomy eut recours
(1) Rapport de Casanova, du 14 janvier 1669, de Tornova.
(2) Engel, HisL de Valachie, p. 515.
(S) Dans Betblen, p. 194.
(4) Bclhlen , HisL rer. Transvlv., p. Î94.
(5) Bethlen/p. 287.