‹ Histoire de l'Empire ottomanChapitre 64 sur 384 · LIVRE LV · texte numérisé non relu

LIVRE LV

les lettres dont il était chargé pour le roi , Louis XIV lui-même lui donna audience.

L'envoyé dit : a Le padischah , mon gracieux maître , sultan Mohammed , m'envoie auprès de Votre Majesté, padischah de France, avec cette lettre qui exprime le désir de voir continuer la bonne intelligence entre les deux empires. » Ce messager d'état, placé même comme muteferrika à un degré moyen dans sa classe , fit encore quelque difficulté de remettre sa lettre , demanda que le roi se levât et fît Quelques pas en avant pour la prendre afin d'honorer le sultan. Le roi attendit sur son trône sans bouger, et dit en recevant la lettre de Suleiman qu'il lui ferait transmettre la réponse. La lettre du sultan s'enquérait sur les motifs du rappel de l'ambassadeur, et demandait pourquoi on voulait le remplacer tout simplement par un chargé d'affaires. Suleiman resta à Paris jusqu'à ce que le successeur de de La Haye , le sieur de Nointel , fût nommé comme ambassadeur. Cette mission turque en France fut la première qui excita un grand intérêt à Paris , et fit éclater l'orgueil ridicule des Orientaux à réclamer des honneurs extraordinaires des souverains européens. Une circonstance toute particulière encore qui la distingua , c'est que Suleiman introduisit à Paris l'usage du café , dont le vieux grand vesir Kœprili avait renouvelé tout récemment la défense, mais que son fils ne put maintenir malgré les prescriptions rigoureuses du prédicateur de la cour Wani , et malgré toutes les raisons politiques qui l'avaient déterminé à fermer pour jamais les cafés où se réunissaient des frondeurs du gouvernement. En ce moment , en dépit de toutes les décisions antérieures des muftis et des scheichs, en dépit des ordonnances des sultans et des règlements des grands vesirs , le café et le tabac à fumer restèrent désormais permis sur les rives du Bosphore comme sur les bords de la Seine.

Outre les troubles du marché provoqués dans les trois principales villes de l'empire, par l'introduction de la fausse monnaie, d'autres encore y éclatèrent. A Brusa, le peuple ameuté lapida le colonel des janitschares et le juge qui, dans la perception des impôts extraordinaires, refusaient de recevoir les aspres de mauvais titre. Les habi-

tantsdeBoli lancèrent aussi des pierressur le mufti et le juge , qui faisaient l'amas de salpêtre , et le mufti de la ville resta mort sur la place. Une seule émeute eut lieu à Kutahije; à Andrinople, les mouvements furent déterminés par d'autres causes. Une vieille femme appelée Dschanbas-Kisi , qui prenait le rôle de défenseur des opprimés, avait arraché l'année précédente au sultan un chatti-schérif , en vertu duquel les habitants d'Andrinople étaient affranchis de l'obligation de fournir des rameurs à la flotte. Comme on voulait néanmoins faire celte levée, maintenant il y eut lutte et résistance. Le juge d'Andrinople adressa son rapport au kaimakam , et la vieille Dschanbas-Kisi se rendit elle-même à Brusa , pour implorer justice auprès du sultan. Le kaimakam la fit pendre sans procès , et le bostandschi-baschi d'Andrinople , qui se trouvait auprès de la cour pour faire des levées de rabatteurs destinés aux chasses du sultan , fut renvoyé au plus vite à Andrinople. II fit aussitôt pendre la fille de Dschanbas-Kisi, qui voulait reprendre le rôle de sa mère et soutenir les opprimés , ainsi qu'une trentaine de ses partisans , et attacher un nombre égal de turbulents aux bancs des galères. Il extorqua violemment l'argent avec lequel on pouvait se soustraire à la presse maritime , et il poursuivait le cours de ses extorsions quand un ordre de Brusa l'arrêta dans ses excès. Le trésor fut ainsi privé de plus de 40,000 bourses ; mais il était temps de mettre un terme à la persécution , car beaucoup de rajas, poussés par le désespoir, voulaient se délivrer de la vie ; à Constantinople seulement neuf se pendirent; en somme plus de cent personnes périrent par l'effet des mesures de l'administration. D'un autre côté , le trésor recueillit des profits considérables par l'inoccupation d'emplois dans l'armée dont les traitements s'élevaient à 17 millions d'aspres. L'empire reçut une blessure cruelle par l'incendie d'Ofen, qui devint la proie des flammes avec tous les magasins et les arsenaux (30 avril 1669). Il ne resta pas une seule pièce de canon en état de service. La poudrière sauta en l'air et fit écrouler plus de soixante toises du mur d'enceinte de la place. Plus de quatre mille Turcs périrent dans ce désastre , sans compter les esclaves

chrétiens qui forent étouffés ou brûlés dans leurs cachots. On en trouva trente-deux enchaînés par couple et se tenant embrassés étroitement. Un mois après, quatre-vingts maisons brûlèrent aussi à Ujvar. Cet incendie et l'établissement d'un retranchement près de Komom attirèrent la disgrâce du sultan sur le commandant de Neuhœusel , Sohrab-Mohammed-Pascha. L'intendant'des jardins, Kutschuk-Mohammed-Pascha , fut envoyé de Brusa à Neuhœusel , où , à peine arrivé , il fit trancher la tète à son prédécesseur, et l'envoya de suite à Brusa oû le sultan chassait toujours, menant la vie errante et sauvage que son frère lui avait prédite au moment de mourir sous la main du bourreau. Mohammed ne se livrait pas à ce violent exercice sans éprouver de vives douleurs par suite d'une chute qu'il avait faite avec son cheval quelques années auparavant , en voulant franchir un large fossé; et souvent on l'enlevait de sa monture dans le plus triste état. Néanmoins il se lançait de nouveau à la poursuite du gibier à travers les champs et les forêts, les prairies et les bruyères. Cette agitation incessante était un besoin pour son esprit inquiet, mais il n'était pas emporté par le plaisir de répandre le sang. Si , depuis la naissance du prince Mustafa, il était préoccupé de l'idée d'immoler ses deux frères, c'est qu'il voulait assurer plus fortement le souverain pouvoir à lui-même et à son fils. La sultane Validé Tarschaw, russe ou polonaise d'origine, qui ne voulait pas que la vie de ses plus jeunes fils fût sacrifiée à la sécurité de l'atné, et qui les protégeait avec une sollicitude maternelle, avait eu la précaution de les enfermer dans une chambre du harem , à laquelle on ne pouvait arriver qu'en passant par son appartement. Néanmoins une nuit le sultan entra le poignard à la main dans la chambre à coucher de la Validé. Deux des femmes esclaves de la princesse, chargées de sa garde, n'osant pas crier, la poussèrent pour l'éveiller. La sultane ouvre les yeux, se jette dans les bras de Mohammed, et le supplie de la tuer plutôt que ses fils. Le fratricide ne s'exécuta point; mais les deux esclaves trop vigilantes qui l'avaient empêché furent pendues. Cette tentative de meurtre eut lieu immédiatement avant le départ de

la Validé et de la Chaszeki d'Andrinople pour Constantinople ; alors la Validé désira être escortée par le kaimakam . le mufti et les kadiaskers , parce qu'elle craignait de n'avoir avec elle que le favori regardé par elle comme un instrument tout disposé pour l'accomplissement du fratricide médité par le sultan.

Cette immolation était devenue l'idée fixe de Mohammed ; c'était la crainte pour sa propre vie qui le tourmentait ainsi , car il n'était pas d'une humeur sanguinaire, et il donna souvent des preuves d'un naturel doux et bienveillant. Ainsi on le vit pleurer la mort d'un cornac indien tué par l'éléphant confié à sa garde ; un jour que le vieux médecin qui devait le saigner ne pouvait trouver la veine, ,1e kaimakam ayant proposé de mettre à la retraite ce serviteur que l'âge avait rendu tremblant , le sultan s'y refusa en disant qu'il se rappelait les services rendus jadis par le vieillard maintenant affaibli. A la fête du petit Bairam il ne pouvait égorger que deux ou trois victimes , et laissait à une autre main à continuer le sacrifice; bien différent en cela de Selim I*r et de Murad IV, qui se plaisaient en cette occasion à répandre des flots de sang.

Le prince héréditaire Mustafa étant arrivé à l'âge de cinq ans, on fit une grande fête de l'inauguration de son éducation. Dans le village de Thogan, aux environs de Larissa, les tentes du diwan furent plantées à côté du pavillon impérial [k juin 1667 ]. Le mufti, le kaimakam , le vesir favori , le nischandschi, le defterdar, le prédicateur de la cour, Wani , les kadiaskers et tous les autres grands dignitaires de la cour et de l'état se réunirent dans l'ordre établi à la fête de la naissance du prophète, et amenèrent le prince héréditaire dans la tente impériale. Le sultan se leva , alla au-devant de son fils, lui baisa les yeux , et le fit asseoir à côté de lui. Wani, arrivé avant l'érair-efendi , destiné à donner des enseignements au prince , prit la parole, récita la formule « au nom du Dieu tout clément et tout miséricordieux, » et prononça les quatre premières lettres de l'alphabet, que le prioce répéta trois fois après lui ; la première leçon fut ainsi terminée. Ensuite les vesirs et les grands ulémas furent revêtus de pelisses de martre

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