‹ Histoire de l'Empire ottomanChapitre 63 sur 384 · LIVRE LV · texte numérisé non relu

LIVRE LV

Mo

an vieux Hamsa pascha.de Wardein,qni l'accueillit honorablement , adressa en môme temps une lettre amicale au prince Àpafy, pour lui annoncer que Zolyomy était entre ses mains. Apafy envoya une somme considérable au pascha pour le remercier d'un tel service, et Hamsa Ht partir Zolyomy pour Temeswar , où commandait Kutschuk-Mc— hammed , le vainqueur de Kemeny. Zolyomy poursuivit sa route jusqu'à Constantinople; de son côté Kutschuk -Pascha chargea son kiaja d'aller promettre à la Porte au nom d'Apafy 12,000 ducats pour sa confirmation dans le pouvoir princier et l'éloignement de Zolyomy de la principauté. La môme demande fut présentée officiellement par le représentant ordinaire de la Transylvanie, Jean David, et par l'envoyé extraordinaire Jean Nemes , par l'entremise de l'interprète Georges Brancovics (1). Le kaimakam Kara-Mustapha , dont l'avidité se flattait d'exploiter les affaires de la Transylvanie, renvoya les parties au diwande Demitoka. Les débats ayant été portés devant le mufti et les kadiaskers, il fut décidé que les biens de Zolyomy, injustement retenus par Apafy, devaient être restitués au réclamant. Un tschausch alla porter à la diète de Radnoth une lettre du kaimakam pour Apafy. Elle était ainsi conçue : « Zolyomy s'est plaint auprès de la Sublime Porte que le château de Hunyad avait été promis à Tœkœly , Gyalu à Banffy, le haut comitat de Hunyad à Kapi. Mon ami, cela n'était pas convenable, car chex vous les biens des nobles passent aux fils; l'ordre du Grand- Seigneur est que tout ce qui a été enlevé à Zolyomy lui soit rendu. Tu dois l'entendre ainsi et laisser aller en paix le tschausch, porteur du présent message (2). » Mais Etienne Kadar, serviteur de Zolyomy , revenu avec le tschausch , échoua complètement dans sa tentative, quand il réclama au nom de son maître les domaines de Szekelhyhid et de Dioszeg, qui avaient été confisqués sous Rakoczy. Apafy fit transmettre la lettre du kaimakam et le rapport de l'envoyé

(1) Belhlcn.l. i. p. »26tt329.

(1) Betblen, 1. i, p. A 28.

Nemes , par le chancelier (l'historien de ces événements) Jean Belhle (1) , aux états rassemblés en diète, et l'on résolut de répondre à la lettre du kaimakam : que les étals demandaient le renvoi de la décision sur les réclamations de Zolyomy devant les autorités du pays ; qu'au reste ils étaient prêts à obéir au sultan. Apafy communiqua aux états sa réponse au kaimakam , rédigée dans un sens entièrement opposé par le chancelier Bethlen; elle était remplie de plaintes contre Zolyomy, et ne contenait pas un mot sur la restitution prescrite ; elle réclamait même l'extradition de Zolyomy.

En cette circonstance le kaimakam suivit la même marche qu'il avait tenue déjà dans les débats des Grecs et des catholiques de Chios, ou dans l'affaire d'un patriarche odieux à son troupeau, qu'il avait déposé moyennant 25,000 piastres. Cette fois il flatta ou repoussa alternativement les deux partis afin de leur arracher autant que possible par l'espérance ou par la crainte. Tant qu'il attendit les 12,000 ducats annoncés par le pascha de Temeswar, il se prononça contre Zolyomy; puis, gagné par les promesses de celui-ci , il le favorisa. Une seconde lettre à Apafy lui enjoignit de la manière la plus pressante de restituer les biens de Zolyomy, qui d'ailleurs serait bien soutenu auprès de la Porte. Nemes annonçant en même temps qu'Apafy courait le plus grand danger d'être déposé, que son plus grand ami et protecteur , le tschausch - baschi , était tourmenté de cette crainte à son égard , Apafy convoqua les états de la foire de Medyes a Carlsburg. et fit partir Jean Also pour Constantinoplc avec 10,000 ducats, afin de gagner le kaimakam. Il chargea en même temps ce messager d'un ordre secret pour Nemes. Il s'agissait de se défaire de Zolyomy par le poison , et un Turc se trouva prêt à consommer le crime, sous la condition de recevoir d'avance 7,000 écus (2). On commença par négocier avec Zolyomy, qui éleva ses prétentions outre mesure. Apafy, pour se rendre en quelque point aux ordres de la

(i) Belhlen. 1. 1. p. 3»©.

(î) Ibid. , p. 140.

Porte , remit le château de Hunyad au représentant de Zolyomy, mais s'abstint de restituer Gyalu, quand il apprit par le rapport de son envoyé Nemes que les 10,000 ducats avaient enchaîné le kaimakam, et que ce dignitaire avait déclaré qu'il ne devait plus être question de Zolyomy. Dans la lettre du kaimakam apportée par un tschausch avec un chatti-schérif du sultan, il s'agissait bien encore de restitution, mais la lettre du Grand-Seigneur ne contenait pas une syllabe sur Zolyomy; on n'y voyait qu'un accusé de réception du tribut et des exhortations à une sage administration, le tout en termes généraux. Ainsi Apafy fut tranquillisé par le silence de la lettre du sultan et par l'assurance verbale du kaimakam donnée à Nemes, tandis que la mention de restitution faite en style officiel par le kaimakam ouvrait encore la voie à de nouvelles extorsions d'argent, et préparait des semences de nouveaux troubles intérieurs. Eo même temps qu'Apafy suivait de telles négociations auprès de la Porte, par ses agents Nemes et Abo , il envoyait au grand vesir a Candie Balo dont la mission nous occupera plus tard.

Le grand vesir avait quitté Andrinople avec la sainte bannière , le 14 mai 1666, et déjà un an s'était écoulé depuis son départ. Mais avant de présenter le tableau de cette campagne d'Ahmed- Kœprili et des événements du siège de Candie, nous devons encore revenir au sultan, qui, au bout d'un an, prit la résolution de se rapprocher du théâtre de la guerre et d'aller en chassant d'Andrinople à Larissa , où furent plantés les étendards impériaux. L'astronome de la cour fut consulté dans cette occasion, comme de coutume, sur l'heure favorable. Le sultan voulant mettre à l'épreuve la science cabalistique d'Ahmed-Efendi , fit tenir par un page un petit miroir qui était recouvert, et pria l'astronome de deviner ce qui était là caché. Le rusé Ahmed-Efendi , qui pouvait bien être d'intelligence avec le page, étala toutes ses tables, consulta tous ses horoscopes, ses supputations, et, après avoir long-temps médité , il dit enfin que l'objet caché devait être du verre. En soumettant ses calculs à l'examen du sultan, il eut soin de produire l'état de ses propres dettes écrit

au revers d'une des feuilles contenant des chiffres cabalistiques; et le sultan se hâta de payer pour récompenser la pénétration si prompte et si sûre de l'astronome. Le moment du départ approchant, lessuttanesChaszeki et Validé furentenvoyées à Constantinople, et le second vesir, le favori Mustafa, fut chargé de les escorter; le kaimakam, le mufti, les vesirs et les émirs les accompagnèrent jusqu'au bout des jardins d* Andrinople. Le sultan fit donner des chevaux aux grands dignitaires de l'état, quatre au kaimakan , deux au mufti et aux vesirs , un au defterdar et un au reis-efendi. Lui-même conduisit encore la Validé et la Chaszekî par Binarbaschi jusqu'à Kirkkilise, où il prit plaisir à goûter des cerises belles comme celles du Bosphore. Le lendemain , il versa beaucoup de larmes en se séparant de son épouse et de sa mère , et revint à Andrinople. A Binarbaschi, il manda auprès de lui le prédicateur de la cour, Wani , et lui envoya par le grand-écuyer quelques pièces de gibier , en lui faisant dire qu'il lui serait permis d'en manger, attendu que ce gibier était tombé sous la main du sublime Chalife. Le lendemain, le prédicateur invité à tirer à la cible avec les pages, ayant atteint le but, le sultan lui donna un arc doré.

Le kiaja président de la deuxième chambre ayant perdu la vue par l'effet d'une maladie de la rate , ses fonctions furent conférées par le sultan à l'historien Abdi, qui se trouva en même temps page de la nappe , chef de la troisième chambre des pages et secrétaire particulier du souveram.Quarantetrois têtes envoyées par l'inquisiteur d'Anatoli Mohammed- Pascha fournirent occasion au sultan de déclarer que quiconque mettrait à mort un innocent serait responsable du sang ainsi versé, dans ce monde et dans l'autre, et que les ministres et les gouverneurs ne devaient pas immoler des victimes pour satisfaire leurs passions personnelles. Enfin le 5 août eut lieu le départ du sultan, annoncé depuis quatre mois. Le mufti , qui était retenu au lit par la fièvre , reçut la permission de rester à Andrinople, et un gracieux chatti-schérif accompagna l'envoi de 1,000 ducats qui lui fut adressé. A la première station à Timurtasch, fut accordée au résident hollandais, Colier, l'audience dont il a été

livrf: lv.

déjà question (1). Le pascha déposé de Ssaida et Beirut, Mohammed-Schuhi, fut appelé devant le sultan , qui l'apostropha ainsi : « T'ai-je confié la province pour la ruiner ou bien pour protéger les serviteurs de Dieu? 9 et aussitôt la tête du coupable tomba sous le fer du bourreau. En trente-deux marches suspendues par trente haltes, le sultan se transporta de Timurtasch à Jeriischehr ( Larissa ). Là furent établis les quartiers de la cour. Un soir au retour de la chasse, le sultan se fit présenter par le secrétaire Abdi un passage de l'histoire turque, et, après l'avoir lu, il envoya Abdi le porter au kaimakam Kara-Mustafa, pour qu'il en prit aussi connaissance. Le kaimakam lut et demanda si le sultan s'était arrêté sur ce point. Abdi répondit affirmativement et revint dire à son maître que le kaimakam avait pris un vif intérêt à la lecture des pages qui lui étaient signalées. Mohammed enchanté dit : « Le bût de tous nos efforts est de laisser de bons souvenirs (2). » À Seres l'interprète Grillo, qui revenait de Venise , annonça l'arrivée d'un nouvel envoyé vénitien. Après la mort violente des deux secrétaires Giavarino et Padavino, chargés de suivre les négociations du pays de Crète , le grand vesir s'étant fait excuser à Venise de cette violation du droit des gens , et ayant demandé un autre envoyé, le Collegio de* Savi avait chargé de cette mission le général de Céphalonie , Zante et Corfu, Andréa Valerio , qui a écrit l'histoire de la guerre de Crète en sept livres avec une grande connaissance des affaires. Mais blessé de se voir, après tant de grands services, après avoir occupé les premiers grades militaires , réduit aux fonctions de simple secrétaire , il prétexta son ignorance des lieux et le manque d'interprète habile. Alors on chargea de la mission qu'il refusait le chevalier Luigi Mol i ni, et celui-ci se présenta le 8 novembre 1068 à Larissa. Il entra de suite en conférences avec le kaimakam- pascha, le mufti arrivé de Seres après sa guérison, et avec le prédicateur de la cour, Wani. a Je suis

(1) Coller, Raschid et Abdi sont d'accord pour le jour, le 6 rebiul-ewwel (12 août).

(1) Abdi , fol. 68.

venu, dit-il en débutant, pour arrêter l'effusion du sang. — Bien , bien , interrompit le kaimakam , il n'est pas question du sang à verser ; pour 10 aspres par jour nous avons incessamment 50 ,000 sipahis à notre disposition , et moyennant 6 aspres nous mettons sur pied un nombre aussi grand de janitschares; le rôle de la Porte est la guerre contre les infidèles : elle n'est pas destinée à la paix. » L'envoyé offrit 100,000 ducats pour les frais de guerre, 24,000 ducats comme présent annuel, la restitution de Klis et d'autres places conquises en Dalmatie, si Venise conservait l'ancienne Candie , si la Porte voulait détruire la nouvelle Candie et d'autres forteresses jusqu'aux montagnes de Ketimo, qui serviraient de frontières naturelles. Là-dessus Kara-Mustafa répondit « que c'étaient les anciennes propositions rejetées avant que le grand vesir partit pour la Crète; que le sultan voulait Candie, et que la guerre durerait indéfiniment, ce qui était pour lui une distraction; que, s'il avait su que l'ambassadeur venait sans les clés de Candie , il ne lui aurait point accordé audience. » Molini répliqua que Candie n'était plus à la disposition de la république; qu'elle était entre les mains du pape , du roi de France et d'autres puissances chrétiennes, dont les troupes auxiliaires occupaient des postes importants. « La république , dit le mufti , a mis sa confiance dans les Espagnols , les Français et les Allemands; la Porte se repose en Dieu seul : avec cette assistance elle saura bien conquérir Candie (1). » C'est ainsi que se termina la conférence. Au reste l'envoyé fut bien traité ; on lui assigna 30 écus par jour pour son entretien , et on lui signifia qu'il pouvait maintenant partir ou rester , que là Porte ne s'en occupait plus.

Trois semaines après, audience fut accordée devant le sultan aux envoyés de Transylvanie et de Russie (2); le raja Duka fut revêtu du kaftan d'honneur en signe d'investiture de la Moldavie , et l'on reçut un dé-

(1) Rapport de Casanova , du SO novembre 166S, dans Abdi, fol. 68 . et Raschid. 1. 1, fol. 40. (S) Le 5 décembre, un mercredi, Abdi, toi. 69.

pu té cosaque (1). L'accueil fait au député des Cosaques rebelles avait déterminé la mission de l'envoyé russe, qui apportait deux lettres. On lui promit que le chan ta tare se tiendrait paisible s'il recevait les présents d'usage. Le kaimakam demanda à l'ambassadeur s'il était vrai que les Polonais eussent ei primé le souhait d'avoir pour roi le fils duczar. Le diplomate répondit qu'en effet le fils de son maître avait été appelé par les Polonais , mais qu'il ne se rendrait point à leurs désirs parce qu'il ne voulait pas se faire catholique. Le kaimakam se montra satisfait de cette déclaration. Marco-Antonio Mamucca délia Torre , qui avait déjà reçu la bastonnade à Demitoka pour avoir traduit avec trop de lenteur les dépêches de l'envoyé polonais , était sur le point de subir encore un pareil traitement. Déjà il était étendu à terre , et il n'échappa cette fois aux coups que par les instances du reis-efendi. Un mois auparavant le kaimakam avait fait appliquer impitoyablement à cet interprète cent cinq coups, à son domestique cent vingt , parce qu'ils avaient lutté contre un tschausch, chargé de chasser un horloger de sa boutique. Quand le résident impérial se plaignit de ces faits auprès du reis-efendi , on lui répondit que Mamucca s'était attiré ce châtiment par son intervention inconvenante. Au milieu de circonstances si critiques , le résident impérial, qui avait suivi le camp et s'était fixé À Tornovo, dans le voisinage de Larissa, dut se juger très-heureux d'obtenir trois berats , le premier en faveur du commerce des Toscans , le second pour les négociants de Kaschau , et le dernier pour le consul général de la compagnie orientale, Lelio de Luca.

Le sultan passa tout l'hiver à parcourir en chassant le pays autour de Larissa. Un joor qu'il se livrait à son exercice favori , dans le canton de Catharino ( 3 février 1669) , il entendit le bruit du canon venant de la côte ; il lança son cheval de ce coté , et trouva un corsaire toscan de Livourne , qui poursuivait un tschaik , en lui lâchant des bordées. Le sultan ordonna aux bostandschis et aux pages qui l'entouraient de courir au se-

(1) Le 10 redscbeb ( 24 décembre 16*8 ), Abdi, fol. if.

cours de la faible embarcation ; les gens de sa suite se jetèrent à l'eau sur des esquifs qu'ils trouvèrent en ce lieu , et montèrent ensuite sur le tschaik pour diriger plus habilement les canons qu'il portait. Le corsaire s'embossa et pointa ses pièces sur le rivage, de sorte que des boulets vinrent tomber non loin du sultan. Le lendemain un chatti-schérif appela de Larissa le grand fauconnier et le kapudan-pascha , mais le corsaire ne jugea pas à propos d'attendre les renforts demandés , et mit à la voile. Deux semaines après, des troubles éclatèrent à Constantinople, à Brusa et à Smyrne; ils avaient pour cause la fausse monnaie, dont les trois vaisseaux commandés par M. d'Almeras arrivés dans la capitale, avaient inondé ces trois villes. A Smyrne, une proclamation démonétisa les anciennes pièces de huit aspres , jusqu'alors si recherchées , parce que leur valeur intrinsèque était supérieure à celle des nouvelles du même titre nominal. Ce fut là un des motifs principaux pour accorder à l'ambassadeur français la permission de se rendre à la cour, qu'il sollicitait depuis long temps. M. de La Haye prétendit qu'il venait seulement prendre congé, afin de partir avec l'escadre de M. d' Aimeras , parce que depuis long-temps la Porte, sans égard pour les représentations diplomatiques , traitait les négociants français plus mal que les Hollandais et les Anglais. M. de La Haye avait en effet reçu l'ordre de revenir ; mais, comme il lui convenait davantage de rester à Larissa , il négocia l'envoi en France d'un diplomate ottoman qui serait chargé d'une lettre où des indemnités seraient promises pour le commerce français , et dans laquelle il serait question du maintien de l'ambassadeur. Cette mission fut donnée au mnteferrika Suleiman , qui dut avoir une suite de douze personnes. La porte ne lui alloua que 2,000 écus; l'ambassadeur lui fournit la même somme de sa propre bourse. Suleiman s'embarqua dans le port d'Athènes , sur l'un des bâtiments du sieur d' Aimeras , et arriva an commencement de novembre à Paris. Le ministre des affaires étrangères, M. de Lyunne , le reçut avec le même cérémonial dont le grand vesir avait usé à l'égard de l'ambassadeur du roi. Comme Suleiman refusa de remettre aux mains de M. de Lyonne

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