‹ Histoire de l'Empire ottomanChapitre 66 sur 384 · LIVRE LV · texte numérisé non relu

LIVRE LV

plus septentrional , celai de Jésus. Entre ces trois bastions et le plus voisin s'élevait la redoute de Saint-Nicolas. Ces deux faces du nord et de l'est de la forteresse ne supportèrent cette fois aucune attaque. A partir de l'extrémité septentrionale où nous sommes parvenus , jusqu'à la mer, se dressaient quatre bastions renfermant trois courtines, dont chacune avait une redoute; chacun des trois bastions, suivant immédiatement , était précédé d'un ouvrage avancé; le quatrième et le sixième, d'un ouvrage à cornes, et le cinquième d'une demi-lune. Le bastion situé à l'extrémité nord-ouest portait le nom de Martinengo ; les Turcs l'appelaient le piège du pourceau , parce que les chrétiens attirèrent et détruisirent beaucoup de moslims dans ce savant dédale de fossés , de redoutes et de parallèles. L'ouvrage à cornes placé en avant était celui de Sainte-Marie ; puis venait une redoute , puis le bastion de Bethléhem , appelé par les Turcs redoute et bastion des Juifs. En avant du bastion de Bethléhem se développait la demi-lune Mocenigo. La redoute appuyée & la courtine tirée entre le bastion de Bethléhem et celui de Panigra, ainsi que l'ouvrage à cornes, touchaient au boulevard portant le nom de Panigra , transformé par les Ottomans en celui de Panighrad. Le septième bastion était celui de Saint-André ; il s'élevait en face du Lazaret, au bord de la mer, en face de l'embouchure d'une rivière. Les Turcs l'ont nommé la Heddition , parce que là leur furent apportées les clés de la ville. Le long de cet ouvrage et d'une petite rivière parallèle aux lignes qui uuissent les deux bastions de Saint- André et de Panighrad, les Turcs avaient construit jadis la forteresse de la Nouvelle Candie , qu'ils détruisirent immédiatement avant le siège , parce que le grand vesîr voulait prendre position sur cet emplacement. Le camp turc était divisé en trois parties, dont les attaques se dirigeaient sur les trois bastions de Panigra, Bethléhem et Martinengo. A la gauche (en face de Panigra), le grand vesir, avec le beglerbeg de Kumili et l'aga des janitschares sur les ruines de la Nouvelle Candie ; au centre les troupes égyptiennes, commandées par le renégat Ahmed-Pascha , en face du boulevard de Bethléhem et de la demi-lune de Mocenigo ;

à la droite , opposées à Martinengo , les troupes d'Anatoli , sous le commandement supérieur de Mustafa-Pascha. C'est avec ces forces tirées d'Europe , d'Afrique et d'Asie , qu'Ahmed-Kœprili se préparait à renverser le plus ferme boulevard de la chrétienté dans la Méditerranée.

Le 28 mai 1667, le grand vesir ouvrit la tranchée devant Candie , sous le feu de trois cents canons; du côté de la place, trois pièces furent d'abord mises en batterie sur chacun des trois bastions; on tint en réserve les deux pièces de cinquante-six coulées dans l'Ile. Quinze jours après arriva un chatti-schérif du sultan qui encourageait ses troupes à bien faire ; on apprit en même temps de Dalmatie que la forteresse vénitienne de Cattaro s'était écroulée par l'effet d'un tremblement de terre ; et cette nouvelle parut aux Ottomans un heureux présage. Au solstice d'été le capitaine-général Morosini entra dans Candie, venant de Plie Standia , et son arrivée fut saluée par l'explosion des premières mines auxquelles on mit le feu des deux cotés. Huit jours après, parurent les escadres auxiliaires ; les bâtiments du pape, commandés par le prieur Bichi , et lef galères de Malte, sous les ordres du commandeur del Bene, mouillèrent à Standia ; mais rien ne put décider ces deux ctiefs à tenter un débarquement ou toute autre opération propre à jeter la terreur parmi les assiégeants (1). Le beglerbeg de Siwas, qui amena six galères, prit position au centre; Husein-Pascha, ex-gouverneor d'Ofen , établit son quartier parmi les troupes asiatiques. Le defterdar-pascha fut chargé de faire préparer la maison de Katirdschisade dans le voisinage du camp pour les deux négociateurs vénitiens, tes explosions de mines et de fourneaux se succédaient sans interruption ; c'était un roulement continuel. Jusqu'au 8 septembre les assiégeants avaient fait sauter cent cinquante - trois mines ; les assiégés cent quatre-vingt-deux , et néanmoins le bastion de Panigra était encore debout , quoique le grand vesir portât sur ce point tous les efforts de la principale attaque. Ce fut seulement sept se-

(i) Vifeggio di Villa, p. 1S9.

naines après que les Turcs parvinrent fà planter cinq bannières sur la muraille ; mais trois' mines fesant explosion lancèrent dans les airs trois des bannières et ceux qui les avaient plantées. Ce jour-là les assiégés lancèrent pour la première fois au-dehors des tètes de prisonniers ou de Turcs restés morts entre leurs mains. Le 11 novembre, les;assiégeants, après l'explosion simultanée de quatre mines, livrèrent un assaut dans lequel périrent l'aga des janitschares , l'aga des dschebedschts( armuriers) et celui des acrdengetschdis( volontaires). Les assiégés se retirèrent dans le bastion de Martinengo. Huit jours après, le grand vesir suspendit les opérations du siège pour toute la durée de l'hiver , sans pourtant abandonner les tranchées. En six mois et demi on avait consommé vingt mille quintaux de poudre ; huit mille soldats avaient été tués, quatre cents janitschares réduits à un état de mutilation par leurs blessures; de deux beglerbegs de Rumili , l'un était mort naturellement, l'autre était tombé sous les coups de l'ennemi ; de deux begs égyptiens, l'un était prisonnier, l'autre tué ; les agas des janitschares et des silihdars étaient restés sur le champ de bataille; la mort avait moissonné parmi les officiers supérieurs comme parmi les soldats. Le kapudan-pascha Kaplan fut appelé de la Ganée à Candie ; on garda douze vaisseaux pour l'hiver, le reste de la flotte put regagner Constanti nople. Les deux secrétaires de la république, Giavarino et Padarino, avaient été retenus par le grand vesir afin de faire croire à ses troupes qu'ils étaient investis de pouvoirs pour remettre la place aussitôt que les assiégeants auraient planté leurs bannières sur les bastions ; ensuite on s'en défit secrètement, sans doute parce que les troupes, ayant vu les drapeaux turcs flotter sur Panigra sans que la place fût remise, devaient être entretenues dans l'opinion que les négociateurs avaient payé de la vie la perfidie de leurs offres (t). Toutefois, afin d'éloigner de lui tout soupçon, Ahmed-Kœprili adressa de sa propre; main une lettre an doge de Venise , l'invitant à lui envoyer de nouveaux négociateurs pour

f 1) VilU, p. 16ï.

remplacer Giavarino , comme si ce dernier eût Uni de mort naturelle. La neige et les pluies forcèrent le grand vesir à quitter les tranchées le 16 janvier, mais il prit des mesures pour qu'elles fussent surveillées dorant l'hiver alternativement par le kiaja avec mille segbans , les sandschakbegs , le bcglerbeg de Rumili avec sa cavalerie feudataire, et par le kulkiaja avec les janitschares.

Des déserteurs firent observer au grand vesir qu'en établissant des batteries aux deux extrémités des murailles touchant à la mer, on rendrait extrêmement difficile l'entrée des convois. En conséquence , Ahmed-Ko> prili ordonna de dresser des batteries dirigées du coté de la mer, i l'extrémité du rempart baigné par les flots, en face du bastion Sabionera , appelé par les Turcs basiion Rouge, et du bastion de Saint-André ou du marais. Comme la nature du sol , devant Sabionera rendait l'ouverture des tranchées impossible à l'aide de fascines et de gabions on y éleva deux redoutes, d'où un feu croisé pouvait atteindre les vaisseaux qui chercheraient à entrer. Le ik février 1668, un parlementaire avec le drapeau blanc apporta une lettre du capitaine-général Morosini pour le grand vesir, auquel on proposait d'ouvrir, immédiatement et sur les lieux , des négociations, pour épargner les lenteurs des messages à expédier à Venise. Il fut répondu que le grand vesir, dont l'autorité était illimitée, ne pouvait entrer en conférences avec le capitaine-général que dans le cas où celui-ci serait revêtu de pleins pouvoirs pour céder pays et forteresse. Afin de faciliter les convois de laCanée au. camp, qui se faisaieut par des chemins pratiqués dans les rochers, on fortifia le port de Tschanakliman ( Saint- Pélage ) , à quatre lieues de Candie, au moyen d'une palanque. Alors le provveditore Lorenxo Cornaro s'établit avec sept galères devant le port. Le grand vesir envoya l'ordre à Memisade-Mohammed-Pascha, commandant de l'escadre de Retimo , forte de douze vaisseaux de guerre, de se porter sur Cornaro. Memisade fit répondre que ses équipages étaient à peine assez nombreux pour maintenir en ordre les esclaves attachés aux bancs des rameurs, mais que, si on voulait lui donner des renforts , il était prêt à opérer contre

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